LES PASSIONS
De ces sentiments intérieurs et extérieurs, et principalement des plaisirs et de la douleur, naissent en r&me certains mouvements que nous appelons passions.
Le sentiment du plaisir nous touche très-vivement, quand il est présent, et nous attire puissamment, quand il ne l'est pas ; et le sentiment de la douleur fait un effet tout contraire. Ainsi, partout où nous ressentons ou imaginons le plaisir et la douleur, nous sommes attirés ou rebutés. C'est ce qui nous donne de l'appétit pour une viande agréable, et de la répugnance pour une viande dégoûtante. Et tous les autres plaisirs, aussi bien que toutes les autres douleurs, causent en nous des répugnances de môme nature, où la raison n'a aucune part.
Ces appétits, ou ces répugnances et aversions, sont appelés mouvements de Tàme ; non qu'elle change de place, ou qu'elle se transporte d'un Ueu à un autre ; mais c'est que, comme le corps s'approche ou s'éloigne
en se mouvant, ainsi Tâme, par ses appétits ou aversions, s*unit avec les objets ou s*en sépare.
Ces choses étant posées, nous pouvons définir la passion un mouvement de Tâme, qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne. Si j'ai faim, je cherche avec passion la nourriture nécessaire ; si je suis brûlé par le feu, j'ai une forte passion de m'en éloigner.
On compte ordinairement onze passions, que nous allons rapporter et définir par ordre.
L'amour est une passion de s'unir à quelque chose. On aime une nourriture agréable, on aime l'exercice de la chasse. Cette passion fait qu'on aime de s'unir à ces choses, et de les avoir en sa puissance.
La haine, au contraire, est une passion d'éloigner de nous quelque chose. Je hais la douleur, je hais le travail, je hais une médecine pour son mauvais goût, je hais un tel homme qui me fait du mal ; et mon esprit s'en éloigne naturellement.
Le désir est une passion qui nous pousse à rechercher ce que nous aimons, quand il est absent.
L* aversion, autrement nommée la fuite ou Téloignement, est une passion d'empêcher que ce que nous haïssons ne nous approche.
La joie est une passion par laquelle Fâme jouit du bien présent, et s'y repose.
La tristesse est une passion par laquelle l'&me, tourmentée du mal présent, s'en éloigne autant qu'elle peut, et s'en afilige.
Jusques ici les passions n'ont eu besoin, pour être excitées, que de la présence ou de l'absence de leurs objets. Les cinq autres y ajoutent la difficulté.
BT DB Sbl-MâlfB. 19
L'audace, ou la hardiesse, ou le courage, est une passion par laquelle Tâxae s'efforce de s'unir à l'objet aimé, dont l'acquisition est difficile.
La crainte est une passion par laquelle l'Ame s'éloigne d'un mal difficile à éviter.
L'espérance est une passion qui naît en l'Âme, quand l'acquisition de l'objet aimé est possible, quoique difficile ; car lorsqu'elle est aisée ou assurée, on en jouit par avance, et on est en joie.
Le désespoir, au contraire, est une passion qui naît en l'âme quand l'acquisition de l'objet aimé parait impossible.
La colère est une passion par laquelle nous nous efforçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mal, ou de nous en venger.
Cette dernière passion n'a point de contraire, si ce n'est qu'on veuille mettre parmi les passions l'inclination de faire du bien à qui nous oblige. Mais il la faut rapporter à la vertu, et elle n'a pas l'émotion ni le trouble que les passions apportent.
Les six premières passions, qui ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l'absence, sont rapportées par les anciens philosophes à l'appétit qu'ils appellent concupiscible ; et pour les cinq dernières, qui ajoutent la difficulté à l'absence ou à la présence, ils les rapportent à l'appétit qu'ils appellent irascible.
Us appellent appétit concupiscible, celui où domine le désir ou la concupiscence ; et irascible, celui où domine la colère. Cet appétit a toujours quelque difficulté à surmonter ou quelque effort à faire, et c'est ce qui émeut la colère.
