INTRODUCTION
IDÉE DB LA PBlLOdOI»aifi.
L'idée de ]& philosophie diifôre des systèmes philosophiques. — Matière et forme de la connaissance. — Il fetut définir la philosophie par la forme de la connaissance. — Connaissances empiriques j leurs caractères. —Connaissances scientifiques ; leurs caractères. — Connais^^nd^s philosophiques ; leurs caractères. — Définitions de la philosophie cèlébl^c dans Tantiqtiitè. — Définitions modernes. — Définition de Descartes. — Interprétation du terme Principe.
tildée àë la philosophie diffère des systèmes
philosophiques. L*uûe s^entend de ce que cette
science doit être, les autres de ce qu'elle est en feit.
La raison nous donne Tidée de la philosophie; rhistoire nous expose les systèmes philosophiques • L'idée est la même et vraie pour tous; les systèmes sont très-diflGérents et souvent erronés. Aussi Téloge de la philosophie n'est-il pas Téloge d'un système , et le blâme d'un système ne saurait atteindre la philosophie elle-même.
En quoi celle-ci consiste-t-elle ? Quels sont les caractères propres et distinctifs de la connaissance phUosophique ?
Nos connaissances difiêrent suivant leur matière et leur forme, la réalité qui nous est connue et la manière dont nous la connaissons. Ce sont là choses distinctes : la matière peut être la même , tandis que la forme ne l'est pas, et la forme peut être la même, tandis que la matière est autre. Celle-ci peut être comparée aux matériaux de rédifice ; celle-là aux règles et aux combinaisons de l'architecture.
Il y a des sciences qu'on définit en leur assignant quelque matière spéciale, et, à mesure que leur domaine est mieux circonscrit , on arrive à des classifications plus précises, qui se modifient d'ailleurs avec les progrès mêmes des sciences.
Un exemple frappant de ce fait, c'est l'histoire
des termes fù<tK et physique depuis Tantiquité jusqu'à nos jours (i).
On ne saurait définir la philosophie en lui assignant quelque matière spéciale. Elle n'est pas une science particulière en ce sens , mais toutes les matières sans exception présentent un côté philosophique, et Tétude approfondie des sciences diverses conduit inévitablement aux recherches philosophiques (2).
Ce qui distingue la philosophie, c'est la forme de la connaissance qui lui est propre. Si elle n'a pas d'autres matières que les sciences diverses, elle s'en occupe autrement; elle est une méthode qui, en toutes choses, remonte aux principes et les ramène ainsi à l'unité (3); pour comprendre en quoi elle consiste , il faut donc distinguer avec Aristote différentes formes de la connaissance (4).
Considérées à ce point de vue , les connaissances sont ou empiriques, ou scientifiques, ou philoso-
(0 Comp., JouppROT, Nouveauco mélanges. De Vorganisation des sciences philosophiques, Paris , 1861 , p. 1 ss.
(1) On a confondu parfois la philosophie avec Fensemble des sciences , sans doute parce que toutes les sciences présentent un côté philosophique.
(s) La Traie définition d^une science exprime ce qu*elle doit être et non pas ce qu*elle est en fait, y compris ses défauts, ses incertitudes et ses erreurs.
(4) Aristote, Métaph,, liy. I, n. 1 et ss.
pfakioâs, L*mt0}Hf enoQ ^\w^ par défi coimais3aACd$ vulgaires ou empiriques; elle le^ traijçforma e» conceptiems sdantiâquds ^t )$ur donne toute la perfection possible pw le» id^ philosophiques; trois états diffi§rent0 de ma développement progressif qu'on retrouve aussi bien dans les sociétés que che^
1m individus.
Qaéï» sont le$ oaraotère» (tistinotifs de ces diverses sortes de connaissances ?
Les connaissaûces empiriques se développent natitfellement , spns eâorts d'attention et de rMexion; nous ne disons pas sans aucune attejitloo, ni réflewm.
ËQk se formant ces connaissances, l'intelligence SCI hotm à constater dea feits qui se produisent en l'âme; 1^ phénomènes qui se passent hors d'elle, dws h nature, dans la société humaine; les connai3aaace8 empiriques sont de sunples affirmations de felts observés.
