‹ De la connaissance de l'âmeChapitre 36 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'hiver.

Ainsi, en déployant notre âme, et Tobservant pendant sa crise et son âge de retour, nous la voyons commencer à mourir. Nous commençons à voir en nous la mort, et U semble que, jusqu'ici, TefFrayaut fantôme, vu de près, n'est plus un exterminateur, mais au contraire un moissonneur. Mais ce n'est là qu'un commencement , et nous sommes encore loin du but. Car, à vrai dire, qu'avons - nous observé dans notre Ame? Nous avons observé l'automne, et non l'hiver : l'automne où la terre donne son fruit, et non pas l'hiver où tout meurt. Nous avons vu la vie se recueillir en nous, mais non s'éteindre.

kn L*HIVEiL

Pouvons-nous déployer dans Tâme d'autres plis, pour y lire plus profondément, et pour y voir enfin la mort elle-même ?

Nous le croyons : nous croyons qu'il est des époques et des étals de Tâme, où Thomme peut dire en yérité avec saint Paul : « Je viens d'entendre eo « moi la réponse de la mort. » Nous croyons même qu'il est des âmes qui pourraient dire avec saint Pâid encore : « Je meurs chaque jour. » Aussi nous crovons la mort observable.

Oui, il est des états de mon âme où, si je savais mieux voir, je pourrais observer la mort. Et malgré ma dissipation, ma dispersion, mon peu de clairvoyance et de profondeur, je l'ai plusieurs fois aperçue. Je ne parle pas ici seidement de ses terreurs , qui m'ont plusieurs fois assailli , mais qui ne sont que l'ombre et le fantôme de ce qu'il faut appeler mort! Je parie de la mort en action, opérant dans mon âme, en esprit et en vérité.

n est des heures de critique profonde, radicale, solennelle, en présence de Dieu, où tout ce qui n'est pas l'essence du vrai et la substance du bien ne parait plus que vanité. C'est la plus haute in^îration de Dieu. C'est le cri le plus sublime de la vie. C'est la la grande réponse de mort que toute âme, à tout âge, porte en soi. C'est là la grande

opération intérieure de cette mort qui, dit le texte sacré, c marche devant la face de Dieu, pour tout ff broyer sous les pas de son éternité. »

Plusieurs fois j'ai connu cette heure, et j'ai senti et entrevu la mort.

Mais que sera*ce quand une longue expérience de la vie, s'unissant à cette voix intérieure, m'aura montré, dans ma propre histoire, dans mon corps, dans mon âme , dans le siècle où je vis , dans le monde que j'habite, dans les hommes qui m'entourent, la vanité de toutes les vanités , et , dans ce qui n'est pas vanité, la borne fatale et l'obstacle mauvais ?

Voici peut-être un demi siècle, ou plus, que je travaille sur cette terre : qu'ai-je fait et qu*ai-je obtenu ?

Par le bienfait et par la providence de Dieu, je le suppose, j'ai distingué mon âme de cette masse de chair. Mon corps décroît déjà, mon âme grandit encore. La vie de mon âme dans mon corps cède à la vie de l'âme dans l'âme. Cette vie moindre dit à la plus haute, ce que saint Jean dit du Sauveur : et II faut qu'il croisse et que je diminue. » Mon esprit gagne en solidité, en substance, en unité et en simplicité ce qu'il perd en surabondance, en mouvements, en détails, en images, en nombre, en

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quantité. Mes Êumllés se réiinÎMent et se péoetrrot davantage. Mon esprit est moins loin du cœur : ma science veut tourner en pratique; mon amour, mieux dirigé, s'élève, s'épure : mon travail, plus désintéressé, tend au bien du monde, de mon pays, ou des hommes qui m'entourent.

Certes, si mon âme en est à ce point dans la seconde moitié de la maturité, sa vie et son efiCbrt n'ont pas été perdus. On |)eut dire qu'elle porte une moisson, et qu'elle en goûte les fruits. Maïs avançons, et plus ces fruits de sagesse seront grands, mieux nous saurons comprendre ce qui va survenir.

Voici , je le suppose , une de ces heures de critique mortelle, que provoque, par la bonté de Dieu, l'expérience consommée de la réalité.

Essayons de lire dans notre âme la forme que je veux voir, l'opération que je veux connaître : j'entends la forme et l'opération de la mort, non de cette demi-mprt comparée à l'automne, mais de la mort finale comparée à l'hiver.

Eh bien , voici que par instants je vois venir, en effet, sur la feice de mon âme, le froid, la

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glace, et comme ia destruction. Je vois venir peu à peu le silence, la fatigue, Tinaction, TindifFé* rence, le chagrin, la séparation.

Le silence 1 dans ma jeunesse, j'étais comme assuré de convaincre le monde entier par ma parole. Aujourd'hui je commence à douter que la parôle humaine puisse opérer quelque chose sur la terre, et augmenter parmi les hommes la sagesse et la vérité. Qui sait comprendre, et qui veut écouter, ou qui sont ceux que le monde écoute ? Ne jetée point vos perles aux animaux, dit l'Évangile : c'est ce que j'ai fait trop souvent. J'ai profané la vérité en croyant la manifester , et j'ai dit à l'hommeanimal ce qu'il ne pouvait pas entendre, et ce qui le blessait au lieu de l'attirer. Et, comme presque toute la nature humaine est encore dans ce demisommeil de l'animalité , ne ferai-je pas mieux de me taire ? Ce qui instruit les hommes c'est le temps, l'expérience, c'est le malheur surtout, c'est la vie qui décline et la turbulence des sens qui s'apaise, et c'est la mort enfin. Quant à mes paroles, que peuvent-elles ?

Mais déjà, sans délibérer, j'ai pris l'habitude du silence. Les plus hautes vérités auxquelles mon àme entière est attachée et qui sont le fruit de ma vie, sont trop*simples pour être dites, et trop fortes

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et trop effrayantes pour être démontrées. Si je les dis, on n'écoute pas : je parais ne rien dire ; et si je les démontre, Ton s'épouvante et l'on s'irrite.

Peut-être aussi ai-je assez dit, ou plutôt ai-je assez répété ce que je puis savoir, ce que j'avais à dire. Ceux qui m'entourent, me savent. Us ne comprennent pas mes paroles, ib ne les pratiquent pas; mais ils les savent, et ne veulent plus les écouter. Je suis connu : mon effet est produit : je n*ai plus qu'à me taire.

