DÉMONSTRATION 0£ L'IMMORTALITÉ
la vie. C'est l'analyse du genre humain : c'est la distinction des personnes se succédant sur terre , et se dispersant dans l'espace. Elles pai^aissent tour à tour, et s'effacent par la mort. La génération * donne la vie, mais la reprend. Elle est plutôt sœur de la mort que de la vie. Et d'un autre côté elle n*est point l'amour même. ]N 'est-elle pas, trop souvent , sœur du dégoût , du mépris et de la répulsion, plutôt que de Tunion et de l'amour?
Nous avons donc ici, dans ce mystère fonda^ mental de la nature visible, une image énergique de l'amour, non l'amour même ; une force qui crée la vie, qui est la vie, non la vie éternelle, mais son image, la vie continuée. Nous avons une image de la pluralité des personnes en Dieu , mais non pas de leur unité , sinon pendant la durée d'un éclair. Nous avons l'analyse et la subdivision du genre humain, la distinction et même la séparation des personnes. Tout cela est la vie naturelle, celle qui passe et tombe dans la mort, mais non pas la vie étemelle.
Pour ce qui est de la vie éternelle, ô Verbe régénérateur, elle consiste à s'aimer comme vous aimez; à s'unir véritablement, ô Jésus crucifié, en votre nom; à être un, comme vous êtes un, ô Fils de Dieu, avec le Père et l'Esprit-Saint.
2â6 DÉMONSTtlATION DE L'ISUIORTALtTË.
Il y a donc, par l'inefTablc grâce de Dieu, un second mouvement de ta vie, qui, après cette multiplication immense, veut l'unité. Le premier Adam est le père du premier mouvement qui multiplie et donne la vie qui |Jassc. Et le second Adam est [H!m du second mouvement, qui recueille et qui donne la vie éternelle. Le premier, par l'instinctive et puissante expansion de la nature, multiplie, subdivise et disjterse dans la mobilité du temps. Le second, |)ar le libre et surnaturel cnicifiementde la nature , recueille , consomme et stabilise dans la paix de Féternité. Le premier, tout en multipliant la vie, l'abaisse, et la morcelle par cet aniour tourné vers soi et vers sa (iropre joie ; amour qile connaît l'animal ! Le second rassemble la vie et la relève, par l'amour crucifié, tourné vers Dieu, par l'amour libre et dévoué jusqu'à la inort, dont l'hùmme seul est le prêtre.
Je crois voir sur la terre telle qu'elle est, je crois voir, pat* cet amour tourné vers Soi, les pet-sonnes humaines isolées comme des points électriques sans lien. Le tout-puissant fluide, qui est la vie, l'ambUr, le feu, se divise et se subdivise selon la multiplicité de t:ettt; poussière. &lus il est fort, plus il sépare les points, et accélère entre eux le cboc et l'étincelle. Et cbaquti étincelle, c'est une nlort.
DÉMONSTRATION DE L'UIMORTAUTÊ. U7
Mais le temps vient où Dieti verse sur cette poussière sa douce rosée, et le souffle de l'autre amour, c'est-à-dire de Tamour tourné vers Dieu. Pour cela, à chacun des points séjiarés il ofFn* une tige vivante dans le centre commun, et aussitôt, partons les points dont la tige a su prendre eu Dieu, tout le fluide s'écoide au centre, et revient du centre vers tous : tous deviennent une seule vie en lui, et UD même esprit avec lui; et le cercle sans fin de la vie étemelle et unique s'établit, transforme la création, la transporte de la terre au ciel.
Pille image ! maigre comjiaraison ! Ne peut-on pas mieux exprimer la vérité !
Vie éternelle incamée , ô Jésus ! appuyé comme saint Jean et avec saint Jean sur votre adorable poitrine, n'y puis-je donc pas puiser de plus vivantes et de plus saisissantes paroles jwur expliquer les vôtres ?