Elles sont d'ailleurs dépourvues d'unité, d'enchaînement , de méthode , de forme systématique, et on peut remarquer qu'elles prédominent dans l'enfance de» individus et des sociétés ( i >.
(0 Voir Aristot», loc. e^, et liUmavtonj Lecttên^e» on Metaphysics and Lopik, voL I., p., S^
Led conoaissanced soieatiâqiies > au Qo^tû$ke^ présentent des aaraotèites diâGéiieftts» Toute acieobCe est due auï èâbrts libres d'attentioB et de réflexion.
La science, en tant que sdeoieé, ne se bom^ pas à affirmer que lA (those existé ^ 8ti xp^im Itvi, rein e9$e^ mais elle (therdie le pourquoi de ce qui ^râtd^ le; raismfô et les causes prochaines^ eukt f^^ ivz^ our re$ sit; d'oli la définition de CiGéron: Cognitio remm per rationes et caiùsaSy empruntée à Aifistote* Ainsi la dmple observation des phénomènes de réfraction de ta lumière procure une oonnaifasanoe empiriqtiô de oeâ phénomènes ; to physique , en expliquant les causes prochaines et les lois dé ceà phénomènes , en donne la scietioe.
Toute science aussi, en tant que science, forme un ensemble de oomlaissances exposé dans un ordre systématique; une science est une mémo conception définie , diviâé^ et démontrée dans toutes ses parties^ et des codnatssaGKkes^ quelque nombreuses et quelque variée^ qu'elles> paissait être ^ si elles ne sont pas définies , daâséés ^ démontrées , ne sont pas la sdence ; mais ce sont des matériaux à mtettre en œuvre par la science.
Les science», enfin, naifti^ent avec les progrès de l'entendraient hums^ , et ^lâs sa divisent et se sousKlivisent à mesure qu^ll connaît mieux les choses, leurs différeace» ôt leurs aspects divers. Le ptfogrès
scientifique, comme le progrès matériel, est dû principalement à la division du travail.
Les connaissances philosophiques ont des caractères ultérieurs qui leur sont propres.
Et, d'abord, la philosophie est la science de rintelligence humaine, de Tesprit capable de connaissance et de diverses espèces de connaissances , de ^instrument subjectifs suivant une expression préférée par l'école positiviste.
Les sciences diverses, qui s'occupent de matières spéciales, loin de les résoudre, n'abordent pas même les questions philosophiques concernant la nature , la valeur , la portée de nos moyens de connaître ; elles n'examinent pas le diflScile problème de la possibilité et de l'existence de connaissances vraies , certaines et scientifiques, et, le plus souvent, elles se contentent à ce sujet des données du bon sens et de la logique naturelle. La philosophie, au contraire, est la science de l'intelligence humaine.
Fondée sur l'expérience en général et sur les principes absolus de la raison qui la fécondent, la philosophie s'occupe proprement de l'essence invariable de ce qui existe , de ce qui doit être à tous égards, de Vidée en ce sens. Sous ce rapport encore, elle difière des sciences proprement dites , soit physiques , soit morales. Les sciences naturelles, en effet, ont pour mission d'observer
exactement les phénomènes , de chercher les propriétés constantes, de poser des lois expérimentales, de ramener celles-ci à des lois de plus en plus générales et fécondes; mais lorsqu'elles vont plus loin et soulèvent les questions concernant Tessence de la matière, de la force, de la vie, elles abordent elles-mêmes le domaine de la philosophie.
La même observation s'applique aux sciences morales. Le droit positif, eu tant que positif, n'est pas une science philosophique. La philosophie du droit, comme la philosophie morale, dont elle fait partie, s'occupe proprement de vérités absolues qui gouvernent la société humaine ou de ce qu'elle doit être , de son idée ( i ).
La philosophie enfin fonde l'unité de nos connaissances en les rattachant à un système unique et universel.