£t d'ailleurs, tout n'est-il pas dit? Qu'ai-je à manifester qui ne soit dans les livres ou dans la tradition du genre humain ? Ce qui manque à la vérité, ce n'est pas d'être dite, mais bien d'être entendue. Mais ce serait là le changement et la transformation de la nature humaine. Or, je ne changerai pas le monde. Tout est donc dit, et il faut se taire. Et c'est à quoi mon âme se forme peu à peu, par la longue expérience de l'inutilité de la parole.

Voilà donc que le silence te gagne , ô âme , et c'est déjà l'un des traits de la mort. Mais ce n'est là que la première partie et le côté superficiel de la leçon. Quel est le véritable sens de ce silence qui m'envahit par l'opération de la mort ? Je cherche ce sens plus profond : car je crois et je sais que lorsque je ne vois que destruction ou anéantisse-

ment, je n'ai pas le fond de l'idée. Je sais, dis-je, que la mort est corrélative à la vie , qu'elle est ce revers de la vie, cette vie inverse qui repousse, qui détmit et anéantit, pour passer outre. La mort est une opération indirecte de la vie même, qui efface pour écrire, et qui détruit pour vivifier. Je comprends ces paroles mystiques : « Ijavie chrétienne « a deux parties, la mort et la vie, et la première « sert de fondement à la seconde. »

Quel est donc le sens du silence qui envahit mon âme ? Le voici : l'homme se tait afin que Dieu parle. La vie croissante, la sagesse grandissante me fait taire , parce qu'elle exige une plus haute parole. En effet, qu'est-ce qui est impuissant sur le monde ? C'est la parole de l'homme. Quand je parle k partir de moi , quelque vrai que soit mon dis«* cours, il n'opère pas. Si je parlais à partir de Dieu, sous la mission actuelle de Dieu, dans sa grâce et dans sa vertu , dans l'ardeur de son Esprit-Saint, ma parole serait-elle stérile ? N'ai-je, dans ma vie entière, jamais dit un mot efficace ? Plus d'un peutêtre, mais alors je n'étais pas seul ; j'étais comme inspiré, bomme envoyé. Une force était en moi, sans moi ; et une puissance tout autre que ma voix opérait, hors de moi, au fond de cetix qui m'écou-

taient. Certainement il y a deux paroles : . celle IV. 28

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qu'on parle à partir de soi, et ceUe qu'on paHe à partir de Dieu. « Ma parole n'est pas ma parcJe, c mais la parole de Celui qui m'envoie ' , » dit le Maitre des hommes. Serait-ce donc que la mort veut changer ma parole, détruire celle dont je suis le principe, pour faire place à cette autre parole dont le principe est Dieu ? Est-ce donc pour cela que mon âme, en avançant, tend au silence, et qu'inspirée et guidée par la mort, qui connaît notre but su* préme, elle fait tomber la parole inutile, pour laisser survenir la parole créatrice, qui conunenoe k vouloir paraître ?

Mais combien d'hoounes ont vécu de la vie de l'âme dans le corps, sans parvenir à celle de Tâme dans l'âme 1 Combien d'autres <Hit vécu aussi de la vie propre de l'esprit, de la raison, de la science ou des lettres , en un mot de la vie de l'âme en elleHnéme, et n'arrivent pas à la vie plus haute de l'âme en Dieul Combien peu ont assez conservé, préparé leur âme et leur corps, pour l'heure sainte de la vie de Dieu I Ils y parviennent, mais trc^ lard, et trop épuisés pour la faire refluer sur l'homme entier, et pour rendre à tout l'homme une

* Sermonem quem aadîstis, non est meus, sed ejus, qui ndmt me, Pttris. (loan« xiv, 34.)

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voix et des mouvements. Elle est, au fond, comme une très -faible lampe dans le sanctuaire d'une grande nef; mais elle demeure enveloppée de si^ lence et d'obscurité. Ce n'est qu'après la mort totale et dans un autre vie que ce germe peut éclater. 11 n'a pu grandir ici-bas, assez longtemps pour répandre ses fruits sur la terre. Mon Dieu, pourquoi n'ai-je pas, dés ma jeunesse, conservé pour vous seul mon &me, mon corps, mon esprit et mes forces? J'entrerais dans le troisième monde dès cette vie : mon dernier âge serait sur les deux au* très un progrès divin. Je bénirais la terre par ma présence au lieu de la charger. Je serais vraiment votre fils, votre instrument, votre prêtre ou votre prophète.

Quoi c[u*il en soit, le silence m'envahit : la mort détruit la parole vaine , celle dont je suis seul la racine. Mais s'il en est ainsi de ma parole, il en sera de même de ma science et de mon action. Non^ seulement déjà je parle moins, mais le temps vient, je le pressens, où je penserai moins. J'ai vu, dans mon automne, ce grand progrès de ma pensée qui,

devenue moins discursive, moins mêlée d'espace et

is.

de temps, de mouvement, de quantité, se recueillait vers Tunité, la paix et la sobriété ; c'était véritablement une pensée mieux d^;agée du corps et de la matière, moins dépendante de Tétat du cerveau. Mais voici qu'aujourd'hui, dans mon hiver, survient une crise toute autre : je vois mon âme se détacher de la science même, non comme £iusse, mais comme vaine. Je sens profondément, par expérience, ce qu'on t vu les penseurs vraiment grands ; ils ont tous vu que notre science n'est qu'un reflet, un mirage, ime ombre, un simulacre, un £uitome, une idole. Le temps vient donc où Tâme , après avoir connu ce que cette forme de la pensée peut donner de lumière ou de gloire, commence à dédaigner l'idole. Mais pourquoi ? Parce que le sublime instinct de la mort Toblige à chercher Dieu, (le que mon âme demande en6n, c'est de voir Dieu, c'est-à-dire cette réalité absolue dont ma science n'est que le reflet, dont ma pensée n'est que la recherche. Mon esprit veut se reposer dans la contemplation du terme suprême de la raison. Autrefois les discours et les livres, les mots, les phrases, su£Gisaieut a me réveiller; maintenant rien de cela ne peut plus tirer mon esprit de son sommeil. Pour le toucher, il lui faut la \\e réelle et palpable : il lui faut les objets et Dieu !