Aimer ! Il faudrait faire rendre à ce mot un son qu'il n'a jamais rendu. Et alors tout serait expliqué. Mais ce son-là dépend surtout de celui qui écoute, et ne retentit qu'au dedans. C'est le Maître intérieur, c'est Dieu qui fait \ibrer au plus profond de l'âme le sens céleste de ce mot, et le son qui Texprime, ce son nouveau dont il a dit : « Je « vous donne un commandement nouveau. »
3tô DtMOySTKMW% DE L*IIUI0BTALIT1
Toujours est-il, qu*en présence de la vie c[ue j'aime, et de la mort que je redoute, je me presse contre irons, 6 Jésus, comme Tenfant effrayé sur le sein de sa mère. Et non - seulement je me ré* fugie et me presse sur votre sein, 6 Dieu vivant, mais encore sur le sein de tous ceux que je dois aimer. Je les embrasse, pour me retenir dans La lie. Car enfin, qu'est-ce donc que ma %ie, si ce n'est vous, Homme-Dieu, et lui, et elle, eux tous. Seigneur, eux tous que vous m'avez donnés, et à qui vous m'avez donné ? Et pourquoi donc est-ce que j'aime la vie, sinon parce qjie je les y trouve? Pourquoi la mort m'épouvante-t-elle, sinon parce ({ue j'ai horreur de les perdre? Est-ce que je tiendrais à la ^ie, si j'étais seul ? Si j'étais sc^td, ô Dieu, si j'étais le seul homme vivant, j'imaginerais, par horreur du désert, la mort sans la connaître, et je l'invorpierais ; car j'aurais Tespéraiure, en m'en allant d'ici , de rencontrer quelqu'un ailleurs ! Ainsi, bien OTtaiiiem^^nt^ ce sont eux qui me lii^nnent dans l'amour de la \'ie. Est-ce assez dirv? \on, A faut «lire q;ie ce sont eux qui me tiet;iR*nt ibiis la \ie. Est-c* i?.Mjz direencort? >'»>ji. d ta-it dinr* que. |*ar ^oiis, aj>res ^oiis, st\rc ^oiis^ dk^ Dieu, ds sont ma ^ie! Aibv»i, la phncijtalf^ demoïkr- Iration de l'immortalité de làme, ccsl qvte l'o:) a
DÉMONSTRATION OE L*I>IMOUTALITK. 2â9
besoin d*aimer toujours ceux que l*on aime. Cest vous qui l*avez dit, o Maître bien-aimé, en deux paroles que j*ai le droit d*unir : « S'aimer les uns « les autres, c*est la vie éternelle. »
Unir mon âme à une autre âme, dans le sens où vous l'entendez, ô Jésus, cela même est la vie ; car vous dites : « Lorsque deux d'entre vous s'unissent « en mon nom sur la terre , je suis au milieu « d'eux. » Cest donc vous, vous la vie éternelle incarnée , que l'on trouve dans l'union , l'union céleste dont vous parlez.
U me semble que je vois les âmes toutes pleines de vous, Verbe éternel, notre vie. Mais elles vous enveloppent, et vous enferment, et ne vous ma* nifestent pas. La parole inspirée Ta dit : « Le « Christ , qui est le souffle vivificateur de notre « bouche, est retenu captif dans nos iniquités '. 9 Comment le délivrer pour qu'il paraisse, et qu'il éclate, et qu'il soit glorifié au sein du genre hu< main? Que les âmes s'unissent Tune a lautit^, et lui , comme la lumière et comme le feu , ruisselle de riinc à l'autre, et le soleil de la vie éternelle est levé. L'Esprit-Saint le fait voir par ces adorables
* SpiriUls oris nosUi Clirîsius DominuS) capUis est \n peccatis nostris. (Thren. iv, iO.)
250 DÉMONSTRATION DE L'IHHORTALtrÉ.
paroles qui doivent ravir d'admiration quiconque sait les entendre : a Lorsque vous verste , Comme a un souffle , votre âme dans une âme altérée , et « a que vous remplissez devons Tâme attristée, alors a votre lumière éclate du sein de votre nuit, et vos « ténèbres se changent en un jouf plein. Dieu vous « donne son Inaltérable repos, et il remplit voth* d âme de ses splendeurs • . »
N'est-ce point parce qu'alors ces âmes ont pratiqué la suprême volonté du Sauveur : « Qu'ils a soient un, ô mon Père, comme nous sommes a un ! » Et ne croit-on paà voir ces âmes, ces |)ersonnes humaines qui s'embrassent, s'unir en vérité comme les personnes diviiles dans la Trinité incréée, s'embrasser comme le Père et le Fils, et, dans leur mutuel embrassement, faire éclater le torrent de flamme qui est le Saint-Esprit, l'Esprit d'amour, le lien de la vie étemelle ?