Aussi l'esprit philosophique consiste-t-il principalement à se former une conception de l'univers considéré dans son ensemble et non pas dans quelques-unes de ses parties seulement; le matérialisme, le panthéisme, le spiritualisme, nous donnent chacun une conception différente de l'univers , et , par suite, exercent une
(i) L^expërience , Thistoire et toutes les sciences purement expérimentales et historiques, nous apprennent ce qui existe et non pas ce qui doit être ; ab esse ad oportere non valet consequentia*
ioflixence manifeete dans tous les domaines de la scienoe et car toutes les directionB de Tesprit humain. Sous ce rapport, nous remarquons, avec Hegel, une certaine analogie entre les systèmes philosqdnques et les systèmes religieux. Un système religieux , lui aussi, est une conception générale des choses, et notamment des choses humaines : 4 dne Welt* anschaoung. >
L^es caractères propres et distinotifs de la philo* Sophie ^e résument donc dans les suivants: la science de lintelligence humaine , qui s'occupe proprement de ce qu'il y a d'absolu dans nos connaissances, les ramène toutes à un système unique et universel. Tous les progrès scientifiques conduisent inévitablement aux idées philosophiques, et, en élevant quelque peu les regards, les sciences abordent le domaine de la philosophie (i).
Il existe un grand nombre de définitions de la philosophie (2). Toutes la présentent sous l'un ou l'autre* de ses aspects prindpaux* Les unes la considèrent surtoutt comme la scienqe de l'intelligence humaine* Platon , par exemple , la définit : la science
(i) Poichô innalzai un poco più le ciglia Vidi '1 zonestoro <U ook>r etm swno Seder tra âlQsofioa. fax»igUi^« (Duunv, inf.^ C. IV.) {%ySwr Voriffim du terme. V. Cio., 2Wc., *t^, V, a^ et Platon, Phèdre, p. 278.
des autred soidûces et d'eUe^méme < i ). Aristote, se plaçant au point de vue des ohose^, l'appelle la science des raisons et des causes premières (2). La célèbre définition, la science dés êtres eu tant qu'êtres (s )^ a également un sens objectif: la science de ce qu'ils sont absolument.
D'autres définitions 9 qui, elles aussi, remontent à l'a&tiquité grecque, oaract^isent la philosophie^ soit par son excellence, soit par son but, soit par ses résultats. La philosophie , suivant Aristote , e$t la science première et par excelI^Oice (4). Il ajoute qu'elle seule est la sdenoe libre, et il entend par là la scîeûoe but et non pas HK)yeai (5). La philosophie , suivant le génie profondément moral et reUgîeux de Platon , est la méditation de la mort et la ressemblance de l'homme avec la divinité dans la mesure du possible (fi). D'autres auteurs anciens l'appellent la médecii^ de Tâme (7).
Toiiis ces points de vue, om les retrouve dams les
(1) Tûv àXXwv iici9Tyi(jiûv CTCiToiiin xal iauti^ç.
(t) tf.v à^fâd^opivfr* cé^ let^ «k *^ë dltioi xiU xài àç%ài
(Arist., Atétaph,, I.)
(5) M6vïi è>cg6épx oow twv èmtrnifwSv • ii^v») -^àp aurr; axniiç Evcxev ?<niv.
(«) MeXécT) eavdrtou — ôjAOÎoxtiç Oey 3<axà t* «uvatév.
(î) 'kttpoti^ è^i ftX^ooffat «fat)JLdu*v, fi}^99o^iàL iatlv latptxf, ^u;^«v
définitions modernes. Ainsi, suivant Técole écossaise, la philosophie est la science de Tesprit humain.
D'après Descartes, elle est la science des principes. Selon Leibnitz , la science des raisons suffisantes. L'auteur de < la critique de la raison pure > et son école la définissent la science de Tusage légitime de nos facultés. D'autres définitions sont faites au point de vue d'un système particulier et ne peuvent être comprises que par l'exposé de ce système lui-même, par exemple, la science de Tabsolue indifférence de l'idéal et du réel ^Schelling). Nous les passons sous silence.
