‹ De la connaissance de Dieu et de soi-mêmeChapitre 8 sur 207 · LE SENS COMMUN ET L' IMAGINATION · texte numérisé non relu

LE SENS COMMUN ET L' IMAGINATION

Il reste encore deux remarques à faire sur les sensations.

La première, c'est que, toutes différentes qu'elles sont, il y a en Tftme une faculté de les réunir ; car l'expérience nous apprend qu'il ne se fait qu'un seul objet sensible de tout ce qui nous frappe ensemble, môme par des sens différents, surtout quand le coup vient du môme endroit. Ainsi, quand je vois le feu d'une certaine couleur, que je ressens le chaud qu'il me cause, et que j'entends le bruit qu'il fait, non-seulement je vois cette couleur, je ressens cette chaleur et j'entends ce bruit, mais je ressens ces sensations différentes comme venant du môme feu.

Cette faculté de l'âme qui réunit les sensations, soit qu'elle soit seulement une suite de ces sensations qui s'unissent naturellemsnt quand elles viennent ensemble, ou qu'elle fasse partie de l'imaginative, dont nous allons parler ; cette faculté, dis-je, quelle qu'elle soit, en tant qu'elle ne fait qu'un seul objet de tout ce qui frappe ensemble nos sens, est appelée le sens commun ; terme qui se transporte aux opérations de l'esprit, mais dont la propre signification est celle que nous venons de remarquer.

La seconde chose qu'il faut observer dans les sensations, c'est qu'après qu'elles sont passées, elles laissent dans l'ftme une image d'eUes-mômes et de leurs objets : c'est ce qui s'appelle imaginer.

BT DE SOI-Bi£MB. 13

Que Tobjet coloré que je regarde se retire, que le bruit que j'entends s'apaise, que je cesse de boire la liqueur qui m'a donné du plaisir, que le feu qui m'échauffait soit éteint, et que le sentiment du froid ait succédé, si vous voulez, à la place, j'imagine encore en moimême cette couleur, ce bruit, ce plaisir et cette chaleur ; tout cela moins vif, à la vérité, que lorsque je voyais ou que j'entendais, que je goûtais ou que je sentais actuellement, mais toujours de môme nature.

Bien plus, après une entière et longue interruption de ces sentiments, ils peuvent se renouveler. Le môme objet coloré, le môme son, le môme plaisir d'une bonne odeur ou d'un bon goût me revient à diverses reprises, ou en veillant, ou dans les songes ; et cela s'appelle mémoire ou ressouvenir. Et cet objet me revient à l'esprit tel que les sens le lui avaient présenté d'abord^ et marqué des mômes caractères dont chaque sens l'avait, pour ainsi dire, affecté, si ce n'est qu'un long temps les fasse oublier.

U est aisé maintenant d'entendre ce que c'est qu'imaginer. Toutes les fois qu'un objet une fois senti par le dehors demeure intérieurement, ou se renouvelle dans ma pensée avec l'image de la sensation qu'il a causée à mon Âme, c'est ce qui s'appelle imaginer : par exemple, quand ce que j'ai vu, ou ce que j'ai ou!, dure, ou me revient dans les ténèbres ou dans le silence, je ne dis pas que je le vois ou que je l'entends, mais que je l'imagine.

La faculté de l'Âme où se fait cet acte s'appelle imaginative, ou fantaisie, d'un motgrec qui signifie à peu près la môme chose, c'est-à-dire, se faire une image.

L*imaginatioii d'un objet est toujours plus faible que la sensation, parce que Timage dégénère toyjours de la vivacité de Toriginal.

Par là demeure entendu tout ce qui regarde les sensations. Elles naissent soudaines et vives à la présence des objets sensibles. Celles qui regardent le même objet, quoi qu'elles viennent de divers sens, se réunissent ensemble, et sont rapportées à Tobjet Squi les a fait naître. Enfin, après qu'elles sont passées, elles se conservent et se renouvellent par leur image.

DES SENS EXTERIEURS ET INTERIEURS, ET PLUS EN PARTICULIER, DE L'IMAGINATION .

Voilà ce qui a donné lieu à la célèbre distinction des sens extérieurs et intérieurs.

On appelle sens extérieur, celui dont l'organe parait au dehors, et qui demande un objet externe actuellement présent.

Tels sont les cinq sens que chacun connaît. On voit les yeux, les oreilles et lés autres organes des sens; et on ne peut ni voir, ni ouïr, ni sentir en aucune sorte, que les objets extérieurs, dontces organes peuvent être frappés, ne soient présents en la manière quHl convient.

