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De la connaissance religieuse; Essai critique sur de récentes discussions

Le 4 novembre 1889, dans la séance de rentrée de la Faculté de théologie de Paris, M. le professeur Sabatier faisait une leçon d'ouverture sur la vie intime des dogmes et leur puissance d'évolution. La publication de ce remarquable discours, peu après, soulevait des discussions intéressantes et prolongées :

Dès 1890, la Revue théologique de Montauban répliquait à M. Sabatier : d'abord dans un article intitulé Simpliftcation du christianisme et signé K. V. T. (1); ensuite dans une étude de M. Charles Bois sur la définition et le rôle du dogme (2). Un éminent philosophe, le criticiste M. Pillon, dans son Année philosophique de 1890, a fait de la conception de M. Sabatier une critique très brève, mais admirablement topique et pleine de sens et de vérité(3). On nous permettra d’ajouter que nous-même, dans notre ouvrage sur le Dogme grec, nous avons également relevé une partie au moins de ce qui nous a paru erroné ou contestable dans le discours de rentrée de l'honorable professeur de Paris (4).

(1) Revue théologique, 1890, p. 1 et suiv.

(2) Ibid., p. 161 et suiv. C'était un premier article; tombé malade presque immédiatement après l'avoir composé, l’auteur n’a pu écrire le second.

(4) Le Dogme grec, Fischbacher, 1893, p. 28 et suiv., 77 et suiv., 177 et suiv.

Le vénérable théologien de Neuchâtel, M. Frédéric Godet, a, lui aussi, examiné et entrepris de réfuter les théories de M. Sabatier, dans une série de quatre articles : Le Nouveau Testament contient-il des dogmes ? (1); L'autorité de Jésus-Christ (2); L'autorité des apôtres (3); Explications en réponse aux questions d’un « laïque curieuæ » (4). Son attaque a eu assez de retentissement et de vigueur pour que M. Sabatier se soit senti poussé à se défendre spécialement contre lui, par un article intitulé : Le Nouveau Testament contient-il des dogmes ? Réplique à M. Godet (5). À son tour, M. Godet a repris la plume et a fait paraître deux articles intitulés : Révélation. Réponse à M. Sabatier (6).

Enfin, M. Sabatier vient de publier dans la Revue de Lausanne (7), puis de republier dans la Revue chrétienne (8), un Essai d'une théorie critique de la connaissance religieuse, où il expose positivement ses idées sans polémique directe.

Notre dessein n'est pas de reprendre l’un après l’autre chacun de ces travaux, pour les analyser et les critiquer point par point. Nous voudrions seulement étudier les principales allégations qui ont été échangées en nous placant au point de vue de la théorie de la connaissance qu'elles renferment ou à laquelle elles se rapportent.

(1) Chrétien évangélique, 20 mars 1891.

(2) Ibid., 20 avril 1891.

(3) Ibid., 20 mai 1891.

(4) Ibid., 20 septembre 1891.

(5) Revue chrétienne, 1” janvier 1892. — Cet article a donné lieu à une

polémique entre M. Sabatier et M. Doumergue. Voir le Christianisme au

XIX° siècle, n°” des 21 janvier, 4 février et 11 février 1892.

(6) Revue chrétienne, 1° février et 1° avril 1892.

(7) Mai 1893.

(8) 1°’ octobre et 1° novembre 1893. — Pour faciliter à nos lecteurs les confrontations, nous indiquerons, à chaque passage cité, et la page de la Revue de Lausanne (en abrégé R. L.) et la page de la Revue chrétienne (R. C.)

Que le débat dont nous venons d’énumérer les phases puisse être ainsi concentré autour de la théorie de la connaissance, que tout en parte ou y ramène, c’est ce qui pour nous ne fait pas de doute.