La définition de Descartes, la science des principes y à cause de sa simplicité, mérite une attention particulière. Pour en comprendre le sens et la portée, il faut interpréter le terme principe; pris au sens le plus général , il signifie ce par quoi quelque chose commence , ce qui est premier; il s'entend ensuite au point de vue de l'existence et de la connaissance. Dans la première acception , il signifie ce par quoi quelque chose commence d'exister ou est produit ; par exemple : le principe pensant , le principe de la vie, le principe de l'univers ; dans le second sens, il veut dire : ce par quoi quelque connaissance commence, ce dont on part pour parvenir à d'autres connaissances; par exemple : principes des sciences physiques et morales, du droit positif, de la politique, etc.
Ici, une nouvelle distinction est indispensable. Les principes s'entendent de tout ce qu'on commence par admettre sans distinction de Torigine , de la nature , de la portée des principes ; par exemple : sans distinction de principes puisés dans Texpérience, dans Fhistoire, dans la raison. Mais les principes ont un sens propre en philosophie , à savoir : des principes absolument nécessaires, des vérités rationnelles opposées aux vérités de fait.
En tant qu'ils dirigent l'entendement dans les connaissances, ce sont des principes logiques; les principes d'identité, de contradiction et toutes les lois de la logique formelle. En tant que vérités absolument nécessaires, concernant les êtres en général, ils s'appellent ontologiques. Suivant qu'ils fondent la science philosophique de Dieu , du monde ou de l'âme humaine , ce sont des principes de la théodicée, de la cosmologie ou de la psychologie. En tant que vérités concernant ce qui est, ce sont des principes théoriques ; en tant que vérités concernant ce qu'on doit faire, ce sont des principes pratiques.
DB LA PHILOSOPHIE CONSIDÉRÉE EN FAIT Et DÉ SON ÉtAT ACTUEL,
Lee èyetémefi philc^Qôphicjues sont toujourô inoomplets. — État actuel de la philosophie. — Causes de cette situation. — De l'indifférence en matière philosophique. — Moyens de combattre les ôauâôg d'erreur. — Irtiportance Biabjfeoliva ei objective de la philosophie.
L*idée de la philosophie ne saurait être réalisée complètement dans aucun système, pas plus que les idées morales ne sauraient être accomplies à tous égards dans Fhistoire.
L'idéal de la science exclut Timperfection et Terreur ; les systèmes , œuvres de l'homme , sont toujours imparfaits et mêlés d'erreurs.
La philosophie , loin d'être une science achevée ,
est un bilt à atteindre , non psus pat" qoelque individu ni même par une époque , mais par Thumeaiité, et leÀ syst^ea sont les teniaiiTes fartes par quelques-uns pour y parvenir ( i ).
Il est vrai qu'il y a un progrès continu, toujours possiMe gràee aux connaissances acquises que les générations se transmettent d'âge en âge, mais ce progrès prouve lu>-mâme l'imperfection de nos cannaîssanees actuelles. L'imparfait seul est perfectible, et l'ignoranee est une condition du progrès scientifique.
Aussi l'histoire de la philosophie est^elle loin de ppésenter un ensemble de doctrines achevées ni même d'accord entre elles sur les questions impcflrtantes. Cet aocord , qui n'existe pas toujours dans le domaine des feits, qui diminue quand il est question de la science des faits , semble disparaître lorsqu'il s'iagît de philosophie. L'histoire des systèmes philosophiques , en partie du moins ,
(0 En fait, cest le petit nombre qui s'occupe de science et de pbnosophfe. Le grand nombre ne sauracit se faire des . eoiiYiet)oQ8 ^côentiâque^ et pbiloeopbsque? et croit toujours à uae autorité quelconque. Ceu;L-i môme qui consacrent leur vie à la science et â la philosophie font partie du grand nombre ea tcHités chCBié qu'ils croiMit sanq en avoir lo démonstration évi4ejite. Et tes plus illustres pmrmi eux a'i^oreft paa leur propire ignorance ; la vie est courte , tandis que la science est
c^est ITiistoire des erreurs et des contradictions de Tesprit humain.