On appelle sens intérieur, celui dont les organes ne paraissent pas, et qui ne demande pas un objet externe actuellement présent. On range ordinairement parmi les Bens intérieurs cette faculté qui réunit les sensations, c'est-à-dire le sens commun, et celle qui les conserve ou les renouvelle, c'est-à-dire l'imaginative.

ET DB SOI-MâlfB. 15

On peut douter du' sens commun, parce que ce sentiment, qui réunit, par exemple, les diverses sensations que le feunous cause,etles rapporte à un seul objet, se fait seulement à la présence de l'objet même, et dans le même moment que les sens extérieurs agissent : mais pour Tacte dlmaginer, qui continue après que les sens extérieurs cessent d*agir, il appartient sans difficulté au sens intérieur.

Il est maintenant aisé de bien connaître la nature de cet acte, et on ne peut trop s'y appliquer.

La vue etles autres sens extérieurs nous font apercevoir certains objets hors de nous ; mais outre cela nous les pouvons apercevoir au dedans de nous, tels que les sens extérieurs les font sentir, lors même qu ils ont cessé d'agir. Par exemple, je fais ici un triangle à, et je le vois de mes yeux. Queje les ferme, je vois encore ce môme triangle intérieurement tel que ma vue me Ta fait sentir, de môme couleur, de môme grandeur et de môme situation ; c'est ce qui s'appelle imaginer un triangle.

D yapourtant une différence : c'est, comme il a été dit, que cette continuation de la sensation, se faisant par une image, ne peut pas être si vive que la sensation ellemôme, qui se fait à la présence actuelle de l'objet, et qu elle s'affaiblit de plus en plus avec le temps.

Cet acte d'imaginer accompagne toujours l'action des sens extérieurs. Toutes les fois que je vois, j'imagine en môme temps : et il est assez malaise de distinguer ces deux actes dans le temps que la vue agit : mais ce qui nous en marque la distinction, c'estque, môme en cessant de voir» je puis continuer à imaginer; et cela, c'est voir encore, en quelque façon, la chose môme, telle que je la voyais lorsqu'elle était présente à mes yeux.

Ainsi nous pouvons dire, en général, qu'imaginer une chose, c'est continuer de la sentir, moins vivement toutefois et d'une autre sorte que lorsqu'elle était actuellement présente aux sens extérieurs.

De là vient qu*en imaginant un objet, on Timagine toujours d*une certaine grandeur, d'une certaine figure, mvec de certaines qualités sensibles, particulières et déterminées : par exemple, blanche ou noire, dure ou molle, froide ou chaude ; et cela en tel et tel degré, c'est-à-dire plus ou moins, et ainsi du reste.

Il ' faut soigneusement observer qu'en imaginant, nous n'ajoutons que la durée aux choses que les sens nous apportent ; pour le reste, l'imagination, au lieu d'y ajouter, le diminue, les images qui nous restent de la sensation n'étant jamais aussi vives que la sensation elle-môme.

Voilà ce qui s'appelle imaginer. C'est ainsi que l'ftme conserve les images des objets qu'elle a sentis, et telle est enfin cette faculté qu'on appelle imaginative. '

Et il ne faut pas oublier que lorsqu'on l'appelle sens intérieur en l'opposant à l'extérieur, ce n'est pas que les opérations de l'un et de l'autre sens ne se fassent au dedans de l'ftme ; mais, comme il a été dit, c'est, premièrement, que les organes des sens extérieurs sont au dehors : par exemple, les yeux, les oreilles, la langue et le reste, au lieu qu'il ne parait point au dehors d'organe qui serve à imaginer; et secondement, que quand on exerce les sens extérieurs, on se sent actuellement frappé par l'objet corporel qui est au dehors, et qui pour cela doit ôtre présent ; au lieu que rimagination est affectée de Tobjet, soit qu'il soit ou qu'il ne soit pas présent, et même quand il a cessé

BT DB SOI-lfÈMB. 17

d*ôtre absolument, pourvu qu'une fois il ait été bien senti. Ainsi je ne puis voir ce triangle dont nous parlions, qu'il ne soit actuellement présent ; mais je puis l'imaginer, môme après Tavoir effacé ou éloigné de mes yeux.

Voilà ce qui regarde les sens, tant intérieurs qu'exrieurs, et la différence des uns et des autres.

Page 1