‹ De la connaissance de l'âmeChapitre 34 sur 38 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

l'autoxhe.

Il nous faut relire maintenant une page du mencement de et* Traité de rAme ' . \ous disions :

m Heureux les esprits clair^orants qui regardent et pensent et qui méditent un point que les autres oublient.

* ToDMe I. Cup. u. Ld tin.

« Quel est ce point? Ce point capital c'est la mort.

« Heureux ceux qui discernent le mouvement qui les emporte, et ne se croient point immobiles sur une terre immobile, et contemplent la marche et le but, e'est-à-dire un rapide passage et la mort. Vrai point de vue de tout le tableau de la vie, ô mort, heureux celui qui t'aperçoit, et qui, à ta lumière, critique la Vie avant de l'entreprendre.

« Celui-là sort du rêve. Il s'éveille ! Ses yeux s'ouvrent ; il voit la doublé face des choses, commencement et fin, vie et mort.

« Mais peut-être ne comprend-il pas ; peut-être aperçoit-il la mort comme un néant, qui neutralise et qui efface tout l'être de la vie. Alors commence la crise désespérée de l'àme. Sortie de la grossière béatitude des sens, l'âme est vide, affamée, désolée et saisie de terreur, en face de l'effrayante image et de l'inévitable mort ! Il faut qu'elle se replonge, par peur, dans le sommeil, qui maintenant ne sera plus que factice et fiévreux; ou bien il faut qu'elle trouve un point d'appui pour sa vie éveillée.

« Ce point d'appui c'est la sagesse ; c'est la vraie science, c'est la vraie foi , c'est l'union à l'unique immobile qui ne passe point et ne meurt point.

« Si, dans ce désespoir, l'âme trouve Dieu, si, dans cette crise du milieu de la vie, elle s'élève,

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au lieu de se précipiter, c'est un autre état qui commence !

« Mais comment enseigner ce qa'esl cet antre état?

« Cet état, c*est rintdligence et la vraie pratique de la mort. C'est la vie traversée au delà de sa limite présente.

« Mais que veulent dire ces i^ots ?

« Ces mots renferment le grand problème de \'ie et de mort que le livre de la Connaissance de l'Ame doit chercher à résoudre. »

Or, tout ce que nous avons dit sur le sacrifice, sur la transformation de l'âme par le sacrifice, sur les lois de la vie du corps, sur l'immortalité, sur la consommation de l'univers et sur le lieu de l'immortalité, tout cela n'était autre chose qu'un essai d'intelligence de la mort, et par conséquent de la vie, de la vie traversée au delà de sa limite présente, par la pratique et la science de la mort.

Mais je veux voir de plus près ce qu'est la mort. Je voudrais presque la voir elle-même, et Tobserver expérimentalement en moi. J*entends Leibniz me dire qu'il suffirait de déployer une âme pour y voir tout. Ne puis>je donc voir la figure de la mort dans mon âme en la déployant, et dire avec saint Paul : « J'entends en moi la réponse de la mort ? »

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Il esl un âge où k natore eUe-meme se joint à k vDÎx ÎDiérieure de Dieu, pour nous faire cUiremenl entendre cette grande réponse.

C'est Tàge où rhomme arri^-e au milieu de ses jours, et commence à descendre. C'est le moment où il traverse Teffrayante ligne qui partage en deux hémis[^res la vie humaine.

En ce moment, il est peu d'hommes qui n'entendent retentir dans leur âme quelque chose de ce chant terrible qu'lsaîe recueillait sur les lè\Tes du roi mourant : « Seigneur, au miUeu de mes jours, je touche aux portes de la mort. Je cherche le reste de mes années, et je n^ai plus rien devant moi. Je ne verrai pas Dieu sur la terre des \i* vants : je ne verrai pas l'homme habiter en paix sur la terre. Le dé^-elopiiement de mes jours s'ar> rète : on le reprend, et on l'enlèx-e, comme on roide la tente du berger. Dieu coupe ma vie, comme un tisserand coupe sa toile, et, pendant que ma trame se dê^-eloppe encore. Dieu la déchire ! Je suis né ce matin, le soir vit^it, et je vais mourir! Et pourtant, j'es|)érais >oir lui si^

« cond matin ! Mais sa force implacable me brise. « Je suis né ce matin : le soir vient et je vais <c mourir!

et O Seigneur, est-ce donc là la vie ? Est-ce pour a cela que je suis né * ? »

Tel est le chant universel de la vie qui décline, quand elle commence à pressentir la mort. Heu* reux ceux qui en ont entendu, dès leur jeunesse, rharmonie grave, en ont compris le sens austère, et qui, à la lumière de cette révélation, ont critiqué la vie, avant de l'entreprendre !

Mais la plupart des hommes n'entendent que tard ce cantique intérieur, et ne le comprennent pas.

C'est à la fin de la maturité, quand tombent les premières feuilles, que Ton commence à entendre la voix. On est au milieu de la vie, et il semble qu'on touche à la fin. On commence à vouloir calculer ce qui reste, et il semble que l'on n'ait plus rien devant soi.