Malgré les progrès incontestables de Tintelligence humaine dans les sciences naturelles et historiques, la philosophie moderne ne se trouve guère dans une situation plus prospère. Elle semble s'épuiser en efforts stériles et impuissants. L'idéalisme panthéiste, le réalisme matérialiste, le scepticisme, se disputent tour à tour Tempire des intelligences; la métaphysique, la reine des sciences, a perdu, aux yeux de beaucoup d'esprits, son antique prestige. Pour les uns, elle règne, mais ne gouverne pas; pour les autres, elle est détrônée à jamais par les sciences positives.
Cette situation tend à se générahser de jour en jour. On la retrouve en Allemagne, en France, en Angleterre • en Italie , chez toutes les nations qui s'occupent de philosophie. Quelles peuvent en être les causes et comment les combattre ?
Nous n'insisterons pas sur les causes générales , telles que l'infirmité humaine , les préjugés et les passions. Nous nous bornons à les signaler.
Il en est d'autres, propres à notre temps. La première de toutes , c'est l'état même des sociétés modernes; qu'on l'appelle état de maladie, de crise, de transformation morale, sociale , religieuse ; qu'on y voie les signes du progrès ou de la décadence , il
est un fait évident qui frappe les regards : la lutte entre les principes contradictoires et la division des intelligences.
Cîomment la communauté d'efforts et Taccord sur les principes règneraient-ils dans la théorie, lorsqulls n'existent pas dans la vie ? La philosophie , Thistoire le montre, est Texpression de Tétat intellectuel, moral , social et religieux des sociétés.
Une autre cause de la situation actuelle de la philosophie , surtout en Allemagne , c'est la fausse route qu'elle a suivie depuis Kant et la peine qu'elle porte de ses propres excès. Si le philosophe de Kœnigsberg avait amoindri outre mesure la puissance de l'intelligence, au point de lui refuser toute connaissance vraie des choses , la plupart de ses successeurs furent loin de partager la réserve du msâtre. La prétention à la science absolue, la méthode rationnelle abstraite , les constructions à priori de la nature et de l'histoire en contradiction avec les faits, un idéalisme vain et stérile s'enveloppant dans les subtilités de la dialectique et dans les équivoques des termes et dégénérant de nos jours, dans les mains des disciples , en controverses scolastiques sur la pensée du maître ( i ) , devaient amener une réaction
(i) Ein Zeitalter welches Unverstandlichkeit fur Tiefe hâlt. (J. H. FiCHTE, Anthropologie t p. 339.)
contre la philosophie, surtout de la part des sciences naturelles et historiques. Cette réacttou ne se ât pas attendre; elle s'est accomplie avant la seconde moitié de ce sidde.
Pendant que la philosophie perdait ainsi son empire sur les intdllgences, une puissance rivale surgit à côté d^elle, et bientôt ^vaWt son propre domaine. Les sciences naturelles , grâce à la méthode expérimentale , n'avaient pas cessé de faire des progrès et de montrer leur puissance et leur fécondité par d'étonnante applieations inconnues jusqu'à notre époque. Il y a pilus : de nouvelles recherches avalent ouvert des horizons nouveaux à rétude de la nature. La théorie atolilistique m chimie, le principe de la conservation de la force et de la transformation du mtouvement en physique, des applications inattendues de la chimie et de la physique à la physiologie, permettaient, semWait-fl, de ramener enfin tous les phénomènes naturels à des formules simples et générales. La tendance h l'unité est un besoin irrémstible de Tesprit humain; Tfart^ligenoe peut prendre pour unité ce qui ne l'est pas et fedre des synthèses prématurées et erronées, mais, fidèle à elle-même , elle poursuit toujours l'unité et cherche à ramener les connaissances à une synthèse unique. Rien d'étonnant dès lors que ces essais, souvent renouvelés, d'expliquer tous les phé-
nomènes sans distinction, même tous les faits de rame humaine et du monde moral, par la méthode et les principes des sciences naturelles. Le positivisme et le matérialisme modernes, tout en rejetant la métaphysique fondée sur la raison, conçurent, sans s'en douter , une métaphysique à leur image. Abordant le domaine de la philosophie , ils contribuèrent à augmenter les incertitudes et les contradictions de cette science.