Alais quoi, ii*est-cc pas là un divin progrès? N'est-ce ()as la marque d'un esprit qui aboutit eniiii, qui veut enfin le terme de sa recherche, et qui attend le vrai réveil ? Mes pensées , je les vois en moi : c*est mon esprit, c'est surtout moi. Or, j'ai assez de moi; je me suis assez vu; je voudrais maintenant voir Dieu, que ma pensée m'annonce et me démontre et me laisse entrevoir par reflet.

C'est ainsi qu'en marchant vers le terme de la |x?nséi^, j'arrive à penser moins, et le silence de la pensée aussi bien que de la parole, quand j'appro* che de l'objet, commence et m'envahit.

Mais s'il en est ainsi de la pensée, en sera*t-il autrement de l'action ? Je ne parle pas de l'action physique, dont mon corps devient incapable, je parle des actions intérieures, décisions, résolutions et entreprises. « Je veux peu de chose, dit saint « François de Sales, et ce peu que je veux, je le « veux peu. » C'est où j'en viens, non pas par sainteté, mais |>ar indifférence et par fatigue. A quoi bon vouloir? I^'ai-je pas déjà fait, dans tous les sens , les efforts dont j'étais capable ? A quoi bon maintenant me remuer encore? Je n'ai plus le goût ni la force de disputer ni les richesses ni les honneurs. Quant aux entreprises pour le bien, et aux efforts pour diriger l'État, le monde , l'esprit

us L'HIYKB.

publiCi je dirai même pour propager ma foi, j'ai fait ce que j'ai pu ; je connais maintenant la mesure de mes forces, et les insurmontables résistances de ce qui est. Et puis, n'ai -je pas vu mainte fois mon élan me receler plus loin du but, et mon effort redresser contre moi l'obstacle, qui déjà penchait pour tomber ? Laissons donc faire. Laissons marcher le temps I Dieu seul opère; Dieu seul change et transforme ; Dieu seul triomphe , régne et gouverne.

Mais qu'est-ce à dire ? Dieu n'agit-il que par luimême, et n'opère-t-il point par les hommes pour le gouvernement du monde? Que signifient ces mots \ force et vertu de Dieu, et celui*ci : instru-ment de la Providence? Aucun homme n'a-t-il jamais été l'instrument de la Providence ? Aucun n'a-t-il jamais reçu mission, inspiration, pour agir dans la vertu de Dieu, pour transformer un siècle, un peuple, une âme, ou pour se transformer luimême dans la sagesse ? Loin de là. Tout homme a sa mission ; tout homme peut et doit opérer en Dieu. Ah! voilà l'action que je veux, la seule en qui j'espère. Je ne veux plus agir à partir de moimême, mais à partir de Dieu. Je veux un autre principe d'action, un principe qui n'agite pasen vain la face du monde, mais qui le mène au but. Pour

mes actes , comme pour ma parole et ma peDsée, il me faut changer de principe. Je veux ne plus être principe, ou du moins l'instinct de la vie et de la vérité croissante le veut pour moi, et me force, par la mort qui dissout le reste, à le vouloir. Je veux que Dieu seul soit en tout mon prin» cipe et ma source. Si ce principe intervient dans ma vie, si je puis dire enfin avec THomme^Dieu : « Ce n'est pas moi qui agis par moi-même, mais « j*agis par mon Père. Je ne suis pas seul, mon « Père est avec moi, » alors aussi je pourrai dire, comme lui, jusqu*à la fin : « J'agis incessamment, « parce que mon Père agit incessamment : » et je pourrai à mon dernier jour m'écrier, comme mon llaitre : « O mon Père, j'ai achevé l'œuvre que vous « m'aves confiée ! »

Ainsi jusqu'à mon dernier jour , Dieu peut me relever , en mettant dans mon âme un nouveau principe de pensée, de parole et d'action, pendant que mon âme, par elle-même tend au silence, à Tinaction, à l'anéantissement de la pensée, à l'indifférence, au chagrin.

Oh 1 oui ,. je sens venir l'indififéreuce I Je com-

àUO L*HIT£R.

prends déjà par moî-méme la cruelle insensibilité, Tégoisme absolu reproché à tant de vieillards. Dans ma jeunesse, à la seule vue d*un inconnu survenant dans ma vie, mon cœur battait ; je regardais et j'espérais : j'espérais découvrir un trésor dans cet homme. Aujourd'hui je ne regarde fius : je vois tous les hommes commes des ombres. Ne sais -je donc pas, par une assez longue exr périence, qu'on ne peut rien attendre d*aucuD homme ? Je connais la limite des cœurs et des esprits. Que ferai-jed'un nouveau venu? Est-ce qu^il y a dans quelque homme quelque suite ? Est<e que ceux qui m'ont aimé se souviennent aujourd'hui de moi ? Bien des fois je me suis cru enfin vraiment reçu dans luie autre âme, vraiment aimé! qu'en reste-t-il? Je n'ai plus rien d'aimable et ne suis plus aimant. En avançant encore un peu, je comprends que je serai seul, nul n'espérant plus rien de moi, et moi n'espérant plus rien d'aucun homme. Oui, je le sais, presque toujours on vieillit seul et on meurt seul I

Ah ! certes voilà bien l'hiver de la vie. Ce n'est plus ici mon automne et sa moisson, et la sérénité de ses jours calmes, et la riche teinte des bois ; c'est Faiiéautissement de toute sève, la nudité de toute la terre, la glace, la neige, les troncs noirs et les

L*HITER. hhi

branches cassées. Oui voilà bien la mort dans mon âme, car le cœur ne bat plus.

Mais de quelle âme s'agit-il ici ?

