DE LA PSYCHOLOGIE CONSIDÉRÉE COMME BASE DE LA PHILOSOPHIE
L'ordre logique diffère de Tordre réel. — L'idéalisme panthéiste part de la connaissance de l'absolu. — Le réalisme matérialiste part de la connaissance des corps. — Il faut partir de la connaissance de soi-même. — La psychologie base de la philosophie tout entière. — Définition nominale de la psychologie. — La psychologie s'occupe de l'âme humaine et non de tout ce qui est animé. — Elle diffère de l'Éthologie et de l'histoire de l'esprit humain.
L'ordre des connaissances ou logique diffère de Tordre des existences ou réel , et ce qui est antérieur dans Tun peut ne pas Têtre dans l'autre. C'est ainsi que la connaissance des effets conduit logiquement à celle des causes , tandis que les causes précèdent réellement les effets. La connaissance que nous avons de nos sensations est antérieure à celle des
objets qui les provoquent, tandis que ces objets sont antérieurs aux sensations qu^ils déterminent. Uêtre absolu est le principe de toutes choses , mais il n'est pas le premier que nous connaissons ; autre chose la première connaissance, autre chose la connaissance de l'être premier; il y a donc pour rintelligence humaine une différence évidente entre ce qui est premier dans Tordre de la connaissance : le principe subjectif, ou le point de départ, et ce qui est premier dans Tordre des choses : le principe objectif.
L'idéaUsme panthéiste part de Tidée du principe objectif. Se plaçant de prime abord au commencement et au centre des existences, confondant la genèse des connaissances et celle des choses, il a la prétention de construire a priori le système de la science, à Timitation de celui de Tunivers. Spinoza avait ouvert cette voie périlleuse en partant de certaines définitions de substance, d'attribut, de mode, etc. , d'où il conclut, à la façon des géomètres, < more geometrico, > qu'il ne peut y avoir qu'une substance unique et universelle, étendue infinie et pensée infinie dont les âmes et les corps particuliers sont des modes divers. Schelling part de Tidée de l'absolu conçu comme identité de Tidéal et du réel , et fonde sur ce principe la philosophie de la nature et celle de l'esprit humain. Hegel appuie son
système sur le concept le plus abstrait, celui de Têtre en général, et prétend en déduire, par évolution logique, toutes les catégories d^êtres et toutes les notions par lesquelles ils nous sont connus.
Suivant une école récente , au contraire , la première et la seule réalité connue , c'est la matière. Les mêmes forces qui produisent les phénomènes physiques et chimiques rendraient raison non-seulement de la vie et de la sensibilité, mais en outre de rintelligence humaine. Comte fonde la science sur Tobservation extérieure et confond la psychologie avec la phrénologie. Lattre prétend que tous les phénomènes sans distinction proviennent d'une matière, substratum, et d'une force. Le physicien Tindal et le théologien Strauss affirment de commun accord la possibilité d'expliquer les phénomènes de l'intelligence par voie de transformation du mouvement. Si l'idéalisme panthéiste identifie l'homme avec Dieu, le réaUsme matérialiste le confond avec la bête.
Pour procéder avec certitude et méthode, la philosophie doit partir de la connaissance de soimême ^ et, pour revenir de ses erreurs et de ses contradictions, elle doit revenir à la connaissance de soi-même et aux enseignements que celle-ci contient.
L'histoire de la philosophie en oflfre des exemples illustres : Socrate, dans sa lutte célèbre contre les
Sophistes, ces héritiers de la physique Ionienne et de la métaphysique Eléate, ramène la philosophie au Tvûei otauT^v. Descartes , en présence des subtilités et des controverses d'une scolastique dégénérée , rappelle Tesprit à lui-même, ou, suivant son expression, < à la considération de lui-même et des choses qu'il trouve en lui. > Kant, voulant concilier les sceptiques qui doutent de tout et les dogmatiques qui ne doutent de rien , fait la critique de la raison , règle Tusage des facultés et leur assigne des limites infranchissables; que dis-je? des auteurs positivistes et matériahstes eux-mêmes défendent leurs doctrines au nom d'une théorie de Tintelligence, qui , suivant eux, serait renfermée dans le monde des phénomènes sensibles. Sans s'en douter, ils remontent à la connaissance de soi-même.