Ainsi Tétat intellectuel, moral, religieux, des sociétés modernes , leurs luttes et leurs divisions , les excès et les aberrations du rationalisme abstrait, les prétentions des sciences physiques et leurs entreprises téméraires dans le domaine de la philosophie, telles sont, ce nous semble, les causes principales de la situation actuelle de cette science et du discrédit où elle est tombée aux yeux d'un grand nombre d'esprits. Il n'y a pas longtemps , l'idéalisme rendait ses oracles au nom de l'absolu , identique à la raison humaine ( i ). Aujourd'hui , le réalisme matérialiste supprime l'absolu et la raison.
(0 « Wenn das Absolute , wie seine Erscheinung die Vemunft , ewig ein und dasselbe ist (wie es dann ist) : so hat jede Vernunft, die sich auf sich selbst geriehtet und sich selbst erkannt hat, eine wahre Philosophie producirt, und sich die Aufgabe gelôst , welche, wie ibre Auflôsung, zu allen Zeiten dieselbe ist. r> (Hbobl, Differenz der Fichte und schellingischen Philosophie. Werke Berlin 1845, t. I, p. 1«5.)
En présence des efforts impuissants et stériles de ces systèmes, en désaccord sur les questions fondamentales, ne semble-t-il pas que le parti le plus sage à prendre, c'est l'abstention ? Pourquoi, nous dira-t-on, soulever des questions insolubles? perpétuer des controverses interminables? La raison elle-même nous prescrit la mesure ; elle nous défend de dépasser ses propres limites et d'abandonner le domaine certain des sciences positives , naturelles et historiques.
S'abstenir des recherches philosophiques, c'est chose facile à dire, mais impossible à faire ; la philosophie , en effet, se trouve en germe dans l'esprit humain (i); parvenu à un certain degré de culture intellectuelle, l'honone qui pense, bon gré mal gré, aborde les questions de principes, et il a une philosophie quelconque, vraie ou fausse.
S'il est vrai que la philosophie soulève des questions insolubles, c'est à la philosophie elle-même à montrer qu'elles sont insolubles : philosophi est contemnere philosophiam (2).
Se renfermer dans le domaine certain des sciences positives ! Y a-t-il donc une certitude en physique ,
{i) çûffci Y^p êvcoTt 9iXoaoçCa -qj tàvWç $iavoiqç. (PLATON, Phèdre^ p. 278.)
(s) £?t£ (piXo90f7]xéov çpiXoao^Tjtéov. ETcc fxfj if{kooo(fr,xi9w çiXovo^Titéov ;
en droit positif, en religion positive , sans les principes absolus de la logique ? Existe-t-il des sciences positives quelconques sans le principe de causalité , et n'est-ce pas une tendance naturelle et irrésistible de Tesprit humain de remonter la série des causes et de les rattacher toutes à Tunité? La philosophie et les sciences positives sont solidaires. On ne comprend pas de demi-scepticisme.
L'abstention en matière de philosophie est donc impossible. Il faut une philosophie. Tout homme qui pense se fait un système quelconque, vrai ou faux, et il doit se faire un système vrai, en évitant, autant que possible, les causes d'erreurs.
Nous avons signalé quelques-unes de ces causes; voyons les remèdes. Le moyen de s'affranchir des préjugés, c'est de soumettre les opinions reçues à une discussion sérieuse, de douter comme il faut ( i ), non pas douter pour douter , mais pour parvenir à la vérité ; le doute est un moyen et non pas un but. € Savoir douter par esprit et par raison n'est pas si peu de chose qu'on le pense ; car il faut le dire ici , il y a bien de la différence entre douter et douter. On doute par emportement et par brutalité, par aveuglement et par malice , et enfin par fantaisie et parce que l'on veut douter; mais on doute aussi
(0 Ta 8tflncopT}9ai ilcùJù^ (AriST., Métaph, y I, C. 20.)