L'appétit qu'on appelle irascible serait peut-être
appelé plus convenablement courageux. Les Grecs, qui ont fait les premiers cette distinction d'appétits, expriment par un même mot la colère et le courage ; et il est naturel de nommer appétit courageux, celui qui doit surmonter les difficultés.
Et on peut joindre les deux expressions d'irascible et de courageux, parce que la colère est née pour exciter et soutenir le courage.
Quoi qu'il en soit, la distinction des passions en passionp dont Tobjet est regardé simplement comme présent ou absent, et des passions où la difficulté se trouve Jointe à la présence ou à l'absence, est indubitable.
Et quand nous parlons de difficulté, ce n*est pas qu'il faille toujours mettre, dans les passions qui la présupposent, un jugement exprès de Tentendement, par lequel il juge un tel objet difScile à acquérir, mais c'est, comme nous verrons plus amplement en son lieu, que la nature a revêtu les objets dont l'acquisition est difîBcile, de certains caractères propres, qui par euxmêmes font sur l'esprit des impressions et des imaginations différentes.
Outre ces onze principales passions, il y a encore la honte, l'envie, rémulation, l'admiration et l'étonnement, et quelques autres semblables ; mais elles se rapportent à celles-ci. La honte est une tristesse ou une crainte d'être exposé à la haine et au mépris pour quelque faute ou pour quelque défaut naturel, mêlée avec le désir de le couvrir ou de nous justifier. L'envie est une tristesse que nous avons du bien d'autrui, et une crainte qu'en le possédant il ne nous en prive, ou un désespoir d'acquérir le bien que nous voyons déjà
occupé par un autre, avec une haine invincible pour celui qui semble nous le détenir. L'émulation qui nait en rhomme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme Tespérance de les pouvoir faire, parce que les autres les font, et un sentiment d'audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L'admiration et Tétonnement comprennent en eux ou la joie d'avoir vu quelque chose d'extraordinaire, et le désir d'en savoir les causes aussi bien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau il n'y ait quelque péril caché, et Tinquiétude causée par la difficulté de le connaître : ce qui nous rend comme immobiles et sans action ; et c'est ce que nous appelons être étonné.
L'inquiétude, les soucis, la peur, Teffroi, l'horreur et l'épouvante, ne sont autre chose que les degrés jlifTérents et les différents effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu il poursuit ou qu'il possède entre en inquiétude. Si les périls augmentent, ils lui causent de fâcheux soucis ; quand le mal presse davantage, il a peur ; si la peur le trouble et le fait trembler, cela-s'appelle effroi et horreur ; que si elle le saisit tellement qu*il paraisse comme éperdu, cela s'appelle épouvante.
Ainsi il parait manifestement qu'en quelque manière qu'on prenne les passions, et à quelque nombre qu'on les étende, elles se réduisent toigours aux onze que nous venons d'expliquer.
Et môme nous pouvons dire, si nous consultons ce qui se passe en nous-mômes, que nos autres passions se rapportent au seul amour, et qu*il les enferme ou les excite toutes. La haine de quelque objet ne vient
que de Tamour qu'on a pour un autre. Je ne hais la maladie que parce que j'aime la santé. Je n'ai d'aversion pour quelqu'un que parce qu'il m'est un obstacle à posséder ce que j'aime. Le désir n'est qu'un amour qui s*étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend, pour posséder l'objet aimé, ce qu'il y a de plus difficile ; et la crainte, un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce péril. L'espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l'objet aimé ; et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à Jamais, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu'on lui veut ôter son bien, et s'efforçant de le défendre. Enfin, ôtez l'amour, il n'y a plus de passions ; et posez l'amour, vous les faites naître toutes.
Quelques-uns pourtant ont parlé de l'admiration comme de la première des passions, parce qu'elle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau, avant que de l'aimer ou de le haïr. Mais si cette surprise en demeure à la simple admiration d'une chose qui parait nouvelle, elle ne fait en nous aucune émotion, ni aucune passion par conséquent ; que si elle nous cause quelque émotion, nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que nous avons expliquées. Ainsi, il faut persister à mettre l'amour la première des passions, et la source de toutes les autres.
