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CONCLUSION GÉNÉRALE

L'esprit et la nature. — L'immortalité de l'esprit. — Observation sur l'origine de l'esprit. — Le spiritualisme.

Les controverses que soulève la science de Tâme se ramènent à une question préalable : celle de son point de départ et de sa méthode.

La source des notions psychologiques, c^est Taperception interne immédiate, condition première de toute certitude, et, par conséquent , de deux choses Tune : ou elle procure des connaissances certaines, ou il n'y a pas de connaissances certaines.

La méthode fondamentale, c'est l'analyse psychologique. D'autres procédés la complètent sous divers rapports, mais ne peuvent la remplacer.

M'appuyant sur les vérités certaines obtenues par l'analyse, j'en formule les conséquences générales, que je résume en une seule : le spiritualisme.

L'idée de l'âme, c'est l'idée de l'énergie individuelle et personnelle.

J'entends par esprit , la personne douée de facultés libres et de raison.

L'existence de l'esprit, au heu d'être un résultat de la science, se trouve donc à l'origine de toute science, l'esprit seul étant capable de science ( i ).

L'esprit a-t-il des attributs propres qui le distinguent de la nature et de ses produits? La personne diflfêre-t-elle d'essence ou de degré seulement des êtres privés de la personnalité?

Ce n'est pas l'existence de l'esprit, c'est son essence propre qui peut être mise en question.

( 4 ) Feuerbach lui-même en convient* lorsqu^il dit : « Le matérialiste qui nie Tesprit affirme Tesprit: il pense, il fait acte de raison, il cherche la vëritë , ce qui appartient à Tesprit et non pas aux sens. »

Énergie individuelle, Tâme ne peut être un ensemble de phénomènes de la matière organisée : < une complexion de capacités ou de forces qu'un organisme déterminé met au jour. >

Elle ne peut être davantage un ensemble de faits internes et de facultés d'une âme universelle répandue en tout, manifestée dans une série d'individualités phénoménales. La psychologie, fondée sur Tobservation, attribue à rame Tindividualité substantielle et non pas phénoménale ; Ténergie primitive , cause productrice et non pas succession de phénomènes produits (4).

L'énergie individuelle ne saurait être conçue comme inhérente à quelque atome étendu , à quelque molécule ou agrégat moléculaire; eUe est donc immatérielle, mais les notions àHmmatériel et de spirituel sont dififérentes : tout ce qui est esprit est immatériel, mais tout ce qui est immatériel n'est pas esprit , et la preuve de l'immatérialité n'est pas la preuve de la spiritualité ; c'est en tant que per-sonnelle que l'âme est esprit et diffère essentiellement de toute force de la nature (2).

(0 V. supra, pages 89-121.

(t) Les forces simples du dynamisme sont des êtres immatériels et non pas spirituels. Les monades de Leibnitz sont immatérielles , mais toutes ne sont pas des esprits. Descartes, conséquent avec les notions qu'il se forme de Tâme et du corps, de la pensée et de l'étendue, confond le spirituel et Fimmatériel.

La personne , en effet , est principe absolu , cause par lui-même ou libre, en lui-même ou conscient, pour lui-même ou but, trois modes distincts, mais inséparables de la vie personnelle ( i ). Les forces de la nature , de quelque manière qu'on les conçoive , comme substantielles ou comme inhérentes à la matière , comme de même espèce ou d'espèce différente , comme causes de mouvements seulement ou de changements intérieurs et de mouvements, ne sont ni libres, ni conscientes, ni but dans l'univers (2).

Rien dans la nature n'est libre. Le déterminisme s'étend à tous les phénomènes naturels , sans exception , et les sciences physiques ne sauraient faire un pas sans l'admettre : la méthode d'induction et d'analogie et les formules obtenues par la voie de généralisation des cas particuliers, supposent la production continue et inévitable des phénomènes toujours les mêmes dans les mêmes conditions.

(0 V. supra, pages 123 et suivantes.

(«) J'écarte à dessein toute discussion métaphysique concernant les notions de matière, de force et de leur rapport» ne voulant m*appuyer que sur des principes certains et non pas sur des théories plus ou moins sigettes à controverse. V. à ce sujet , LoTZE, Mihrokosmus ^ B 1, kap. 11.