Mais ici, dans la divine utiion d(^ âmes, cette génération d'un troisième, n'est plus une vie autre et diverse, un être qui se sépare; c'eit l'ancien qui se perpétue, qui se transforme, et qui se glorifie,
' Cum effuderis esurienti animam tuam, et animam afllictam repleveris, orielur in tenebris lux tua, cl lencbnB tuœenintsicutmeridîpâ. El requiem tibi dablt Dominus senipc>r, ot implebit splendoribus animam tuam. (Is. cap. lviu, 40 et 44.)
BÉMONSTRITION DE riUMORTAUtl 251
et qiii arrive ainsi à riiialtérable repos, et à la pleine splendeur de Téternel midi.
Ce n*est plus la génération qui morcelle, ce n^est plus la génération au dehors; c*est la génération interne, qui ne multiplie pas, mais qui élève.
La génération intérieure, par Taniour permanent selon Dieu , est l'ouvrière de la vie éternelle dans le monde à venir, comme la génération du dehors, dans la matière, par Tamour qui passe, est Touvrière de la perpétuité de la vie sur ce globe.
Et parce que Dieu, pour faire le ciel et Téternel royaume, ne détruit pas la terre et la nature, mais purifie, consacre, élève et glorifie la nature et la terre, je comprends et je vois de mes yeux la force qui, transformée, deviendra, sous la bénédiction de Dieu , et sous Tamour des âmes, Touvrière de la vie étemelle.
Tout ce qu'il y a de puissance génératrice au sein de nos corps, tout ce qu'il y a, dans les âmes et les corps, de force midtiplicatrice, et de paternité et de maternité, toute cette puissance manifestement assez grande pour étendre et perpétuer sans limites la race humaine, tout cela, concentré par la chasteté, transformé par le sacrifice, élevé au-dessus de terre par la divine puissance du premier-né de la vie à venir, tout cela deviendra la
302 DËHONSTRATION DE L'IHUORTAUTÉ.
force physique de la *ic étemelle. Giaqii? xitanl vivra toujours, parce que tousse souticndroDt tous dans la vie. Ils vivront véritablemeiil d'une mèaïc vie, continue^ grandissante, par une mutuelle, et perpétuelle, et invisible génération. Voici que la nature nous offre le toticbant et symbolique spectacle de ces tribus et de ces républiques oii tous les citoyens, quoique distincts et st-parables, se tiennent et vivent dans un uièDielout, qui est, à la fois, un seul vivant et tout un peuple; de même aussi, flans la cité céleste, nous serous tous un seul vivant et rbiunanité tout entière , et, comme le dit saint Paul, plusieurs et un même corps, et tous membres les uns des autres.
Oui, notre Père, le but de votre création et o.»lui de votre rédemption, c'est de rassembler toutes les âmes, tous vos enfants, toutes Ir-s personnes créées qui aimeront, dans im seul cmbrassement, dans une seule flamme d'amour, une seule \ie, un seul cœur qui sera le co°ur de l'Homme -Dieu, qui sera la vie éternelle, et la flamme de l'amour étemel , et l'embrassement du Saint-Esprit. Oui , vous établissez en vous, à vôtre îma^c et pour toujours , la pluralité des personnes eu un ; c'est la votre OHivTe, ô Dieu. El quand vous l'aurez conùoiiimô-. ft recueillie dans votre gloire, qui vien-
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dra la déhniiro ? Et qui rompechera de tressaillir, et de grandir éternellement en vous par la jx»rpéttiité du di>iu embrassement ?
Ah ! quand le cœur est plein d^amour, et que la vie déborde dans la }X>itrine, on a Tinstinct de toutes ces vérités ; mais |>arce qu*on ne vit pas tîe- >'ant Dieu, on les profane, on plutôt on ne les voit pas, on ne les pratique |>as. On en pratique je ne sais quelle iniagi^ mortelle, \*aine ou impure!
Mais avec quelle force |>ourtant et quelle conviction Ton sait dire : « Te donner toute mon âme! « Te donner tout mon sang! Mourir pour toi, et « vivre en toi! » C'est ainsi quesVxprime Tinstinctif raouM?ment de Tamour, de Famour suprême et sans bornes , qui nous crie de nous donner tout entiers, sans réser\T, pour trouver la félicité ; qui nous crie de mourir à nous-mêmes, à notre w {)artielle et sé|>arée, pour trom^r la vie pleine, la vie unie en autrui et en Dieu.