Voilà ce qu'un peu de réflexion sur nous-mêmes nous
fera connaître de nos passions, autant qu'elles se font sentir à Tftme.
Il faudrait ajouter seulement qu'elles nous empêchent de bien raisonner, et qu'elles nous engagent dans le vice, si elles ne sont détournées. Mais ceci s'entendra mieux quand nous aurons défini les opérations intellectuelles.
LES OPÉRATIONS INTELLECTUELLES, ET PREMIÈREMENT CELLES DE l'BNTBNDEMENT.
Les opérations intellectuelles sont celles qui sont élevées au-dessus des sens.
Disons quelque chose de plus précis : ce sont celles qui ont pour objet quelque raison qui nous est connue.
J'appelle ici raison, l'appréhension ou la perception de quelque chose de vrai ou qui soit réputé tel. La suite va faire entendre tout ceci.
Il y a deux sortes d'opérations intellectuelles : celles de Tentendement et celles de la volonté.
L'une et l'autre a pour objet quelque raison qui nous est connue. Tout ce que j'entends est fondé sur quelque raison ; je ne veux rien que je ne puisse dire pour quelle raison je le veux.
Il n'en est pas de même des sensations, comme la suite le fera paraître à qui y prendra garde de près.
Disons avant toutes choses ce qui appartient à l'entendement.
24 D£ LA C0NNAIS8ANCB DE PIEU
L'entendement est la lunûère que Dieu nous a donnée pour nous conduire. On lui donne divers noms : en tant qu*il invente et qu*il pénètre, il s'appelle esprit; en tant qu'il juge et qu'il dirige au vrai et au bien, il s'appelle raison et jugement.
Le vrai caractère de l'homme, qui le distingue si fort des autres animaux, c'est d'être capable de raison. Il est porté naturellement à rendre raison de ce qu'il fait. Ainsi le vrai homme sera celui qui peut rendre bonne raison de sa conduite.
La raison, en tant qu'elle nous détourne du vrai mal de l'homme, qui est le péché, s'appelle la conscience.
Quand notre conscience nous reproche le mal que nous avons fait, cela s'appelle syndérèse ou remords de conscience.
La raison nous est donnée pour nous élever au-dessus des sens et de l'imagination. La raison qui les suit et s'y asservit est une raison corrompue, qui ne mérite plus le nom de raison.
Voilà en général ce que c'est que l'entendement. Mais nous le concevrons mieux quand nous aurons exactement défini son opération.
Entendre, c'est connattre le vrai et le faux, et discerner l'un d'avec l'autre. Par exemple, entendre ce que c'est qu'un triangle, c'est connaître cette vérité, que c'est une figure à trois côtés ; ou, parce que ce mot de triangle pris absolument est affecté au triangle rectiligne, entendre le triangle,*c'est entendre que c'est une figure terminée de trois lignes droites.
Par cette définition, je connais la nature de l'entendement, et sa difTérence d'avec les sens.
Les sens donnent lieu à la connaissance de la vérité ; mais ce n'est pas par eux précisément que je la connais.
BT DB SOI-MÊMB. 25
Quand je vois les arbres d'une longue allée, quoiqu'ils soient tous à peu près égaux, se diminuer peu à peu à mes yeux, en sorte que la diminution commence dès le second, et se continue à proportion de Téloignement ; quand je vois uni, poli et continu, ce qu'un microscope méfait voir rude, inégal et séparé; quand je vois courbe àtravers de l'eau un bâton que je sais d'ailleurs être droit; quand emporté dans un bateau par un mouvement égal, je me sens comme immobile avec tout ce qui est dans le vaisseau, pendant que je vois le reste, qui ne branle pourtant pas, comme s'enfuyant de moi, en sorte que je transporte mon mouvement à des choses immobiles, et leur immo« bilité à moi qui remue ; ces choses, et mille autres de môme nature où les sens ont besoin d'ôtre redressés, me font voir que c'est par quelque autre faculté que je connais la vérité et que je la discerne de la fausseté.