Oui, quand la vie de Tàme dans Tàme ne s'est pas dégagée de la chair et du sang, et quand, au milieu de nos jours, au commencement de la décroissance, Tàme, au lieu de se conquérir, s'est livrée, s'est tout entière épuisée dans le corps, oui, je l'avoue, il n'y plus de cœur lorsqu'il n'y a plus de chaleur physique dans le sang. Mais grâce à Dieu , il n'en est pas ainsi de toutes les âmes. Quant k moi, quel que soit mon passé, je n'admets pas qu'un âge arrive, où mon cœur ait cessé de battre. D'abord parce que je vous ai demandé, ô mon Dieu, de me retirer de cette terre avant cet âge, s'il pouvait survenir ; puis, parce qu'en mettant ma main sur ce cœur, et robser\ant de près, je soos qu'il est et sera dans mon âme , ce qu'il est dans mon corps, je veux dire « le dernier vic vant. »

L'avouerat-je ? ses battements sont comprimés, et son enveloppe est durcie : l'expérience et la circonspection le brident; mais lui, étudié sous cette envdoppe, je ne le trouve point refroidi. Il a les anciennes forces, peut-être en a-t-il de nouvelles : seulement il est séparé des objets , car les 6gurcs

humaines, trop souvent reconnues comme vide*, ne sont plus fies êtres réels à ses yeux. Mais, s'il croyait entrevoir un homme, un homme réel et consistant, vrai, noble et bon ; un homme tel que Dieu les veut tous , et tel que je les croyais tous dans mon enfance ; une âme en qui la mienne pût se verser entière, sans réserve des idées secrètes et des sentiments ineûables qu'on ne dit plus; oh! alors je sentirais mon c«eur bondir et s'élancer , briser la glace, fondre la neige, dilater ma poitrine ; oui, je le retrouverais entier. Mais cette âme la rencontrerai-je ?

Oh mon Dieu 1 telle est assurément la source la plus profonde de mon chagrin. Je le sais. A peu près tous les hommes meurent de chagrin, et trop souvent de chagrin coupable 1 Santé, fortune, carrière, amis, famille, facultés intellectuelles, ressources d'âme, paix intérieure, tous ces biens sont perdus } tout a été détruit par d'aveugles passions, d'indignes fautes, et peut-être même par des crimes : automne stérile I hiver désespéré I mort affreuse et coupable, déjà maîtresse de tout 1 ô désespoir!

Mais non, j'ai élé moins coupable, je le suppose, ou, si l'on veut, moins malheureux. Mes fautes ont été pardouoées à temps , et les grands châti-

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menls ne m'ont pas été infligés. Mais du moins il est trop manifeste que je n*ai pas développé dans sa grandeur le talent que Dieu ma confié. Mon œuvre évidemment est criblée de lacunes ^ mon ame est couverte de taches, et resserrée, défigurée peut-être par mille habiUides imparfaites. Mon corps, ma vie physique reflète Tétat incomplet de mon âme. J*ai penlu, {lar ma faute, toute beauté d automne ou d'hiver. Par mes faiblesses, mes ei^ reurs, mes précipitations, mes inintelligences, j*ai diminué, presque perdu, ou le crédit de ma pa« role« ou bien Taiitorité de mon action. D'ailleurs, je n*ai point véritablement établi entre mon âme et Dieu la grande union, Tuniou des saints. Des milliers de faux mouvements imperceptibles, d'es* prit, de cœur, de jiarole et de volonté, chaque jour renouvelés, ont peu à peu réduit, altéré et faussé ma ^îe, ma vie à Tégard de Dieu, de moi«méme, des autres hommes, de mon corps et de toute la nature. Cette forme retrécie de la vie est mainte* liant la mienne, irréparablement et pour toujours. Le temps ne fera maintenant que rendre plus sail* lants mes défauts, mes laideurs, et les inscrire plus clairement dans mon corps, sur ma face, dans mes paroles, mes démarches, mes habitudes. De jour en jour je serai moins aimable et moins aimé, et de

liikU L'HIVER.

jour en jour plus impropre au but suprême de l'œuvre divine, union de plusieurs en un seul, pénétration mutuelle des âmes en Dieu.

Et maintenant que je prévois cet irréparable chagrin, et que déjà je le sens m'inonder, qu'ai-je à faire, si pourtant je ne suis pas éteint par Tégôîsme ? Si ma raison sait voir, si ma volonté sait vouloir, et si, comme je l'espère, mon cœur vit et possède encore toutes ses forces, maintenant, dis-je, j'ai à comprendre et à vouloir ceci : j'ai à comprendre que je possède en ce monde une amie, amie puissante et bonne, qui ne peut me manquer, et que cette amie est la mort. J'ai à vouloir la mort * j'ai à la regarder en face : il me faut maintenant aller audevant d'elle, et lui tendre la main, et faire alliance avec elle pour toujours.

O mort ! tous mes chagrins, tous mes malheurs, viennent de ne t'avoir pas connue , de ne t'avoir pas pratiquée. Je n'ai voulu que la vie seule, et je l'ai trop voulue pour moi ; et n'étant pas réprimée |iar toi, réglée et purifiée par toi, rendue, par ton austère sagesse, au prochain ou à Dieu, la vie est devenue en moi luxuriante, insensée; elle m'a brisé; elle m'a brûlé. C'est pourquoi je ne suis bientôt plus que cendre, et cendre immonde ! Peutêtre, ô mort, si je t'avais connue, tu aurais contenu

ma vie, et ma \îe contenue serait encore aujounrhui grande et foite. I^in de brûler les germes magni* fiques que renfermait mon âme, comme toutes les âmes, la vie, aidée par toi, ô mort, eut tout développé. Mats non ; je ne suis bientôt plus que cendres ou bois mort. Feuilles et fruits, branches et tronc, tout sera bientôt dévoré. Mon âme se replie peu à peu vers ma racine, vers le centre vivant de mon être.

Ainsi je vois eu moi la mort, je la vois en action dans mon âme, et elle poursuit et poursuivra son œuvre jusqu'à l'heure, où m*ayant replié tout entier, elle m'enlèvera de ce monde, et uy laissera que ma poussière.

Mais que veut-elle, en me repliant, et que vénielle en m*emportant ? Eh ! ne Ta-t-elle pas dit ? Nous venons de l'entendre et de le lire en nous. Nous-méme nous avons entendu sa réponse : en nous enveloppant de silence, la mort s'efforce de nous transférer dans la parole qui vient de Dieu. En faisant taire notre pensée même, elle ote à notre esprit le goiit, l'estime, la possibilité de tout ce qui n'est pas contemplation de Dieu. En nous plongeant dans l'inaction et dans l'indifférence, elle veut nous transférer à un plus haut principe d'action, à un plus haut motif d'amour.