M. Sabatier a terminé un de ses travaux par les lignes suivantes : « Ces réflexions n’empêécheront pas sans doute M. Godet de continuer à croire et à dire qu'entre nous et lui il y a un grand intérêt religieux, l'intérêt même de la piété. [Il se trompe. Ce qui est entre nous, c’est une théorie de la connaissance... Cela est de grande conséquence en théologie, mais de nulle conséquence pour la piété. Aussi celle-ci fera-t-elle bien de ne pas s'émouvoir et de fermer l'oreille aux cris d’alarme dont on l’assaille » (1). Sur quoi M. Godet a répondu : « Ce n’est pas dans la théorie de la connaissance que se trouve l’origine réelle de la différence qui nous sépare. Où git-elle donc? M. Sabatier dit luimême dans un autre passage : « C’est la nature de la « Révélation qui fait le fond du débat. » Oui, enfin, nous y voilà! » (2). Il me semble que MM. Sabatier et Godet ont chacun tout à la fois tort et raison. Oui, quoi qu'en dise M. Godet, la divergence porte bien sur la théorie de la connaissance, car la conception de la nature de la révé-: lation est en étroit rapport avec la théorie de la connaissance religieuse. Révéler, c’est faire connaître. Oui, quoi qu’en dise M. Sabatier, il y a de grands intérêts religieux engagés dans la question. Sans doute, au point de vue de M. Sabatier, la théorie de la connaissance est de nulle portée pour la piété. Mais nous estimons avec M. Godet et nous montrerons que ce point de vue est inadmissible. Sans doute encore, la simple piété, comme telle, ne peut guère être déclarée compétente pour prononcer sur tous les détails minutieux et subtils d’une théorie complète et approfondie de la connaissance, et elle a le droit de les

(1) Revue chrétienne, 1" janvier 1892, p. 38. (2) Ibid., 1° février 1892, p. 133.

négliger. Mais il faut distinguer entre les labyrinthes multiplés où doivent s'engager les hommes du métier, et la solution générale donnée au problème. Et comme la doctrine influe sur la vie, comme la doctrine est la condition normale de la vie, la vraie piété ne saurait se désintéresser absolument, ainsi qu’on l’y exhorte, des démélés sur la théorie de la connaissance.

À nos yeux, le problème de la connaissance est souverainement important à la fois au point de vue pratique et au point de vue théorique. Au point de vue pratique, nous venons de l’indiquer, et cette indication s’éclaircira et se complètera au cours de notre travail. Et pour ce qui est du point de vue théorique : « Il n’y a point de philosophie sérieuse qui ne débute aujourd’hui par une théorie de la connaissance. » Telle est l'affirmation par laquelle s'ouvre l’'Essai sur la connaissance de M. Sabatier, et à laquelle nous donnons notre plein et entier assentiment. Avant toutes choses, en philosophie, cela est bien évident, ce qu'il importe d'étudier, ce sur quoi il est nécessaire de fixer ses idées, car c’est de là que tout dépend, c’est la théorie de la connaissance. Dès le début, un esprit philosophique sérieux et réfléchi rencontre ce problème, l’un des plus profonds de tous et qui pénètre jusqu’au dernier fondement de la pensée : Que savons-nous? que pouvons-nous savoir? que devons-nous croire? La question de la connaissance, de la certitude, est la question capitale entre toutes, la première qu’un penseur doit se poser. Je dis un penseur, un penseur quelconque; car ce n’est pas seulement en tête des connaissances ou des études spécialement philosophiques que pareille question surgit, mais en tête de toute connaissance, quelle qu'elle soit, en tête de la connaissance religieuse aussi bien que de toute autre. De même que le vrai philosophe, le vrai théologien, qui veut faire œuvre solide et forte, est dans la stricte obligation de remonter aux principes même de la conviction mentale, et d'y remonter tout d'abord, dès le premier pas, dès la

première pensée. « Autrement », comme le dit fort bien M. Sabatier, « il se met à l’œuvre sans avoir mesuré la portée de son instrument ou la valeur des idées avec lesquelles 1l opère. Z/ ne sait pas ce qu'il fait ».

Ce problème primordial et souverain de la connaissance, il faut savoir gré à M. Sabatier de l’avoir abordé de front, et d’avoir apporté à cette étude singulièrement délicate et complexe toutes les qualités de pénétration, de science et de pensée qui le caractérisent et que l'on est habitué à admirer en lui. Et il faut lui en être d’autant plus reconnaissant, que notre théologie de langue française n’est pas précisément très riche en travaux sur la théorie de la connaissance.