L'irrésistible mouvement qui nous emporte s'ac^ célère à mesure qu'on avance. Sa vitesse devient frayante ; on est né le matin : le soir vient , et l'on meurt !

* Cantique d'Ezécfaias, Isaïe, xxxnii.

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ij je crois, ce qu'entendent tous les hommes, et ce que comprennent toutes les imes. Mais ce n*est point là tout. Ged n*est que la partie bien connue du cantique , son premier sens vulgaire. Mais combien j*ai vu d*hommes s*y arrêter I A com> bien d*ames n*ai-je pas dit : « Écoules encore, et « comprenez mieux! » Je les voyais, au milieu de la vie, beaucoup trop résignées, s'asseoir et dire dans un secret découragement : Tout est fini ; Theure est venue de replier ma lente; je n'ai plus qu'à me préparer au départ.

O Âmes, déploya donc en vous d'autres replis. Ecoutez les accents qui viennent d'une plu$ grande profondeur. Ne vous laissez pas entraîner. Sachez vous révolter contre ce bntôme du néant qui vous menace.

Ecoutez ! le chant de la mort a trois parties. U y a d*abord la tristesse, puis la révolte, puis enfin l'enthousiasme.

Vous entendez assez la première partie du cantique, cette plainte vidgaire, lugubre, si claire et si connue : Je suis né ce matin : le soir vient, et je vais mourir.

Mais entendez aussi, au milieu de cette plainte et de ces larmes, un commencement de révolte. « Pente dant que ma trame se développe encore. Dieu la

tf déchire ! Il brise mes os, comme ud lion qui dévore « sa proie. Vous me faites violence, 6 mon Dieu I « O Seigneur, esl-ce donc là la vie ? Estrce pour cela « que je suis né ? »

Mais le cri de la révolte s*élève :

« Eh quoi ! Dieu me conduit ! Et il me conduit « aux ténèbres et non à la lumière ! Il tourne et il a retourne sa main sur moi. Il fait vieillir ma chair, « et brise mes os. Il me couvre de plaies, et m'en- « veloppe de fiel. Il me plonge dans la nuit, comme « les morts pour l'éternité. Si je crie, si je prie, il t repousse ma prière : et il se jette sur moi comme a Tours et le lion sur leur proie. J'ai perdu toute tt joie et toute paix. J'ai perdu le sens de tout bien. a J'ai dit : La vie n'a plus de but. Je n'espère plus 'c en Dieu * ! »

Mais après la révolte, dans les âmes où la mort se fait entendre jusqu'au bout, vient la raison, puis l'enthousiasme.

Et d'abord la raison : a Mais pourquoi donc me « plaindre, et lui demander une réponse, puisque a c'est lui qui a tout fait ^? »

* Lament. Jerem., cap. ui.

* Quid dicam autquid respondebit rnihi cum ipse fecerit? (Canl. Etech., U., xnxMii.)

Oui, c*est lui qui opère ma vie, et qui, en même temps, la déchire. Oui, c*est lui qui me tue, et c'est lui qui me donne rhorreur de la mort. C*est lui qui me fait mourir ce soir , et qui me donne Tespoir d'un second matin. £h bien, demandons-lui cette nouvelle vie, et la science de ces contradictions.

« Seigneur, je suis votre œuvre : au milieu de « mes jours, donnez-moi la vie véritable. Seigneur, « au milieu de mes jours, &ites-moi connaître tout « ce mystère *. »

' Or, voici le sens du mystère :

« C'est que la mort est une puissance qui marie che devant Dieu, pour courber toute la terre sous ce les pas de son éternité. Dieu veut dompter la « terre , pour donner à son peuple la vie , la vie « pleine dans le Verbe incamé '. »

« O mort, à ta voix mes entrailles ont frémi, mes « lèvres ont tremblé de crainte. Et maintenant je <r ne crains plus. Que la putréfaction possède mes « os, et ruisselle sous ma chair, pour que je passe « de la tourmente au repos, et qu'il me soit donné

* Domine, opus iQum, in medio annoram vivifica iUiid. In medio annonim notum faciès. (Orat. Habacuc. Cap. m.)

* Ante facieni ejus ibil mors... Incurvali sant coller mondi ab itinenbus «lernitatis ejus... Egressus es in salutem populi lui, in lutam cum Christo tuo. (/6i<l., v. 4, 6, 43.)

tiiU L'AUTCMNE.

« de monter vers les miens, Yen ce peuple qui est tt en haut. »

(c Oui, germes et fleurs, fruits de la terre, ani* (x maux qui nourrissez Thomme, vous passez. Mais « moi, je trouve en Dieu ma joie, et je tressaille en oc vous, Dieu mon Sauveur. Dieu est ma force. C'est « lui qui me donne la vitesse et l'élan du cerf. C'est tt lui, vainqueur de tout, qui me fait traverser Tobs- « tacle, et m'élève, plein d'un chant d'enthousiasme, « jusqu'au terme de mon glorieux espoir ' . »

Tels sont les chants sacrés et révélés qu'il nous faudrait comprendre.