Maintenant donc, je commence à le voir, 6 mort, tu es véritablement ma ressource.

Que ce soit par ma faute, ou par la faute de la vie présente telle qu'elle est, je le sais aujourd'hui, ni mes idées ni mes sentiments ne s'achèveront ici-bas. Ce monde n'est que le commencement d'idées et de sentiments qui seront achevés ailleurs. Je ne verrai pas Dieu sur cette terre des vivants ^ c'est-à-dire je ne verrai pas toute justice, toute vérité et toute félicité, régner ici. Je ne verrai pas l'homme habiter en paix sur la terre. Car il passe, il meurt et il est imparfait. Non, je ne verrai pas l'amour régner ici tel que je l'ai conçu, et tel que, depuis ma jeunesse , je l'ai cherché. Je ne verrai pas , en cette vie , la pénétration mutuelle des esprits, l'unité des cœurs et des âmes. Je ne verrai jamais, sur la figure humaine, l'âme entière, ni au fond de chaque âme la vérité de Dieu et la bonté de Dieu. Je ne posséderai pas ici pour toujours ceux que j'aime, ou plutôt je ne les possède plus; ils sont ailleurs déjà. En chercher d'autres à aimer ? Mais je ne puis : je vois moins, j'entends moins autrui : je me fais moins entendre et moins voir; je deviens plus impénétrable; je n'ai plus rien à dire ou à montrer : j'espère moins, je veux moins, j*agis moins. Plus j'avance, plus je me se-

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pare. Ha sagesse méme^ si Dieu m'en a donné, ma sagesse me sépare de ce monde. Le monde, maintenant, est trop jeune pour mol. L'humanité présente n'a pas encore mon âge. Elle tend encore à la virilité, et j'ai depuis longtemps dépassé le sommet de la vie. La sagesse des vieillards lui est encore impénétrable. Dans quelques siècles peut-être le monde se laissera moins gouverner par la folie de la jeunesse, et à mesure qu'il vieillira lui-même, il sera davantage gouverné par la prudence et la maturité des sages. Mais ce n'est point encore le temps. Je m'isole donc de plus en plus, par ma sagesse comme par ma faiblesse , mes travers , mon silence, mon chagrin et ipes repentirs. Il est donc bon que mon heure approche, et que je quitte ces commencements pour aller où va la sagesse, et où aspire la mort. Il est bon que je dise aussi, comme le Maître des hommes, « Si le grain de froment mis « en terre ne meurt point, il reste seul. » Oui, je suis seul maintenant. Jusqu'à ma mort, je serai seiU ! . . . . A moins que je n'arrive à ce divin bonheur de mourir si profondément, dès cette vie, de la sainte mort évangélique, que je puisse devenir, dès ce monde, la tige ou Tuu des grains d'un épi d'âmes. « Car, si le grain meurt, ajoute le Maître, « il porte beaucoup de fruits, » Ma mort donc, ma

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mort actuelle ou à venir, me multipliera par Tamour. O mystère, et divine parole, qui te corn* prend?

Allons donc, et disposons^nous à la mort. Que de héros, que de martyrs ont affronté la mort, A Tont traversée pour la gloire ! que d'hommes ont déserté la vie, par un crime, pour n'en plus porter le fardeau ! Eh bien , 6 mort , par ton approche ^ tu me rends le fardeau plus pesant. Et d'un autre côte, en m'enveloppant dans la vieillesse, tu me rends la vraie gloire plus visible, et l'amour plein plus nécessaire ; tu me rapproches du terme des idées et des sentiments commencés. N'aurai-je donc pas aussi le courage de mourir? Et ne saurai-je enfin comprendre la parole prophétique : « J'ai tremblé à la voix de la mort, et mes entrailles se sont émues. Mais j'y consens maintenant. Oui, je désire ma dissolution ; oui, je veux que la destruction possède mes os, et ruisselé dans ma chair. Je le veux, puisqu'il le faut pour sortir du tumulte et de la fatigue, et pour aller au but et au repos; je le veux, puisqu'il le faut pour cesser d'être seul, et pour m'unir au glorieux peuple d'âmes qui est en haut * , »

* Audivi, et conlurbaUis est venter meus : a voce conlremuerunt labia mea.lngrodiatur putredo in ossibus nieift, et subter me scaleat.

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Oui, telle est la fin du Cantique de lamort, pour qui sait le bien lire et Fenlendre entier dans son âme y pour qui peut vraiment dire comme saint Paul : « Je porte en moi la réponse de la mort. » Oui, cette réponse, d*abord lugubre, puis révoltée, finit par Tenthousiasme ! Oui, malgré ma faiblesse et ma misère, je commence k comprendre du moins les sentiments des saints à Tégard de la mort. Je comprends maintenant et veux relire souvent, el répéter à ma manière le testament de Tàme de saint François de Sales, adressé à ce peuple d*àmes qu*il aimait, à ce glorieux épi du ciel qui était le frait de sa vie :

« Où ètes-vous, mes chères âmes ? Voulez-vous mourir avec moi, et nous soutenir les uns les au^ très en ce passage? Préparons-nous : car voici l'efTet de la vie. Voici Tautomne où mûrissent les fruits de Téternité : cette plante, qui est votre âme, qui a reçu sa croissance du ciel, sera cueillie bientôt; et les mortels n*en verront plus en terre que les dépouilles.

c Considérez que la vie fuit comme Tombre, passe comme un songe, s*évapore comme une fu-

Ut requiescam in die iribulatioDis : ul asœDdam ad populum acdactum nostnim. (Onitio Habacuc propliete.)

mée, et que rhomme ici-bas ne peut rien embrasser de solide. Tout passe : le soleil qui se lève sur notre horizon précipite sa course et talonne la nuit ; et la nuit sollicite la lumière de venir pour faire rouler les plus belles parties de cet univers au néant. Les rivières coulent à grosses ondées comme si la mer, qui est leur centre, leur devait donner le repos; la lune parait au ciel, tantôt pleine, tantôt en son décours, et semble qu'elle se plaise comme si elle devait finir là ses labeurs et son cours. L'hiver dépouille les arbres de leur honneur, pour nous faire leçon de la mort.