D'ailleurs, la théorie démontre que toute connaissance, toute certitude, toute science d'objets différents de moi, s'appuient en dernière analyse sur la connaissance de moi-même. Un objet différent de moi n'existe pour moi que pour autant que je le connais. Une chose dont je n'ai aucune idée, dont je ne juge rien, est pour moi comme si elle n'était pas. Or, ces idées, ces jugements, font partie de moi-même et non pas des objets. Je dois donc avoir la connaissance de moi-même et des choses qui se trouvent en moi pour connaître des objets
diflFérents de moi. — De même, pour être certain d'un objet, je dois être certain de mes jugements et de moi-même, et être obligé, en vertu des lois de ma nature intellectuelle , d'aflârmer Tobjet différent de moi-même et de mes jugements. S'il est incertain que j'aie des idées et forme des jugements, à plus forte raison est-il incertain qu'il y ait des objets différents de moi et de mes jugements , puisqu'ils me sont connus par eux et non pas sans eux. Toute science enfin est l'œuvre de l'intelligence et diffère essentiellement, suivant l'opinion qu'on se forme de la nature , de la puissance, de l'étendue et des limites de Tintelligence , cet instrument imiversel du savoir , et la théorie de l'intelligence fait partie de la connaissance de soi-même.
La connaissance première que chacun a de luimême présente tous les caractères du point de départ: elle est immédiate, certaine, évidente par elle-même, commune à tous. J'affirme que je suis, que je pense, sens, veux, sans le démontrer par un raisonnement quelconque. Tous les raisonnements qui prétendraient le prouver supposent eux-mêmes ce qu'ils mettent en question , l'affirmation que je suis , que je pense. Cette affirmation est donc immédiate et ne peut être la conclusion d'un raisonnement. Bien qu'immédiate, elle est certaine ; je ne puis prétendre qu'au moment où j'affirme que je suis et que je
pense , je pourrais ne pas être et ne pas penser. En disant je doute , il est certain que je suis et que je pense : douter, c'est penser et exister. — Affirmation immédiatement certaine , la connaissance première de soi-même est évidente par elle-même et ne peut être ni prouvée ni contestée par quelque chose de plus évident. Et enfin cette évidence est commune à tous. Celui qui énonce un jugement quelconque affirme qu'il existe et juge.
C'est donc une illusion du matérialisme de partir de la connaissance certaine des corps; sans examiner ici tout ce que cette certitude implique , nous nous bornons à remarquer que les corps nous sont connus par suite des sensations reçues et des jugements qui rapportent les sensations aux agents qui les provoquent. Aussi, nous trompons-nous souvent, en rapportant des sensations à des objets qui n'existent pas ou à des objets diflTérents de ceux qui existent. Or, s'il est incertain que nous ayons des sensations et que nous jugions , il ne peut être certain qu'il y ait des objets diflTérents de nos sensations et de nos jugements. Il faut donc Tafifirmation certaine de nous-mêmes, qui sentons et jugeons, pour affirmer Texistence certaine des corps. Ce qui est immédiatement certain et évident pour tous, c'est le sujet qui sent et juge, tandis que les objets qui provoquent les sensations ne sont pas immédiatement
certains et évidents pour tous. Prétendre que la première connaissance certaine est celle des corps , c^est confondre ce qui est antérieur dans Tordre de Texistence avec ce qui est antérieur dans Tordre de la connaissance. Il est vrai^ dans les circonstances normales, du moins, que la sensation de lumière est déterminée par un corps lumineux qui existe avant que la sensation existe ; mais , pour connaître le corps, il faut connaître la sensation et la rapporter à son objet ( i ).
. Les parties diverses de la philosophie se rattachent toutes à la connaissance de soi-même; toutes ont un point de départ psychologique.
(i) Il convient peut-être , à caase de la confusion des notions et des termes, si fï*équente de nos jours, de noter ici que la connaissance première de soi-même s*entend de Taffirmation du siyet , s*apercevant qu'il connaît, sent et veut. Celui qui dit : je suis, je pense, je veux, fait acte d'aperception et de connaissance de soi-même. Son corps et ses organes, au contraire, ne s'aperçoivent pas de leurs mouvements et ne jugent pas qu'ils se meuvent , ne se connaissent pas. La connaissance de soi-même n'est donc pas la connaissance de notre corps et de ses parties , toutes choses qui nous sont connues de la même manière que les autres corps , mais ne se connaissent pas ; aussi avons-nous la connaissance certaine de nous-mêmes, de nos jugements, de nos joies, de nos tristesses, de nos désirs, sans avoir aucune notion du cerveau, des circonvolutions cérébrales, des couches optiques et des corps quadryumeaux. — Tel est, du reste, le sens généralement reçu de ces termes dans le langage philosophique. Wundt et ses disciples introduisent une terminologie nouvelle tans la justifier.