Et cela ne se trouve pas seulement dans les sensibles que nous avons appelés communs, mais encore dans ceux qu'on appelle propres. Il m'arrive souvent de voir, sur certains objets certaines couleurs ou certaines taches qui ne proviennent point des objets mômes, mais du milieu à travers lequel je les regarde, ou de l'altération de mon oigane. Ainsi, des yeux remplis de bile font voir tout jaune ; et eux-mômes, éblouis pour avoir été trop arrêtés sur le soleil, font voir après cela diverses couleurs, ou en l'air, ou sur les objets, que l'on n'y verrait nullement sans cette altération. Souvent je sens dans l'oreille des bruits semblables à ceux que me cause l'air agité par certains corps, sans néanmoins qu'il le soit. Telle odeur parait bonne à l'un, et désagréable à l'autre. Les goûts sont différents, et un autre trouvera toujours amer ce que je trouve toujours doux. Moi-même je ne m'accorde pas
toujours avec moi-même, et je sens que le goût varie en moi autant parla propre disposition de ma langue que par celle des objets mêmes. C'est à la raison à juger de ces illusions des sens, et c'est à elle par conséquent à connaître la vérité.
De plus, les sens ne m'apprennent pas ce qui se fait dans leurs organes. Quandje regarde ou que j*écoute, je ne sens ni l'ébranlement qui se fait dans le tympan que j'ai dans l'oreille, ni celui des nerfs optiques que j'ai dans le fond de l'œil. Lorsque ayant les yeux blessés ouïe goût malade, je sens tout amer et je vois tout jaune, je ne sais point par lavueniparle goûtl'indispositiondemesyeux ou de ma langue. J'apprends tout cela par les réflexions que je fais sur les organes corporels, dont mon seul entendement me fait connaître les usages naturels avec leurs dispositions bonnes ou mauvaises.
Les sens ne me disent pas non plus ce qu'il y a dans leurs objets capable d'exciter en moi les sensations. Ce que je sens quand je dis : J'ai chaud, ou : Je brûle, sans doute n'est pas la même chose que ce que je conçois dans le feu quand je l'appelle chaud et brûlant. Ce qui me fait dire : J'ai chaud, c'est un certain sentiment que le feu, qui ne sent pas, ne peut avoir ; et ce sentiment, augmenté jusqu à la douleur, me fait dire que je brûle.
Quoique le feu n'ait en lui-même ni le sentiment ni la douleur qu'il excite en moi, il faut bien qu'il ait en lui quelque chose capable de l'exciter. Mais ce quelque chose, que j'appelle la chaleur du feu, n'est point connu par les sens ; et si j'en ai quelque idée, elle me vient d'ailleurs.
Ainsi les sens ne nous apportent que leurs propres sensations, et laissent à l'entendement à juger des disposi-
tions qu'ils marquent dans les objets. L*ouïe m'apporte seulementles sons, etlegoûtl'ameretledoux. Gomment il faut que l'air soit ému pour causer du bruit; ce qu'il y a dans les viandes qui me les fait trouver amères ou douces, sera toiijours ignoré, si l'entendement ne le découvre.
Ce qui se dit des sens s'entend aussi de l'imagination, qui, comme nous avons dit, ne nous apporte autre chose que des images de la sensation, qu'elle ne surpasse que dans la durée.
¥Si tout ce que l'imagination ajoute à la sensation est une pure illusion qui a besoin d'être corrigée, comme quand, ou dans les songes, ou par quelque trouble, j'imagine les choses autrement que je ne les vois.
Ainsi, tant en dormant qu'en veillant, nous nous trouvons souvent remplis de fausses imaginations, dont le seul entendement peut juger. C'est pourquoi tous les philosophes sont d'accord qu'il n'appartient qu'à lui seul de connaître le vrai et le faux, et de discerner l'un d'avec l'autre.