« Sortons donc de ce monde, et montons au ciel, par le secours de Dieu. Chères âmes, n'êtesvous pas contentes de me suivre? Appréhendezvous ce passage? Que craignez-vous? Craignez-vous le mal qui arrive à la dissolution? Eh bien, ne faut- il pas une fois souffrir avec Jésus, qui a si cruellement souffert pour nous ? Craignea^-vous de quitter le fatras de ce monde, où la vanité règne, où l'avarice ternit toutes les vertus, où l'incrédulité tient l'empire, où le vice a dompté la vertu, où l'on^boit les péchés comme l'eau, où l'on voit des échantillons de l'enfer ? Retire:&-vous de ces filets, pour aller en un lieu où ne sont plus ces tristes et horribles fantômes.

« Etd^ailleurs, u'étes-voiis pas fatiguées devoir couler les rivières dans rOcéan, les saisons de l'année s*entre*$uivre dans un ordfe infaillible ? Ne suffit-il pasr d^àvoir vu tant de soleils, taot dejoYirs et tanttjle nuits? Pensez-vous que les arbres de la forêt produisent d autre feuillage , que la nature donne d'autres fruits? Pensez-vous qïie les feux qui étincellent au ciel donneront une lufnlère "meilleure? *

« Quittons donc ce monde, ô chères* àtnès Wallons au lieu où règne l'autre lumière.

<c Combien de fois ai-je voulu vous parler! mais je ne le pouvais. Nous vivions dispersés,* et je ne vous connaissais pas: C'est pourquoi je *voas écrivais, essayant de vous exhorter et de vous attirer. Et maintenant je voudrais être riche pour vous léguer les trésors de la vie.

* « Les trésors de la vie sont l'amour,' l'humilité, l'habitude de la mort.

ce II me semble, et ne vous semble-t-il pas aussi, qu'il est facile d'aimer 1 Aimer c'est le bonheur , la vie, la récompense I Mais pour aimer de Vamour qui s'élève, qui grandit et se renouvelle au plus haut des cieux dans sa source, il faut les deux ailes de l'amour, l'humilité, lîiabitiide de la mort.

« Oh! si nous pouvions, vous et moi, parvenir à rétat de Jésus, et dire aussi : « Je suis doux et « humble de cœur I b

c Oh ! si nous pouvions , vous et moi , suivre Jésus, en portant notre croix chaque jour, en mourant tous les jours avec lui, comme^ saint Paul!

c Oh ! si, nous dégageant ainsi de l'esprit et de la corruption des sens, nous nous approchions chaque jour de la vie étemelle ! Le fruit de la vie, la substance d'immortalité, peu à peu se formerait en nous, comme se forme la perle ou le diamant dans les rochers ; et recueillis au centre, sous Tenvdoppe mortelle de cette vie, nous commencerions à voir, à posséder. Des ravissements d'esprit, à travers la mort commencée, nous laisseraient entrevoir parfois la vie solide et permanente, c'est-à-dire Dieu présent, et les saints avec lui, et les âmes aimées prés du coeur. Alors nous saurions dire aussi:

c Et maintenant allons à la dissolution ! Je connais la dissolution par mes ravissements et mes extases. Avançons ! traversons cet instant ! Déjà je n'ai plus foi dans mes extases , car je vois ; je n'ai plus d'espérance, car je commence à posséder ; et la charité seule me reste pour me joindre à vous.

L'HIYER. 45S

ô mou Dieu, à vous qui êtes la charité d*où sort le feu d'amour qui nous embrase. Et comme le feu, de sa nature , monte toujours , ainsi mon cœur , qui en tient, s'envole à vous ! »

CHAPITBB Ili.

C'était le soir d'uD jour de fête. J'étab seul, dans ma chambre haute , sur I'ud des points les plus élevés de Paris. J'atteodais, depuis plusieurs heures, celui qu'ici je nomme mon maître. Or il semble , quand on se recueille lorsque les autres se dissipent , que les rayons de vérité délaissés par tant d'âmes se recueillent aussi vers nous. Je croyais l'éprouver ; et , lorsque vint mon m^tre y j'étais mieux préparé que jamais à l'entendre.

Mon maître est le seul homme vraiment profond et pleinement savant que je coonaîsse. U sait tout ce qu'ont su les siècles précédents, tout ce que sait le nôtre; et il voit au delà. C'est le seul homme :l^ ih: qui j'ose parler comme je pense,*certain d'être compris et certain d'être instruit.

Le soleil d'une splendide journée s'était lentement abaissé sous Thorizon. Depuis deux heures mes yeux voyaient s'effacer peu à peu la flamme ardente de l'occident, et se réduire la ceinture d'or ^ qui succède à la flamme, et puis pâlir la lig^ne blanche et claire qui remplace l'or, et survenir enfin l'obscurité qui , pendant un instant , semble vouloir remplacer tout. Mais quand mon maître vint| les étoiles commençaient à paraître dans un del absolument pur; et elles arrivaient une à une, comme des hommes dans une assemblée.

Nous regardions, avec admiration et avec émotion, se former l'assemblée des étoiles, et nous entendions en même temps ai^ loin, avec encore plus d'émotion, le grand et vague murmure du peuple, le souffle de cette assemblée d'âmes, de ce peuple : d'étoiles raisonnables, aimantes et libres 1 L'immensité de leurs douleurs , l'immensité de leurs

espérances, et l'incessante action de la mort dans cette foule, et Timmuable sérénité du ciel qui regardait la foule, tout ce spectacle, visible et invi^ sible, nous avait réveillé le cœur. Les larmes inté- Heures ruisselaient, roulant dans leurs torrents féconds dinnombnibles germes didées.

Que deviendront- ils tous, dis-je euCn à mon

. .'.iiojeiit me ferez-vous comproMlrp, en

. . u- , que Dieu les voit , et ks attend , et

< . .ojjpe, et veut en &ire on imuiuable âd,

.le sêrémié, de lumine et d'amour, où toid

. . .,..)' l'on a rêvé sera!

V- (tkt ce que mon cœur veut abscrfnment. Mais ;.v>iivi-z-vous donner à mon esprit la certitode iniiiitive que les volontés du coeur aboutissent?