Jésus , vie étemelle rendue visible , oui , j*ai le bonheur de puiser, sur votre poitrine adorable, la certitude et même Tintuition que ceci est la vie étenielle , pour nos âmes , pour nos coqis , pour tout cet univers crt'v, pour le monde sidéral qui, lui aussi, dans son infatigable marche, cherche la vie et le n*|x>s.
l)i:HO\:>rRATION de nMHORTAUTÉ.
M.iis j'ai le ivgi^t, ô Seigneur, de ne pouvoir |M:. dur ce que vous me montrez. Le peu que j*en .11 lK};avé lie pnit être compris que des cœurs en (^(u NOUS tÎTez retentir vous-même le nouveau son
4lu UlUt ilMKR.
Kctcuons sinilement, et gardons en nos cœurs, u\ec ix*siMH:t, cette simple démonstration de TimuiortaliuS démonstration absolument certaine pour qui sait voir, et surtout pour qui sait aimer : a Je « veux aimer toujours tous ceux que j*aime. Donc « ib vivront et je vivrai. » Cette démonstration -là ne s'oublie pas. Elle est certaine, si Dieu existe, et si sa création n*est pas une ironie. Pourquoi cela ? Parce que le Dieu d'amour « n'est pas le Dieu des « morts, mais di*s vivants. »
Mais certes , nous n'avons pas Gni l'étude de Timmortalité. Je crois à l'immortalité, à la vie éternelle. Mais qu'est-elle en elle-même ? Qu*en puisje iWw ? Qu'en puis-je savoir? QuVn puis-je conjecturer? Est-ce la pâle immortalité de 1 ame des Traités de pliilosopliie pure ? Est-ce Tirouique immortalité des sophistes qui la montrent absolument vide, abstraite, immatérielle et immobile, pleine d^U) euiuii sans tin, dans une étemelle et stérile conlemplatitm de l'absolu ? Ob non ! Cest Timmortalité de TÈ^angile, c'est la vie étenielle du
DàMONSTRàTION DE ^IMMORTALITÉ. 255
dogme catholique y la résurrection de la chair, et la transformatioii de Tuiiivers entier pour la vie libre, sans mélange de fatalité; pour la vie pleine, sans mélange de mort; pour l'éternelle béatitude, sans mélange de mal ni de larmes.
Nous avons essayé déjà, dans nos chapitres sur U transformation de Tâme par Dieu, et du corps par Dieu et par lame, d'indiquer, d après d admirables paroles de Bossuet, comment on {x^ut arriver à comprendre que le corps même est parfois, dès cette vie, pénétré des principes de la vie éternelle, des germes de la résurrection glorieuse. Mais pourrait-on, dans la même lumière et le même but, jeter aussi un regard sur l'ensemble de la nature et de la création ? Pourrait-on comparer aussi les destinées de l'univers à celles de l'àme ? Est-ce que les astres, les soleils et les mondes, et tout l'ensemble de la matière n'est pas le lieu, la base, le support de la vie ? Est-ce que la \ie intelligente et libre est sans rapport, sans lien réel avec les globes, leur vie et leurs mouvements? Esprits et âmes^, corps vivants animés par des esprits libn^, ou seulement par des âmes sensitives, soleils et terres, excitateurs ou supports de la vie, est-ce que toutes ces choses, visibles ou invisibles, ne sont pas un même tout créé de Dieu ? Est-ce que ce
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tout n*a pas un but unique et une même fin? Pourquoi donc n'essaierait-on pas de comparer enfin ce qui doit être comparable, et de lire, en toutes ces créatures, Tliarmonie de leurs destinées? Pourquoi n*oseratt-on, par c*xemple, jeter les yeux sur le ciel étoile, pour y chercher aussi le caractère mobile et passager de notre vie présente , et les traces d*un état futur; pour étudier la forme transitoire de la maison de Dieu, et sa forme idéale possible, et découvrir, peut-être, Tharmonie de ces formes avec les formes et les états de la vie de nos âmes?
H y a un lieu de la vie qui passe, un lieu de œ qui naît et meurt. Y a-t-il donc aussi, ou peut-il y avoir un lieu de la vie qui demeure, un lieu de Timmortalité ?
Nous allons essayer, bien humblement, de poser, de sonder un peu ces grandes et belles questions.