— îi —
par prudence et par défiance, par sagesse et par pénétration d'esprit. Les académiciens et les athées doutent de la première sorte ; les vrais philosophes doutent de la seconde ( i ). >
Quant aux passions , il faut leur opposer Tempire sur soi-même et Tamour désintéressé de la vérité. La paresse s'épargne la peine de recherches longues et difiSciles. L'orgueil dédaigne les vérités acquises et les voies généralement suivies ; il n'estime que ses propres conceptions, et s'égare dans le labyrinthe des sophismes et des paradoxes. L'abus des jouissances matérielles énerve les âmes et oblitère le sens de la vérité.
Nous avons signalé comme cause du désaccord et des contradictions de la philosophie moderne l'état intellectuel, moral, social et religieux de notre temps. Fort heureusement , malgré les divisions des partis et des systèmes, il y a un fonds de convictions permanentes, universelles, qu'on trouve partout, toujours, en tout état de civilisation, et il y a en outre une certaine philosophie permanente, perennis quœdam philosophia , qui se conserve et se développe malgré la lutte et les contradictions, même à cause d'elles; car la lutte et l'opposition
(O Malebranche, Recherche de la vérité, L. l, c. 20. — Descartes, 1" et 2« médit.
— asservent au triomphe de la vérité, comme au règne du bien.
Que ces convictions et cette philosophie existent , c'est là une question de fait dont la solution appartient à rhistoire. Or , celle-ci nous apprend que c'est le spirituaUsme qui a toujours prévalu chez tous les peuples civilisés. C'est là cette philosophie permanente , qui remonte à l'origine des sociétés , pénètre leurs langues , leurs mœurs et leurs institutions , et marque de son empreinte les époques les plus célèbres de l'histoire. Les génies philosophiques de premier ordre , Platon , Aristote , saint Augustin , Descartes , Leibnitz , Newton , Maine de Biran sont spiritualistes. Kant lui-même ne fait pas exception. Nous préférons donc les voies larges et droites de la philosophie permanente et universelle aux sentiers étroits et tortueux de la philosophie séparée. Il y a prescription en sa faveur.
Une autre cause de la situation actuelle de la philosophie, c'est l'abus de la méthode rationnelle abstraite et les prétentions à la science absolue. Au heu de cette méthode, nous en employons une autre, qui s'appuie sur les faits certains, et notamment sur les faits de conscience, pour parvenir, au moyen des faits et des principes de raison , aux vérités que nous cherchons. Et, au Ueu de partager les illusions de la science absolue, nous nous contentons des
vérités que nous connaissons certainement. Un petit nombre de vérités claires, précises, certaines, a plus de prix , à nos yeux , que les théories les plus vastes et les plus hardies , si elles sont obscures , vagues et incertaines.
Nous avons indiqué une dernière cause des contradictions et des erreurs de la philosophie à notre époque: la tendance des sciences naturelles de vouloir résoudre les questions philosophiques à Taide de leurs méthodes et de leurs principes. Nous aussi nous partons de Texpérience, mais Texpérience n'est pas seulement Texpérience externe des sciences naturelles. Il en est une autre bien plus importante en philosophie, et que les sciences physiques elles-mêmes supposent, à savoir celle que chacun a de lui-même en tant qu'être intelligent et moral. C'est la connaissance de nous-mêmes qui nous permettra de réfuter scientifiquement le matériaUsme et le positivisme modernes.
En résumé , la philosophie , considérée en fait , ne réalise jamais et ne peut réaliser l'idéal de la science; la philosophie du XIX« siècle est loin de le faire ; il y a des causes générales d'erreurs et d'autres particuUères à notre époque. Pour les combattre les unes et les autres, il faut se soustraire au joug des préjugés et des passions; préférer la philosophie permanente au vain bruit et à l'éclat des systèmes
éphémères ; s^appuyer sur les faits certains de Texpérience , en même temps que sur la raison ; se servir de tous les moyens de connaissance que la nature nous a donnés , et , enfin , partir de Texpérience interne et de la connaissance de soi-même.