J'ai déjà lu et compnti dans mon âme la première partie de ce chant, la tristesse et la plainte. Il n'est pas difficile non plus de comprendre la

* Âudivi et oonturbatus est venter meus : a voce contremuerunt labia mea. Ingrediatur piutredo in oaattms mets et aubtor me scaleal : ut requiescam in die tribulationis, ut ascendam adpopulumaccinctu m nostrum. Ficus enim non florebit, et non eritgermen in \inei8. Mentietor opna oUvab et arva non aflerent dbum. Abacindeiur de ovili pecus, et non erit armenUim in prffieepibua. Bgo autem in Domino gaudebo, et exultabo In Deo Jesu meo. Deua Dominos fortitudo mea, et ponet pedea meoa quasi oervonim. Et super excalts mea deducet me victor in psalmia canentem. (Orat. Habacac. Gap. m.)

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seconde partie : la révolte contre la nécessité de la mort. Quelle âme ne dit et ne comprend ceci : Mais est^^ce donc là la vie ? Est-ce pour cela que je suis né?

Ce qu'il nous laut entendre et tâcher de lire dans notre âme, expérimentalement, c'est le sens de cet enthousiasme. O mon âme, es-tu capable de le comprendre ? Peux-tu le partager ? Si je te sonde plus profondément, pour te connaître, et si je te déploie, pour te lire tout entière, trouverai-je en toi cette troisième réponse de la mort, qui change en enthousiasme la plainte et la révolte ?

Comprendrai-je cette énigme : « La mort marche 9 devant sa '(ace. . . . afin de courber la terre sous c les pas de l'éternité. » Tel serait le sens de la mort, tel serait son usage : elle marcherait en face de Dieu, annonçant sa venue, et préparant la terre k l'approche de la vie étemelle. Elle serait le passage du travail au repos , et de la dispersion des multitudes terrestres, à la ^orieuse union du peuple qui est en haut. Elle oterait cette force, cette joie, que nous donnent les fruits de la terre, mais elle nous donnerait pour force, pour joie et pour appui. Dieu même. Elle serait Tanéantissement de l'obstacle et nous élèverait jusqu'à notre idéal glorieux et triomphant.

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Y a-t-il quelque psychologie qui lise cela dans rame, et qui voie dans la \ie de Tâme, non plus le masque ancien, mais la vraie figure de la mort, glorieuse et triomphante, qui la montre comme Télan suprême et le procédé principal de la vie ?

Oui, il y a une connaissance de Tame, qui en voit et en sent quelque chose, expérimentalement, sôentifiquement. C'est la science des chrétiens.

Je suppose donc que je sois à cet âge où la ré* ponse de mort se fait surtout entendre, et j^écoute : vous qui lisez ces pages, écoutez avec moi.

Ijsl tristesse, la plainte et la révolte, depuis que je me sens décroître, se font entendre assez clairement.

Mais, o mon âme, si tu es triste, si tu te plains, et si tu te révoltes, tu portes donc en toi un but et un espoir qu'un invincible obstacle contrarie.

Tu sens en toi cette contradiction. La vie veut vivre et cependant elle meurt.

Mais alors, ou bien l'œuvre de Dieu est dénuée de sens, et Dieu même est déraisonnable, ou cette contradiction se concilie dans quelque autre mystère qu'il faut chercher.

Deux choses sont manifestes : tu veux vivre et tu te sens mourir. Tu vois bien le jour qui décline, mais tu espères un second matin.

Et d'abonl, regardons de près cette demi-mort qui me menace ou plutôt qui m'atteint au milieu de ma vie, quand j*ai dépassé le sommet.

Visiblement , toute la direction de ma vie est changée. Je montais, maintenant je descends. J'avançais vei*s la vie grandissante; comme la terre vers le solstice d'été , j^allais vers la lumière et la chaleur croissante. Je me retourne maintenant, comme la terre aussi , quand les jours diminuent, retourne vers Téquinoxe. Mes jours croissaient, maintenant ils décroissent * .

Mon âme pénétrait mon corps d'une vie surabondante, et mon corps empruntait à la terre plus qu'il ne lui rendait. C'est l'inverse aujourd'hui. Mon corps, sous l'influence d'une \ie plus recueillie, restitue chaque jour plus qu'il n'emprunte.

Mon esprit va de même. Ma mémoire s'attacliait

* Parisel (Article ^4^6, dict. des Sciences médicales). Notre vie se partagerait donc en deux grandes périodes ou deux âges : le premier consistant dans un mouvement d'expansion graduel et soutenu qui, à partir de la naissance, se prolongerait jusqu'à la quarante-neuvième année, et composerait ainsi ce qu'on appelle la grande semaine de la vie ; le second marqué par un mouvement do resserrement progressif qui, i partir de ce dernier terme, se prolon gérait jusqu'au terme final. Le premier comprendrait toute cette série d'évolutions que parcourt l'économie pour pan'enir à son entier développement ; le second, toutes les séries de dégradations qui en caractérisent le déclin.

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