Ls HAmE. Nous ne sommes pas encore dans Tàge de ta lumière et de U claire démonstration. Cet ^ pourtant approdie, et il y a, dans beaucoup d'âmes, le besoiu de la vérité. Taurais voulu mener ce siècle à cette lumière; mais lesesjHÎts sont encore bien partiels , bien isolés entre eux , bien séparés de l'âme et de la foi. Les hommes, d'ailleurs, sont encore loin de la sagesse pratique, indispensable condition de ta lumière !

Pour avance" dans la vraie science, il faudrait jouir plus souvent de cette limpide cmkluctilHlîté d'âme, où je vois que vous êtes maintenant : état vrai, où les facultés sont unies, et où les impr»nons pénètrent jusqu'où elles doivent.

N'avez- vous jamais constaté ce qui soit : Lorsque l'on . >t dans cet état lucide, ea présence de lacréaiion <]•' Dieu, nalurdlement trois idées viennent: on \<<it une chose, et l'on en conçoK trois. On voit

ÉPILOGl^ 657

b terre, et Ton conçoit la terre, le ciel et Dieu.

Le disciple. Cela in*est souvent arrivé. Mais je ii*ai pas assez suivi cette impression. J*ai voulu quelquefois la décrire , mais je n*ai pu. Edairezmoi donc sur ce point.

If xAiraE. La terre, c*est ce qui est et passe, ce qui marche et circule pour arriver. Mais le ciel, c*est ce qui doit être, ce qui sera, ce à quoi tend la terre. Dieu est le créateur du ciel et de la terre, le principe et la fin du mouvement. Or si vous regardez profondément le monde, bientôt vous apercevez Dieu, et vous pensez au ciel.

Le disciple. Cela est vrai. Si je regarde le monde et rhomme, quand mon âme sent et voit , je suis H la fois plein de joie, d'admiration, et de regret. J*admire , mais je veux autre chose. Je veux que ce beau monde et toutes ces belles choses aboutissent, soient délivrées du mal et de Tobstade, et deviennent stables et parfaites. Je veux que les idées, et les sentiments commencés s^accomplissent ! Je veux le ciel.

Mais quelle est donc la source de ces commencements, qui sont la terre, quelle est la force qui les pousse, les développe et les élève ? Quelle est la cause de leur beauté présente, et de leur |ierfection possible, et de leur translation de rini|)arfaite mo-

UbS ÉPILOGUE.

bilité à la perfection stablci si ce n*est Dieu, par* fait actuellement et infiniment ?

Oui, de bonne foi, avant tout raisonnement dis» cursif, on sent cela, si, par logique abstraite, on ne mutile pas les données de la vie. On voit la terrai le ciel et Dieu.

Le icAiTRs. Telles sont donc les trois choses que, dans une âme vivante, sous les influences que Dieu donne^ la raison conçoit aussitôt.

J'en conclus, en toute certitude, ce que votre cœur veut, savoir : qu'au-dessus de ces multitudes qui passent et se remuent, au-dessus de cette foule d'étoiles intelligentes et libres, mais informes encore et voilées , Dieu regarde et opère pour tirer de cette masse un immuable ciel, plein de sérénité, où tout ce que l'on a rêvé sera. Et pourquoi? Parce que cette tendance de la raison vivante, et cette prière de l'âme, tout cela n'est que l'effet même de ce regard, de cet attrait, de cette opération de Dieu.

Le disciple. Je n'en doute point. Et je vois que ceux qui en doutent ignorent, comme s'exprime saint Thomas, la force de la raison. Mais, il faut l'avouer aussi, tous ces élans de l'âme et de la raison sont arrêtés et comprimés par le spectacle de la mort.

Le MAITRE. Ce serait le contraire, si Ton savait ce qu'est la mort.

La mort est précisément la grande force qui fait passer de la terre au ciel^ c'est-à-dire de l'état de la vie mobile, opaque, informe, à l'état nouveau

qu'on attend.

Lamortestle procédé principal delà vie. Cequ'on appelle la vie est le procédé qui développe la donnée présente. La mort apporte les données nouvelles.

Le disciple. Je comprends. Ce sont deux procédés vivants, dont les deux procédés logiques sont le calque. Le procédé logique dUdentUé, qui développe ce que l'on tient, correspond à la vie ; celui de transcendance, qui élève à de plus hauts principes, correspond à la mort.

Il y a, de la vie par la mort, une transcendance à une vie nouvelle et plus grande. C'est ce que montre, par analogie, dans le sein de la terre, la succession des espèces qui meurent, et que rem* placent des espèces plus parfaiites.

Oui, la mort est le procédé principal de la vie : son procédé de transcendance. Elle est l'opération qui, si elle n'est pas misérablement faite à contresens, ttansporte en Dieu, et réalise cette étonnante parole : « Sortir de soi pour entrer dans l'infini « de Dieu. »

ft«0 ÉPILOGUE.

Le MAiTiiE. Fort bien. La mort donc est le procédé suprême de la vie, puisqu'elle met l'âme en Dieu. Elle anéantit la distance, la différence de soo état réel et de son état idéal. En un sens, elle pousse la vie du fini à l'infini, non en ce sens que oolre vie créée puisse jamais devenir infinie, mais en ce sens qu'elle la réunit à la source infinie, qui la rend stable, étemelle et pleine.

De sorte que l'affreuse dissolution du corps, et cette disparition de l'bomme entier, qu'on appelle mort, c'est l'anéantissement de l'obstade qui séparait la vie réelle de l'idéal en Dieu.

Et comment ne serait-ce pas là vraiment le grand procédé de la vie? La vie , dans son progrès , procède comme la logique , comme la géométrie , comme toute recherche de vérité, comme la morale, comme Dieu lui-même, quand il veut faire passer l'humanité de la terre jusqu'au ciel.

La mort, comprenez -le donc, la mort n'est plus cette incompréhensible ennemie, cet épouvantable &ntome que voient les sens. La mort, bien traversée, est dans la vie réelle de l'homme ce qu'est^ dans la vie de soo intelligence et de sa volonté, la vraie méthode logique, la vraie méthode morale, et ce (|tri*!»r, dons la vie du monde, la vraie reli*

gion^ et l'opération de rHomme-Dieu qui unit le ciel à la terre.

Le disciple. Oui , voilà bien la logique de la mort. Cela est beau . Mais, vous le dirai-je, ô mon maître, depuis quelques années déjà, la logique, dont je comprends d'ailleurs mieux que jamais la certitude, la logique, dis-je, me parait creuse ? Aujourd'hui, quand on me parle logique et science, je suis toujours tenté de dire : Parlons d'amour, le reste est ennuyeux.