La logique est la science de Tintelligence humaine considérée spécialement en tant que capable de vérité et de certitude, soit immédiates, soit médiates. Or, c'est en nous, et non pas hors de nous, que nous pouvons puiser les notions de connaissance, de vérité et de certitude , et étudier les lois logiques auxquelles toute connaissance vraie et certaine doit êti^e conforme.
L'existence et la valeur de la métaphysique se fondent sur la théorie de la raison. Admettons avec Comte que nos connaissances proviennent uniquement de Texpérience sensible et que rien n'est certain que ce qui peut être vérifié expérimentalement. Par là même nous supprimons tout principe absolument nécessaire concernant ce qui existe, par conséquent toute métaphysique, comme le fait cet auteur.
Disons avec Kant que la raison contient un ensemble de principes qui dépassent l'expérience (i), mais qui n'ont qu'une valeur subjective; la métaphysique , en tant que science objectivement certaine, est impossible. Notre intelligence , suivant l'expression de ce philosophe, est incapable de connaître
( i ) Les principes transcendentatuc ou a priori, dans le langage de Kant. Le transcendenta 2et le transcendant diffèrent, suivant ce philosophe. Le transcendant dépasse les limites de Fintelligence humaine.
les choses teUes qu'elles sont , dos Ding an sich. La métaphysique ne se conçoit qu'en admettant les principes absolus de la raison et la valeur objective de ces principes. Or, la théorie de la raison fait partie de la science de l'esprit humain ( i ).
La philosophie morale, à son tour, et ses diverses parties, le droit naturel et la religion naturelle ont leur point de départ dans la psychologie. Ces sciences, en effet, s'appuient sur l'existence de la volonté libre et responsable et des lois rationnelles qui la régissent.
Personne n'ignore que l'esthétique a également une base psychologique.
La psychologie telle que nous la comprenons, c'est la psychologie hummne^ et nous la définissons provisoirement la science des faits internes et de leur cause (2).
(1) Saiyant Hamilton, nous ne connaissons immédiatement que des phénomènes de Tàme et de la matière. Mais nous sommes autorisés de remonter, par voie d'induction et d'analogie, aux principes inconnus de ces phénomènes et au principe de toutes choses ; en sorte que la métaphysique est la science qui infère les principes inconnus par leurs manifestations connues. L'auteur oublie que le procédé lui-même explique des vérités métaphysiques.
(f) Le terme psychologie, littéralement: discours sur Pâme humaine , est d'origine moderne. Il a été introduit par RudolpbusGoclenius de Marbourg, qui publia, en 1594, un livre intitulé +uxoXoyCa hoc est de hominis perfectione, anima, La hominis perfectio (entéléchie d'Aristote). c'est l'âme humaine.
Nous avons tous la notion de Tâme , mais nous ne sommes pas tous d^accord sur sa nature. Aristote définit rame < le principe par lequel nous vivons , sentons et pensons ( i ). > D'après Descartes , Tâme est < une substance pensante >. Jouflfroy entend par psychologie < la science du principe intelligent dans Thomme, du moi. > Ces définitions et d'autres semblables expriment d'une manière plus ou moins claire la nature de l'âme telle que la conçoivent leurs auteurs. Leur énoncé même préjuge des questions très-importantes et très-controversées; rien d'étonnant dès lors qu'elles soient toutes sujettes à contestation, au point que l'école matérialiste rejette toute science de l'âme, en tant que substance essentiellement difiérente de la matière organisée.
Mais, quelle que soit la théorie qu'on admette sur la nature de l'âme humaine, toujours est-il qu'il existe un ensemble de faits internes que chacun connaît, en s'apercevant de ce qui se passe en lui et non pas hors de lui , par voie d'observation intérieure et non pas extérieure ; < mens se cognoscit cognoscendo se vivere , se meminisse , se intelligere , se velle, cogitare, scire, judicare (2). > Ces faits internes,
(0 ^ 4^^^ ^ TOUTO 9 (c<)(ji£V )c<xl alo6av^|jLcèa xal $(avoû(i<6a.
(Arist., De anima, II, 2.) (f) s. AuousTiNUS, De Spiritu et anima ^ c. 32.
dont Texistence est certaine pour tous , sont dus à quelque cause admise par tous. Il y a donc , indépendamment de toute controverse sur la nature de rame humaine, une science des faits internes et de leur catcse^ que nous appelons psychologie ( i ).