C'est aussi lui seul qui remarque la nature des choses. Par la vue, nous sommes touchés de ce qui est étendu et de ce qui est en mouvement : le seul entendement recherche et conçoit ce que c'est que d'être étendu, et ce que c'est que d'être en mouvement.
Par la même raison, il n'y a que l'entendement qui puisse errer. A proprement parler, il n'y a point d'erreur dans le sens, qui fait toujours ce qu'il doit, puisqu'il est fait pour opérer selon les dispositions non-seulement des objets, mais des organes. C'est à l'entendement, qui doit juger des organes mêmes, à tirer des sensations les conséquences nécessaires ; et sll se laisse surprendre, c'est lui qui se trompe.
Ainsi il demeure pour constant que le vrai effet de rintelligence, c'est de connaître le vrai et le faux, et de les discerner Tun et l'autre.
C'est ce qui ne convient qu'à l'entendement, et ce qui montre en quoi il diffère tant des sens que de l'imagination.
DE CERTAINS ACTES DE L'ENTENDEMBNT QUI SONT JOINTS AUX SENSATIONS, ET COMMENT ON EN CONNAIT LA DIFFÉRENCE.
Mais il y a des actes de l'entendement qui suivent de si près les sensations, que nous les confondons avec elles, à moins d'y prendre garde fort exactement.
Le jugement que nous faisons naturellement des proportions et de l'ordre qui en résulte est de cette sorte.
Connaître les proportions et l'ordre, est l'ouvrage de laraison qui compare une chose avec une autre et en découvre les rapports.
Le rapport de laraison et de l'ordre est extrême. L'ordre ne peut être remis dans les choses que par la raison, ni être entendu que par elle. Il est ami de la raison, et son propre objet.
Ainsi on ne peut nier qu'apercevoir les proportions, apercevoir l'ordre et en juger, ne soit une chose qui passe les sens.
Par la même raison, apercevoir la beauté et en juger est un ouvrage de l'esprit, puisque la beauté ne consiste que dans l'ordre, c'est-à-dire dans l'arrangement et la proportion.
£T DB SOI-MÊICE. 29
De là vient que les choses qui sont les moins belles en elles-mêmes reçoivent une certaine beauté quand elles sont arrangées avec de justes proportions et un rapport mutuel.
Ainsi il appartient à Tesprit, c'est-à-dire à Tentendement, de juger de la beauté ; pacce que juger de la beauté, c'est juger de l'ordre, de la proportion et de la justesse, choses que Tesprit seul peut apercevoir.
Ces choses présupposées, il sera aisé de comprendre qu'il nous arrive souvent d'attribuer aux sens ce qui appartient à l'esprit.
Lorsque nous regardons une longue allée, quoique tous les arbres décroissent à nos yeux à mesure qu'ils s'en éloignent, nous les jugeons tous égaux. Ce jugement n'appartient point à l'œil, à l'égard duquel ces arbres sont diminués : il se forme par une secrète réflexion de l'esprit, qui, connaissant naturellement la diminution que cause l'éloignement dans les objets, juge égales toutes les choses qui décroissent également à la vue à mesure qu'elles s'éloignent.
Mais encore que ce jugement appartienne à l'esprit, à cause qu'il est fondé sur la sensation et qu'il la suit de près, ou plutôt qu'il naît avec elle, nous l'attribuons aux sens, et nous disons qu'on voit à l'œil l'égalité de ces arbres, et la juste proportion de cette allée.
C'est aussi par là qu'elle nous plaît et qu'elle nous semble belle ; et nous croyons voir par les yeux plutôt qu'entendre par l'esprit cette beauté, parce qu'elle se présente à nous aussitôt que nous jetons les yeux sur cet agréable objet.
Mais nous savons d'ailleurs que la beauté, c'est-àdire la justesse, la proportion et Tordre, ne s'aperçoit
que par Tesprit, dont il ne faut pas confondre Toperation avec celle du sens, sous prétexte qu'elle raccompagne.
Ainsi, quand nous trouvons un bâtiment beau, c'est un jugement que nous faisons sur la justesse et la proportion de toutes les parties, en les rapportant les unes aux autres, et il y a dans ce jugement un raisonnement caché que nous n'apercevons pas, à cause qu'il se fait fort vite.