Le MAITRE. Je vous loue de ce grand progrès. Il y a bien longtemps que je travaille à vous y amener. Vous avez toujours eu de l'amour et de la pitié, mais vous aviez une enveloppe scientifique, qui n'était pas assez transfigurée, pas assez pénétrée de larmes, pas assez animée, dans le détail, par le mouvement du cœur.

Le disciple. Il me semble aujourd'hui que je n'ai plus qu'une seule idée, on, pour mieux dire, un faisceau d'idées, enveloppées dans un seul sentiment, la pitié : pitié profonde, tendre, amoureuse à la vue de l'état des âmes et des souffrances du geni^e humain. Sans cesse, je vois ce que sont les

âmes y et ce qu'elles pourraient être, si elles savaienty si elles voulaient ; et je vis dans un empressement et un travail continuel, cherchant toujcmrs comment on pourrait parvenir à verser la lumière dans ces ténèbres, la force dans ces langueurs.

Le MAnnE. Je le sais. Je connais votre but, et vous savez si je l'approuve. Eh bien, il vous reste maintenant à savoir éviter deux écueils : la confiance naïve, et le découragement.

Le disciple. J'ai commencé par le premier. J'ai vécu, pendant un quart de siècle, dans une confiance sans bornes. Aujourd'hui, j'arrive à l'autre écueil. Je ne sais plus s'il ne faut pas se taire, et cesser tout effort^ et laisser survenir d'elle-même une autre époque du monde. Celle-ci n'est pas capable de science, ni de raison pratique. Je commence à douter qu'une puissante effusion de justice et de vérité puisse être donnée à ce siècle.

Le MAITRE. Ce que vous dites est presque vrai. Il est certain que l'humanité, sur cette terre, est encore bien informe. La vie de l'âme dans le corps est toujours la vie dominante. La vie de l'âme dans l'âme, et celle de l'âme en Dieu, ne sont encore qu'en germe. L'âge de la vie de l'âme dans l'âme, l'âge humain véritable, surviendra-t-il bientôt? Cela dépend de Télan des esprits, de la vigueur des

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volontés sous la lumière qui les inonde. Mais ne TOUS découragez pas. Qui sait? Travaillez à Tavancernent du royaume de Dieu, jusqu^à la mort, et avec une confiance croissante.

Le DisciPLs. Bon maître, je ne suis pas découragé. J*ai eu des tentations, mais nV ai pas céiié. Je persiste. Mais, je vous le demande, que (aut-il dire, et que faut-il faire?

Le 'xattre. Tout est renfermé dans ces mots : « Si le grain de froment ne meurt pas, il reste seul. « S'il meurt, il porte beaucoup de frtiits. »

Le disciple. Sans doute ; maïs dites-moi bien comment vous Fentendez.

I^ MirrRE. Le genre humain n^en est encore qu*à Tunion des âmes par les corjis. Cette union multiplie les hommes. Mais si les esprits et les cœurs savaient s*unir en Dieu, ils multiplieraient les eu- Êmts de Dieu ! Avez-vous jamais rencontré un seul esprit avec lequel le vôtre n^ait £iit qu'un ?

Le DisapLE. Pas tout à fait. Pourtant ce n*est pas finute de l'avoir désiré : ce n'est pas non plus laule d*aimer. Que d'espérances j*ai portées dans mon cœur ! Mais jamais elles n'ont abouti. Eh bien , malgré cela, j'espère encore. H me semble que mon esprit est lisible, et que je saurais lire dans un esprit qui le voudrait. Du reste, si j'étais certain que

464 KPILOGLE.

jamais sur cette terre je D'entrerai dans une autre ame, de manière à la voir et à la sentir comme la mienne, je crois que je commencerais à ne plus avoir d'espérance que dans la mort.

Le HAnnE. Vous l'avez dit. Il n'y a pour cela d'espérance que dans la mort. Mais n'oubliez point que la mort n'est pas seulement l'instant dernier qui nous ôte à la terre. La mort, comme nous l'eotendons, vous et moi, est applicable et praticable dés cette vie.

Le disciple. Oui. Mais nous n'avons pas le courage de mourir.

JjE MAfFRE. C'est bien à tort. Car en tout cas la mort vous tient. Quoi qu'on fasse on mourra demain. Qu'avez- vous donc à perdre? Pourquoi ne pas employer la mort à glorifier la vie, à dilater et traverser, dés ce monde, cette courte vie au delà de sa limite présente? Mais la crainte tient les hommes esclaves sous le joug du présent, resserrés dans les limites connues, et chaînés de toutes les vieilles chaînes.

La masse des hommes , qui tourne le dos à la mort et qui fuit devant elle, constitue le troupeau de la mort La mort est le pasteur, et le genre humain le troupeau. Plus on tourne le dos, plus elle frappe. Plus on va vite, plus elle vous écrase

de fardeaux ! Mais que dire de celui qui la regarde en face et qui marche sur elle ! Comprenez bien ceci : L'homme qui marche au-devant de la mort, marche en sens contraire de la mort. Cela est manifeste. Il la rencontre, c*est vrai; mais libre, mais éveillé, mais debout, mais en face. Il la traverse, elle passe, et lui aussi. Mais elle, qui est la force répulsive de Dieu, la force qui repousse le vide et le néant, le mensonge et le mal , elle emporte du corps et de Tâme qui se sont laissés traverser de part en part, elle emporte les obstacles à Dieu, ces obstacles, innés ou acquis, dont nous sommes pleins. Elle brise l'obstacle, et nous fait traverser la vie , au delà de sa limite présente. Nous passons de l'autre côté , dégagés , purifiés , baptisés dans notre être; nous entrons dans la sphère centrale d'attraction , dans la région de la vie croissante.

Le disciple. Voilà ce que j'ai souvent entrevu, mais jamais vu dans le détail. Je le vois mieux en ce moment. C'est bien ce que j'ai lu dans l'Évangile : « Qui consent à perdre la vie la trouve, et qui « prétend la conserver, la perd. »

Le MAriRE. Précisément. L'Évangile donne ici la loi même de la vie.

Cette loi est vraie, scientifiquement vraie pour la

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