Fidèle à la méthode d'observation intérieure, la psychologie s'occupe de Tâme humaine et nullement de tout ce qui est animé. En effet, tout ce que nous savons des faits internes, considérés en eux-mêmes et dans leurs caractères propres et distinctifs , nous le devons originairement à l'observation de ce qui se passe en nous. Nous ne pouvons observer par les sens les phénomènes internes des animaux, mais nous observons les phénomènes externes qu'ils présentent, et nous leur attribuons, par voie d'analogie, certains phénomènes psychiques que nous avons constatés en nous. Nous devons donc commencer par nous observer nous-mêmes et nous former des notions exactes de ce qui sepasse en nous, pour
(0 Cette déûnition est nominale et non pas réelle. Nous commençons par une définition nominale qui puisse être admise par tous , pour lui substituer ensuite une définition réelle , résultat de nos recherches. Il en est ainsi de toutes les sciences qui s'occupent de la nature des choses et ne se bornent pas à développer de pures notions de la raison. Les mathématiques commencent par des définitions exactes. Les sciences naturelles les cherchent , et c'est ainsi qu'on a pu dire , non sans raison , qu'une science définie est une science finie.
juger ensuite quels sont les phénomènes psychiques que nous pouvons attribuer aux animaux, et, au lieu de fonder la science de Tâme humaine sur la psychologie animale, il faut fonder la psychologie animale sur la science de Tâme humaine.
D'ailleurs, sll existe des faits psychiques communs à rhomme et aux animaux , il en est d'autres , et ce sont les plus importants , qui appartiennent exclusivement à l'être humain et qui font de la psychologie une science unique et sui generis , celle de l'esprit , différent de la nature tout entière et n'appartenant à aucun de ses règnes.
Cîonfondre , comme on l*a fait de nos jours , la science de l'âme humaine avec je ne sais quelle psychologie générale de tout ce qui est animé , ce n'est pas seulement violer les règles de la méthode d'observation , mais c'est méconnaître de prime-abord et sans raison le caractère propre et distinctif de l'esprit humain (i).
La psychologie est une science philosophique ; à ce titre, elle ne se borne pas à observer les faits
(0 M. Ri bot, dans son livre : La psychologie anglaise contemporaine, introd., p. 26, soutient Topinion contraire. Suivant lui, la psychologie a fait fausse route en s'occupant uniquement de Tâme humaine. Pourtant Fauteur admet lui-même que l'observation intérieure est le point de départ et la condition indispensable de toute psychologie.
internes , à les distinguer , à rechercher les lois de leur production , les lois d'association , par exemple, mais elle a pour objet propre la nature du principe qui les produit, les attributs qu'il doit avoir pour rendre raison des faits , et qui sont communs à tout être humain. Elle ne se propose donc pas d'étudier toutes les différences originaires ou acquises qui distinguent les individus et qui varient à l'infini ; elle nous apprend à connaître Thomme , sans nous donner la connaissance des hommes (i).
Par la même raison , la psychologie abandonne à d'autres sciences les questions de races et de développement historique. \jq. nature humaine, objet propre de ses recherches , est la même chez toutes les races et à tout état de barbarie ou de civilisation, et cette nature nous est connue par la connaissance de nous-mêmes, qui la possédons (2).
La science de l'âme humaine , de sa nature et de ses facultés, n'est pas davantage la science de l'application des facultés et de leurs œuvres; toutes les
(i) Véthoîogie de M. Stuart Mill n'est donc pas la psychologie. La connaissance des caractères ne saurait être confondue avec la science de la nature humaine. Théophraste, Labruyère, etc., sont des moralistes qui observent la conduite des individus et non pas des philosophes qui étudient la nature humaine commune à tous.
(t) M. Ribot, ouv. cité, introd., p. 32, se fait une notion inexacte de la psychologie en tant que science philosophique.
sciences , tous les arts^ tout le développement intellectuel , moral , religieux , le développement matériel lui-même, résultent de Tapplication des facultés, sont l'œuvre de Tesprit. La psychologie n'est pas rhistoire de l'esprit humain.
Des auteurs modernes , appartenant à l'école positiviste, comprennent sous la dénomination de psychologie toute sorte d'investigations sur les phénomènes psychiques des animaux , sur les caractères, les usages, les mœurs, les races, les progrès accompUs, etc. Ils s'occupent de beaucoup de choses, excepté des questions fondamentales de la psychologie elle-même. Ce qu'il nous importe surtout de connaître , c'est notre nature ; par conséquent, notre origine et notre destination.