Les forces delà nature ne peu vent être conscientes, objet à elles-mêmes. La loi d^action et de réaction est une loi générale de la nature, et des forces recevant Taction du dehors et réagissant au dehors sont incapables de tout acte d'aperception ou de conscience. Produisant une série continue et inévitable de phénomènes déterminés les uns par les autres et par l'action reçue, elles ne sauraient arrêter et remonter le cours des phénomènes, faire retour sur elles-mêmes , et la nature tout entière ne nous ofifre aucun exemple d'une force objet à elle-même.

La personne, parce qu'elle est libre, est but et non pas moyen ; la personne morale, comme la personne juridique, a une destination à accomplir pour ellemême et par elle-même ; les forces de la nature , au contraire , parce qu'elles sont privées de la liberté , ne sont pas but, mais agents subordonnés dans l'univers.

Donc, les forces de la nature, quelles qu'elles puissent être, sont privées toujours et en tout cas de la personnalité ; c'est l'imagination et ce n'est pas la science qui les personnifie ; par conséquent , la personne en diffère essentiellement ; toute force de la nature est impersonnelle , et quelque force de la nature est personnelle sont des propositions contradictoires.

Considérée dans l'espèce de faits dont elle est cause, la personne est douée des facultés libres, universelles et indéfiniment perfectibles, qu^elle dirige, surveille et applique à volonté.

Principe absolu agissant par lui-même sans dépendre de rien d'étranger qui le détermine, le moi possède des facultés libres , causes de tout développement et de tout perfectionnement intellectuel, moral et matériel.

Participant à la nature de Têlre absolu et complet, il a des facultés universelles capables de s'étendre à tout et de se conformer à tout, sans qu'aucun objet ne le» détermine ni les limite. Des facultés libres sont universelles, et des facultés universelles s'exercent librement.

Imparfait et doué de facultés libres et universelles, concevant, en outre, l'idéal à atteindre, il est capable de se perfectionner lui-même et toujours par sa volonté libre. La perfectibilité indéfinie est un caractère de la personnalité finie ( i ).

La nature dans ses règnes divers nous présente

(i) Voir supra, pages 189-200.

partout la nécessité , la spécialité , runiformité des phéncmènes. Nul iroduit , nulle force de la nature ne dirige , ne surveille et n'applique librement ses propriétés. Le devenir, la transformation, révolution continus et inévitables ne nous donnent aucune notion de la perfectibilité humaine; les personnes et les sociétés seules sont perfectibles, parce qu'elles sont libres.

Chacune des facultés fondamentales , bien qu'elle ait un côté sensible et fatal , est caractérisée par un ensemble de faits qui appartiennent à la personne et ne peuvent être attribués sans contradiction à des êtres privés de la personnalité.

L'entendement n'est pas un mécanisme d'associations, et les perceptions et images conservées et reproduites involontairement différent essentiellement des concepts, des pensées et des connaissances ( 1 ).

C'est le moi doué de raison et de facultés libres qui pense à, conçoit, affirme, qui pense à ce qu'il a connu et se souvient , qui fait des combinaisons

(i) V. sup. Théorie de VivUeUigence^ système de la perception, pages 221 et suivantes.

libres dlmages dans un but préconçu ; seul il est capable de connaissance , de certitude et de science. La science est libre, et le fait d'une science de la nature prouve Tesprit essentiellement dififérent de la nature (i).

Les sentiments diffèrent essentiellement, et non pas du plus ou du moins, des sensations de plaisir et de douleur physiques (2). C'est la personne qui, grâce à Texercice de ses facultés et à leurs objets présents, passés, futurs, sensibles, intelligibles, éprouve les sentiments intellectuels, égoïstes ou désintéressés , conformes ou contraires à la raison ; et le cœur est aussi vaste que l'intelligence (3).

La volonté libre, ses désirs, ses décisions, ses actions ne peuvent être assimilés à l'instinct, à l'appétit, aux mouvements involontaires (4), Principe absolu, indépendant de l'objet qui le sollicite, le moi est capable d'empire sur lui-même et de libre arbitre ; aflfranchi de la nature et de la fatalité,

il peut se conformer à la raison et réaliser l'idéal de la liberté.

