CHAPITRE XLVII
Diveraes façons d^ezprimer la nature des universauz.
Pour ne rien omettre d'utile en cette matière, il faut encore expliquer les diverses façons de parler dont se servent les philosophes pour expliquer la nature des universaux.
Oh regarde Vuniversel comme quelque chose de supérieur à l'égard des choses qu'il comprend sous soi : comme la raison de triangle est appelée supérieure à toutes les espèces de triangle, qu'on appelle aussi, pour cette raison, ses inférieurs ; et la raison d'homme est supérieure à tous les hommes particuliers.
G*est pour cela qu'Aristote définit l'espèce : ce qui est immédiatement au-dessow du genre.
En efTet, quand on fait des tables des genres et des espèces, on met le genre au-dessus, et les espèces
au-dessous de lui, comme sa descendance. De plus, il semble que Tesprit s*élëve en considérant ce qui est plus universel, et que, comme d*un lieu plus éminent, il découvre plus loin. Qui considère le triangle généralement, étend plus loin sa vue, que qui considère le triangle équilatéral ; et ainsi du reste.
Une autre manière de considérer les universauz, c^est de les entendre comme un tout, et les choses plus particulières, comme des parties de ce tout ; d*où est venu le nom de particulier.
Cette façon de parler est commune parmi les Grecs, qui n'appellent point autrement l'universel, que ce qui est pris totalement (d'où vient le nom de catholique); comme ils appellent les choses particulières, ce qui est pris par partie : par exemple, le triangle comprend tout triangle ; au lieu que le triangle isocèle, qui est plus particulier, ne comprend qu'une partie des triangles.
C'est pour cela que Cicéron, en parlant dans ses Offices et aiUeurs ^ des espèces de la tempérance et de la justice, les appelle les parties de la tempérance et de la justice : parce que tout ce qu'on appelle tempérance et justice, est en quelque fagon composé de toutes ces parties. Saint Thomas a suivi la môme expression lorsqu'il appelle les espèces de chaque vertu ses parties, et dit, par exemple, que la prudence a deux parties, c*est-à-dire deux espèces, dont Tune est la prudence qui apprend à se gouverner soi-même, l'autre est la prudence qui apprend à gouverner les autres *. Ces deux espèces de prudence épuisent toute
« De offic, lib. I, n* 7 ; De Invent., lib. H ti* S3 54. s 2. 2. quoBsl. 48 et 49.
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la raison de prudence; et qui les a toutes deux, a toute la prudence possible.
C'est ainsi que Tuniversel est considéré comme un tout, dont les inférieurs sont les parties; et ces parties en tant qu'elles signifient les espèces différentes des choses sont appelées, dans TÉcole, parties subjectives, parce qu'on les range au-dessous, ainsi qu'il a été dit.
Mais il ne faut pas s'imaginer que l'universel soit un tout, tel qu'un corps de six pieds de long : car, en cet exemple, la raison du tout ne convient pas à chacune de ses parties. Il n'y aurait rien de plus faux que de dire que chaque pied d'un corps de six pieds soit un corps de six pieds. Mais, au contraire, dans le tout dont il s'agit, chaque partie, c'est-à-dire chaque espèce, contient toute la raison de l'universel. Tout homme est animal ; tout poirier est arbre ; tout triangle, le plus petit autant que le plus grand, est triangle. Un pelil triangle et un grand triangle ne sont pas triangles égaux, mais ils sont également triangles, c'est-à-dire qu'on peut autant assurer de l'un que de l'autre que c'est un triangle. Otez le bras à un homme, ce n'est pas un homme entier. Otez, par la pensée, un pied d'un corps de six pieds, la raison d'un tout de six pieds ne subsiste plus dans votre esprit. Mais prenez une seule espèce de triangle, sans penser à toutes les autres ; vous concevez en la seule que vous réservez toute la raison du triangle.
Par là se conçoit la différence entre les parties qu'on appelle intégrantes, et les parties qu'on appelle subjectives. La main, le pied, la tète, qui senties parties intégrantes de l'homme, ne sont pas l'homme, au lieu que chaque espèce de triangle est un triangle véritable.
C'est la manière qui convient à l'universel. Quand je dis : Pierre est homme, Jean est homme, l'équilatéral est un triangle, le scalène est un triangle, c'est partout la même raison qui répond au mot d*homme et de triangle ; au lieu que dans l'analogue ce n'est pas la môme, mais une semblable ou approchante, et que dans l'équivoque elle n'est ni la même ni approchante. ' Voilà donc la propriété la plus essentielle ou plutôt l'essence môme de l'universel, qu'il doit convenir univoquement à -tous ses inférieurs, c'estrà-dire qu'au môme mot doit répondre la môme idée.
Mais cette idée, qui, étant prise en elle-môme quand je dis simplement triangle, s'étend à tous les triangles sans exception, est restreinte à une espèce parliculière> quand Je dis que l'isocèle est un triangle, et que l'équilatéral en est un audsi. C'est pourquoi on dit ordinairement que l'universel est restreint par les différences qui le déterminent à une espèce plutôt qu'à une autre, non qu'il faille imaginer dans les objets mômes quelque chose qui, se répandant comme l'eau ou l'air, ait besoin d'ôtre restreint : mais c'est que l'idée générale en soi, appliquée à un objet plus particulier, par exemple, celle d'animal à un chien, ou à un cheval, et celle d'homme à Pierre et à Jean, est restreinte par cette application, et descend, en quelque manière, de sa généralité.
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