Nous avons donc beau dire que cette beauté se voit à l'œil, ou que c'est un objet plaisant aux yeux, ce jugement nous vient par ces sortes de réflexions secrètes qui, pour ôtre vives et promptes, et pour suivre de près les sensations, sont confondues avec elles.
Il en est de môme de toutes les choses dont la beauté nous frappe d'abord. Ce qui nous fait trouver une couleur belle, c'est un jugement secret que nous portons en nous-mêmes de sa proportion avec notre œil qu'elle divertit. Les beaux tons, les beaux chants, les belles cadences, ont la même proportion avec notre oreille. En apercevoir la justesse aussi promptement que le son nous touche l'ouïe, c'est ce qu'on appelle avoir l'oreille bonne, quoique, pour parier exactement, il fallût attribuer ce jugement à l'esprit.
Et une marque que cette justesse, qu'on attribue à Toreille, est un ouvrage de raisonnement et de réflexion, c'est qu'elle s'acquiert ou se perfectionne par l'art. Il y a certaines règles, qui, étant une fois connues, font sentir plus promptement la beauté de certains accords. L'usage même fait cela tout seul, parce qu'en multipliant les réflexions il les rend plus aisées et plus promptes ;
ET DB 80I-MÉMK. 31
et on dit qu'il raf&ne Toreille, parce qu'il allie plus vite, avec les sons qui la frappent, le jugement que porte Tesprit sur la beauté des accords.
Les jugements que nous faisons en trouvant les choses grandes ou petites, par rapport des unes aux autres, sont encore de môme nature. G*est par là que le dernier arbre d'une longue allée, quelque petit qu'il vienne à nos yeux, nous parait naturellement aussi grand que le premier ; et nous ne jugerions pas aussi sûrement de sa grandeur, si le même arbre, étant seul dans une vaste campagne, ne pouvait pas être comparé à d'autres.
Il y a donc en nous une géométrie naturelle, c'est-àdire une science des proportions, qui nous fait mesurer les grandeurs en les comparant les unes aux autres, et concilie la vérité avec les apparences.
C'est ce qui donne moyen aux peintres de nous tromper dans leurs perspectives. En imitant l'effet de l'éloignement et la diminution qu'il cause proportionnellement dans les objets, ils nous font paraître enfoncé ou relevé ce qui est uni, éloigné ce qui est proche, et grand ce qui est petit.
C'est ainsi que sur un théâtre de vingt ou trente pieds, on nous fait paraître des allées immenses; et alors, si quelque homme vient à se montrer au-dessus du dernier arbre de cette allée imaginaire, il nous parait un géant, comme surpassant en grandeur cet arbre, que la justesse des proportions nous fait égaler au premier.
Et, par la môme raison, les peintres donnent souvent une figure à leurs objets pour nous en faire paraître une autre. Us tournent en losange les pavés d'une
chambre, qui doivent paraître carrés, parce que dans une certaine distance les carreaux effectifs prennent à nos yeux cette figure ; et nous voyons ces carreaux peints si bien carrés, que nous avons peine à croire qu'ils soient si étroits, ou tournés si obliquement : tant est forte l'habitude que notre esprit a prise de former ses jugements sur les proportions, et de juger toujours de même, pourvu qu'on ait trouvé Tart de ne rien changer dans les apparences.
Et quand nous découvrons par raisonnement ces tromperies de la perspective, nous disons que le jugement redresse les sens ; au lieu qu'il faudrait dire, pour parler avec une entière exactitude, que le jugement se redresse lui-même ; c'est-à-dire qu'un jugement qui suit l'apparence est redressé par un jugement qui se fonde en vérité connue, et un jugement d'habitude par un jugement de réflexion expresse.
DIFFÉRENCES DE l'iMAGINATION ET DE L'eNTENDEMENT.