Le sens de l'absolu et ses manifestations diverses lui montrent l'idéal à atteindre, idéal de la liberté.

( i ) Ibid. , Système du moi, pages 276 et suivantes, (t) V. supra, pages 429 et suivantes.

(3) V. supra , pages 440 et suivantes.

(4) V. supra, page 490.

— Solde la vérité et de la félicité, dont il a le sentiment et le désir et qu'il cherche à réaliser autant que possible dans ses rapports objectifs.

Donc la vie des sens et les associations d'images, de sensations, d'appétits et de mouvements, si variées et si compliquées qu'elles puissent être, ne donnent aucune notion des facultés du moi capables de se conformer à la raison et à son idéal ( i ).

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Principe absolu doué de raison et de facultés libres, universelles et indéfiniment perfectibles, le moi est un tout en puissance , exprimant l'univers et reproduisant dans le fini les perfections divines (2). Or, il est contradictoire que l'esprit universel soit quelque être particulier faisant partie de la nature, appartenant à une espèce naturelle; la partie ne contient pas le tout et ne rend pas raison du tout. Il est également contradictoire que l'esprit trans-

(4 ) L'ordre d'exposition que j'ai suivi dans l'étude des facultés me dispense do signaler les différences^ entre les phénomènes psychiques des animaux et les produits des facultés de l'homme.

Le § 1 de chaque faculté expose les phénomènes qui peuvent exister sans le moi. Les § 2, 3, 4 s'occupent des faits propres à la personne.

(«) V. supra, pages 218 et suivantes, page 422, pages 486 et 54L

cendanty qui dépasse la nature et reproduit la similitude de la Divinité^ soit lui-même quelque agent de la nature ; la limite ne contient pas. ce qui la dépasse^ et le moins parfait ne reod pas irsàson du plus parfait.

Faut-il ajouter les différences si frappantes et si importantes entre la société et son histoire, la nature et ses produits : le langage qui unit les hommes et les générations successives et transmet d'âge en âge les connaissances acquises ; les institutions civiles , poUtiques , religieuses se perpétuant dans ITiumanité ; les libertés diverses et leur histoire; les progrès accomplis dans les voies de la justice, de la fraternité et de la religion, au lieu du struggle for live, sorte de guerre de tous contre tous; les sciences et leurs découvertes toujours nouvelles; les arts et leur fécondité inépuisable; la puissance de Thomme transformant la nature et la faisant servir à ses fins ; des instruments de toute sorte qui fortifient et étendent son empire; tant d'oeuvres de Fart humain répandues sur la surface de la terre ; la civilisation , en un mot , et tout ce qu'elle comprend. Pourquoi cesdiflGérences? Pourquoi

tons ces feits propres à rhomme et à la société humaine? La seule réponise possible, c^est que la société se compose d'êtres personnels essentieMetnent difiôrents de la nature , et que la cîviHsaiion est Toeuvre de i'esprit, principe et cause de tout développement humarn, individuel et social, moral et matériel.

La destination de l'eâprit est conforme à son essence et ne peut être en contradiction avec elle.

L'idée de llnunortalité, c'est l'idée de la conservation perpétuelle de la personne. < En disant que l'âme de l'homme «est immortelle , on fait subskter œ qui fait que c'est la même personne, laquelle garde ses qualités morales en conservant la conscience ou le sentiment réflexif interne de ce qu'elle est (i). »

Lacroynnce à l'immortaUté ne s'acquiert pas par la voie du raisonnement. C'est un sentiment et une conviction immédiate qui se manifestent dans les mœurs , les usages , les religions , la littérature , les arts , les monuments et les institutions des peuples,

(0 Lbibhitz» éé, oit., page 5^.

fait d^autant plus remarquable que Thomme visible apparaît et passe , que chacun est témoin de la mort.

Cette croyance à Timmortalité, que la certitude de la mort n'affaiblit pas , est-elle fondée sur des principes certains et quels sont ces principes ?

L'âme est une individualité substantielle et non pas phénoménale.