Sans parvenir à la science absolue , complète de toutes choses, nous arriverons ainsi, nous osons Tespérer, à des résultats importants.
Uétude de la philosophie a une double importance, qu^Hamilton appelle subjective et objective ^ c'està-dire le perfectionnement de Tesprit lui-même, d'une part; la connaissance d'objets divers, d'autre part. Ce sont là des choses très-diflTérentes. On peut avoir beaucoup de connaissances et peu de rectitude, d'élévation et de profondeur. Certains érudits , certains naturalistes, certains mathématiciens en offrent des exemples frappants. Or, l'étude delà philosophie , en exerçant l'esprit , en cultivant ses facultés diverses, en le mettant aux prises avec les questions élevées , profondes et difficiles , lui donne la pénétration , la vigueur , l'étendue et surtout la réserve dans les jugements sur les hommes et les choses; comme l'étude des humanités , elle forme l'homme , c'est-à-dire perfectionne ses facultés diverses. Voilà son importance subjective. Quant à son importance objective , elle n'est pas moins évidente. La philosophie, en effet, s'occupe des matières les plus
dignes de nos recherches. Ce qu'il nous importe surtout de connaître, c'est nous-mêmes. < Sur la terre, a dit un ancien, il n'y a de grand que l'honmie; dans l'homme, il n'y a de grand que l'esprit. > La philosophie d'ailleurs recherche en toutes choses non pas ce qui apparaît, disparaît, passe, mais ce qui doit être, les vérités toujours les mêmes que le monde réaUse; elle nous expose, en outre, les étemelles vérités que nous-mêmes, êtres personnels et moraux, nous devons réaliser dans la vie (i).
(i) « Il y a, dit Kant, deux choses qui, plus j'y pense et m*y applique, remplissent mon âme de sentiments toujours nouveaux et plus vifë d'admiration et de vénération : le ciel étoile au-dessus de moi et la loi morale en moi. Je ne puis considérer ni Tun ni Tautre comme des objets inconnus, entourés d'obscurités, placés au-delà de ma portée , sur lesquels je fais des recherches et des conjectures. Je les vois devant moi. Je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence. Le premier part du lieu que j'occupe dans le monde extérieur et étend mes rapports , au-delà de toute limite imaginable, avec des mondes ajoutés à des mondes, des systèmes de systèmes , et, en outre, avec des temps sans bornes , dans lesquels commencent et se perpétuent leurs mouvements périodiques. La seconde part de mon être invisible, de ma personnalité, et me représente dans un monde véritablement infini , accessible à l'intelligence seulement, avec lequel (et par lui en même temps avec les mondes visibles) je me trouve, non pas comme ailleurs, dans les relations phénoménales, mais dans des rapports universels et nécessaires. A la première vue, la foule innombrable de mondes anéantit aussitôt mon importance^ comme produit animal qui doit rendre à la terre (un point seulement dans l'univers) la matière dont il est fait, après que celle-ci a reçu la vie pendant un peu de temps (et on
Bien mieux que les sciences naturelles, eUe nous conduit à l'existence de Dieu, de la personnalité absolue et de ses attributs moraux. < Les perfections de Dieu sont ceUes de nos âmes , mais il les possède sans bornes; il est un océan dont nous n'avons reçu que quelques gouttes : il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance et quelque bonté; mais elles sont tout entières en Dieu (i). >
ne sait comment). La seconde, au contraire, me donne une valeur infinie en tant qu*étre intelligent , grâce à ma personnalité, dans laquelle la loi morale révèle une puissance de vivre indépendante de ma nature animale et même du monde sensible tout entier; pour autant au moins qull est permis de le conclure, de la destination qui m'appartient en vertu de cette loi et qui n*est pas renfermée dans les conditions et les limites de la vie terrestre, mais s*étend à rinïlni. » (Voir le texte allemand : Kant, Kritik der praJUischen Vemunft, Beschlt48S^ Band IV, S. 288.) (0 Lbibnitz, Théodicée, préface, éd. Erdmann, p. 469.
§ III