Voilà ce qu'il faut entendre pour apprendre à ne pas confondre avec les sensations des choses de raisonnement. Mais comme il est beaucoup plus à craindre qu'on ne confonde l'imagination avec l'intelligence, il faut encore marquer les caractères propres de l'une et de l'autre.
La chose sera aisée, en faisant un peu de réflexion sur ce qui a été dit.
Nous avons dit, premièrement, que l'entendement
connaît la nature des choses, et que Timagination ne peut pas faire.
Il y a, par exemple, grande différence entre imaginer le triangle et entendre le triangle. Imaginer le triangle, c'est s'en représenter un d'une mesure déterminée, et avec une certaine grandeur de ses angles et de ses côtés ; au lieu que l'entendre, c'est en connaître la nature, et savoir en général que c'est une figure à trois côtés, sans déterminer aucune grandeur ni proportion particulière. Ainsi, quand on entend un triangle, l'idée qu'on en a convient à tous les triangles, équilatéraux, isocèles, ou autres, de quelque grandeur et proportion qu'ils soient ; au lieu que le triangle qu'on imagine est restreint à une certaine espèce de triangle et à ime grandeur déterminée.
Il faut juger de la même sorte des autres choses qu'on peut imaginer et entendre. Par exemple, imaginer l'homme, c'est s'en représenter un de grande ou de petite taille, blanc ou basané, sain ou malade ; et l'entendre, c'est concevoir seulement que c'est un animal raisonnable, sans s'arrêter à aucune de ses qualités particulières.
Il y a encore une autre différence entre imaginer et entendre : c'est qu'entendre s'étend beaucoup plus loin qu'imaginer ; car on ne peut imaginer que les choses corporelles et sensibles, au lieu que l'on peut entendre les choses tant corporelles que celles qui sont sensibles et celles qui ne le sont pas : par exemple, Dieu et l'âme.
Ainsi, ceux qui veulent imaginer Dieu et l'âme tombent dans une grande erreur, parce qu'ils veulent ima-
34 DE LA CONNilISSANCB DE DIEU
giner ce qui n'est pas imaginable, c'est-à-dire ce qui n'a ni corps, ni figure, ni enfin rien de sensible.
A cela il faut rapporter les idées que nous avons de la bonté, de la vérité, de la justice, de la sainteté, et les autres semblables, dans lesquelles il n'entre rien de corporel, et qui aussi conviennent, ou principalement, ou seulement, aux choses spirituelles , telles que sont Dieu et l'ftme ; de sorte qu'elles ne peuvent pas être imaginées, mais seulement entendues.
Comme donc toutes les choses qui n'ont point de corps ne peuvent être conçues que par la seule intelligence, il s'ensuit que l'entendement s'étend plus loin que l'imagmation.
Mais la différence essentielle entre imaginer et entendre, est celle qui est exprimée par la définition : c'est qu'entendre n'est autre chose que connaître et discerner le vrai et le faux ; ce que l'imagination, qui suit simplement le sens, ne peut avoir.
GOMMENT l'iMAQINATIOM ET l'iNTELLIQENCE S'UNISSENT
ET s'aident, OU s'embarrassent mutuellement.
Encore que ces deux actes d'imaginer et d'entendre soient si distingués, ils se mêlent * toujours ensemble. L'entendement ne définit point le triangle ni le cercle, que l'imagination ne s'en figure un. Il se mêle des
1 « Ne faaUil pas un presque f b Note de Bossaet, écrite au crayon, sur la marge.
images sensibles dans la considération des choses les plus spirituelles, par exemple de Dieu et des ftmes ; et quoique nous les rejetions de notre pensée comme choses éloignées de l'objet que nous contemplons, elles ne laissent pas de le suivre.
Il se forme souvent ainsi dans notre imagination des figures bizarres et capricieuses, qu'elle ne peut pas forger toute seule, et oh il faut qu'elle soit aidée par l'entendement. Les centaures, les chimères, et les autres compositions de cette nature, que nous faisons et défaisons quand il nous plaît, supposent quelque réflexion sur les choses différentes dont elles se forment, et quelque comparaison des unes avec les autres, ce qui appartient à l'entendement. Mais ce môme entendement, qui excite la fantaisie dans ces assemblages monstrueux, en connaît la vanité.