Les phénomènes et les composés apparaissent et disparaissent oriuntur et occidunt phaenomena et aggregata ( i ). Les substances simples, au contraire, demeurent les mêmes au sein des changements et des transformations de Tunivers. La loi de la conservation des substances est une loi générale fondée en raison et confirmée autant que possible par Texpérience (2).

Mais la conservation de la substance n'est pas la conservation de la personne, et la permanence de la matière n'est pas l'immortalité de la matière ; l'immortalité, comme la spiritualité, est un attribut de la personne et se fonde sur l'essence propre de la personne.

(0 ap' ouv ttp (Jièv (uvtcOévTi te xai Çuv6iT(|> 8vci cpûffEt rp09r^x£i ToOtO «dto^etVy Siaipef^ivat taûrip, ipiap ÇuvrtcSii ; «î fié ti tuy^^évci ov à^ûvOrtov, toOt<|> |i6v<j> icpoTi^xci jAT) TiéiT^tv^ TaoTa. {Phed. , page 78.)

(t) Videri autem substantiam inextensam , seu simplicem ortus et interitus physici expertem esse , nec nisi creatione oriri yel annihiiatioDe destrui posse. Nec mirum cuiquam videri débet animabus i. e. veris atomis tribui , quod Democritici suis atomis materialibus adscribunt. (Lbibnitz, éd. cit., page 161.)

pendante du corps , mais, pour développer et perfectionner ses facultés , elle doit exercer et maintenir son empire sur les sens; cédant à l'impulsion des sens , s'abandonnant aux illusions des sens , elle est incapable de science comme de vertu. L'une et Tautre supposent le gouvernement de soi-même, la soumission des sens à la raison , et la vie humaine est une sorte de lutte entre la liberté morale et la néoessité physique , entre la raison et les sens. Loin donc que la vie de J'esprit soit identique avec la vie des sens , elle en est séparaWe, voûç x^im6<i, et soumise à des lois différentes.

< Pour ce qui concerne l». raison et la puissance intellectuelle, dit Aristote, la chose est obscure, peut-être , mais il semble que c'est là une âme d'un genre à part, et que celle-là seule est séparable comme étant quelque chose de permanent et non pas de passager ( i ). >

Et Platon, dans divers passages du Phédon ^ insiste avec raison , en les exagérant peut-être, sur l'indépendance de l'esprit à l'égard du corps

(4) itepl 8^ ToO vou xal r^^ Oec>>p>)tixY]( $uvdî[UCiK ouS^v itou «pocvepév , àXX' ïoix£ Vux^Ç T^voç Sxtpov eivat , xal toûto piivov èvÔéxfiwit ^cDpfgedtxt , xaOdbccp t6 iiSiov tov ^loproO. (ÂRIST. , Op,^ éd. Cit. , t. I , page 413. )

Suivant la scolastique, les actus sensitivarum potentiarum ne se produisent pas après la séparation ; ils sont sicut in radice remota.

vie. Qu'on admette la préeooistence des esprits, qu'on préfère la création actuelle de chaque esprit, qu'on ait recours à une transcréation de Tâme animale, quelle que soit la théorie qu'on adopte sur cette question obscure, il est vrai que chaque esprit est un monde à part, l'image vivante et la créature immédiate de Dieu : <puxôv oùp<4vtov x«i oux

iic^retov ( 1 ).

La connaissance de soi-même et l'analyse psychologique aboutissent ainsi à une conclusion générale : le spiritualisme.

Le spirituaUsme n'est pas une partie de la psychologie. Cette science est spiritualiste dans toutes ses parties.

Il n'est pas seulement un système de psychologie, mais il est un système général du monde et des choses humaines.

Trois idées le caractérisent et le distinguent de je ne sais quel idéalisme vague et flottant avec lequel on s'est plu à le confondre : la liberté, Dieu et Vimmortalité.

(0 V. Leibnitz, éd. cit., pages 526 et 618.

C'est là cette philosophie permanente, perennis qicaedam philosophia, qui se trouve en germe dans la conscience de tous, et qui est représentée dans l'histoire par tant de génies illustres, l'honneur et la gloire de l'esprit humain.

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