L'imagination, selon qu'on en use, peut servir ou nuire à l'intelligence.
Le bon usage de l'imagination est de s'en servir seulement pour rendre l'esprit attentif Par exemple, quand en discourant de la nature du cercle et du carré, et des proportions de l'un avec l'autre, je m'en figure un dans l'esprit, cette image me sert beaucoup à empocher les distractions et à fixer ma pensée sur ce sujet.
Le mauvais usage de l'imagination, est de la laisser décider ; ce qui arrive principalement à ceux qui ne croient rien de véritable que ce qui est imaginable et sensible : erreur grossière qui confond l'imagination et le sens avec l'entendement.
Aussi l'expérience fait-elle voir qu'une imagination trop vive étouffé le raisonnement et le jugement.
U faut donc employer l'imagination et les images sen-
sibles seulement pour nous recueillir en nous-mêmes, en sorte que la raison préside toujours.
DIFFÉRENCE d'UN HOMME D'ESPRIT ET d'UN HOMME
d'imagination; l'homme de mémoire.
Par là se peut remarquer la différence entre les gens d'imagination, et les gens d'esprit ou d'entendement. Mais il faut auparavant démêler l'équivoque de ce terme, esprit.
L'esprit s'étend quelquefois tant à l'imagination qu'à l'entendement, et en un mot à tout ce qui agit au-dedans de nous. Ainsi, quand nous avons dit qu'on se figurait dans l'esprit un cercle ou un carré, le mot d'esprit signifiait là l'imagination.
Mais la signification la plus ordinaire du mot d'esprit est de le prendre pour entendement : ainsi, un homme d'esprit et un homme d'entendement est à peu près la môme chose, quoique le mot d'entendement marque un peu plus ici le bon jugement.
Gela supposé, la difTérence des gens d'imagination et des gens d'esprit est évidente. Ceux-là sont propres à retenir et à se représenter vivement les choses qui frappent les sens ; ceux-ci savent démêler le vrai d'avec le faux, et juger de l'un et de l'autre.
Ces deux qualités des hommes se remarquent dans leurs discours et dans leur conduite.
Les premiers sont féconds en descriptions, en peintures vives, en comparaisons, et autres choses sembla-
bles que les sens fournissent. Le bon esprit donne aux autres un fort raisonnement avec un discernement exact et juste, qui produit des paroles propres et précises.
Lies premiers sont passionnés et emportés, parce que l'imagination, qui prévaut en eux, excite naturellement et nourrit les passions. Les autres sont réglés et modérés, parce qu'ils sont plus disposés à écouter la raison et à la suivre.
Un homme d'imagination est fécond en expédients, parce que la mémoire, qu'il a fort vive, et les passions, qu'il a fort ardentes, donnent beaucoup de mouvement à son esprit. Un. homme d'entendement sait mieux prendre son parti, et agit avec plus de suite. Ainsi, l'un trouve ordinairement plus de moyens pour arriver à une fin, l'autre en fait un meilleur choix et se soutient mieux.
Comme nous avons remarqué que l'imagination aide beaucoup l'intelligence, il est clair que, pour faire un habile homme, il faut de l'un et de l'autre. Mais, dans ce tempérament, il faut que l'intelligence et le raisonnement prévalent.
Et quand nous avons distingué les gens d'imagination d'avec les gens d'esprit, ce n'est pas que les premiers soient tout fait destitués de raisonnement, ni les autres d'imagination. Ces deux choses vont toujours ensemble, mais on définit les hommes par la partie qui domine en eux.
Il faudrait parler ici des gens de mémoire, qui est comme un troisième caractère entre les gens/ de raisonnement et les gens d'imagination. La mémoire fournit beaucoup au raisonnement ; mais elle appartient à
rimagination, quoique dans Tusage ordinaire on appelle gens d'imagination ceux qui sont inventifs, et gens de mémoire ceux qui retiennent ce qui est inventé par les autres.