C'est ce qui fait que, dans les pages qui vont suivre, nous prendrons notre point de départ et notre appui presque constant dans l’Essai sur la théorie de la connaissance de M. Sabatier, en nous réservant d’éclaircir ou de combattre cet Essai par les articles antérieurs — ou postérieurs — de notre auteur lui-même ou de ses adversaires.

Aussi bien M. Sabatier semble-t-il avoir cherché à donner à son Essai une large circulation. Lu d’abord et discuté à la Société de théologie de Paris; envoyé, s’il faut en croire les journaux, à des sociétés de théologie en Suisse pour y être lu et discuté; puis publié dans la Revue de Lausanne, tiré à part en brochure (quoique à un petit nombre d'exemplaires, il est vrai) (1), publié derechef dans la Revue chrétienne... nous dirions que c’est un véritable « manifeste », si nous ne craignions de désobliger son auteur. Il est certain que les idées de M. Sabatier, plus ou moins bien comprises, plus ou moins amalgamées avec des vues hétérogènes, vont faire et font déjà leur chemin (2).

(1) Et il paraît que ces exemplaires n’ont pas été mis en librairie. (2) Dans la Recue de Lausanne, dès le 1° janvier 1893, M. Lobstein ne déclarait-il pas que, pour repousser les idées de M. Sabatier, « il faut rompre

M. Sabatier est en passe de devenir le théoricien de la connaissance de toute une certaine école théologique contemporaine. Et il faut ajouter qu'il nous annonce son intention de publier prochainement une dogmatique complète dont cette théorie de la connaissance formera la base.

Pour toutes sortes de raisons, ce ne sera donc pas faire une œuvre inutile que d'étudier critiquement ce travail, qui d’ailleurs reste toujours ingénieux et suggestii là même où il cesse à nos yeux d’être convainquant.

Assurément cet Æ'ssai de notre savant théologien n’est pas d’une lecture aussi aisée et aussi séduisante que la plupart de ses autres ouvrages. Spectator, dans Évangile et liberté (1), Spectator, qui est évidemment sympathique à M. Sabatier, écrivait, en rendant compte de la séance de la Société de théologie où le professeur de Paris a lu son travail avant de le publier : « Il y a eu là, sur la religion et la poésie, une de ces pages émouvantes que l’on attend dans tous les travaux de M. Sabatier et que la nature spéciale de celui-ci ne lui a pas permis sans doute d'y insérer plus nombreuses. » Une seule page émouvante, c’est peu. pour M. Sabatier, mais c’est beaucoup pour le sujet qui est assurément en lui-même passablement sec et abstrait, et c'est plus que pour notre part nous ne saurions en promettre à ceux qui voudront bien nous faire l’honneur de nous lire. Et toujours est-il que, dans ce travail comme. dans tous ceux de notre auteur, nous retrouvons en général « cette forme brillante qui est propre à cet esprit si français et qui donne tant d’attrait et de force à tout ce qu'il écrit » (2). M. Sabatier ne peut pas ne pas être ce qu'il est : un charmeur. Mais il faut bien se déprendre et se

avec le témoignage unanime des apôtres et du Christ lui-même, dont l’éminent professeur n’a fait que réduire en système les profondes et sublimes affirmations ? » Rien que cela! Et il appelait de ses vœux « la publication impatiemment attendue du rapport de M. Sabatier ».

(1) 23 décembre 1892.

(2) C. Bois, « Définition et rôle du dogme » (Revue théologique, 1890, p. 162).

Cr à bi: as. 1,0

reprendre. Et lui-même nous approuvera de lui appliquer ce qu’il dit au sujet des symboles : « Les esprits les plus conservateurs confessent qu’on peut adhérer à la formule sans s'être approprié le contenu religieux qu’elle enferme, : qu’on peut être orthodoxe sans être chrétien. Ils font un

devoir à chaque membre de l'Église de s’assimiler le con-

tenu du symbole. Or comment imposer le devoir d’assimilation personnelle, sans qu'il en résulte aussitôt un droit d'interprétation critique à l'égard de la forme symbolique? » (R. L., p. 239; R. C., p. 347). La critique ne conduit pas toujours à l'assimilation personnelle; elle peut aussi conduire au rejet : c’est ce qui nous arrivera parlois et même, à notre déplaisir, le plus souvent pour la théorie de la connaissance de notre auteur.

Nous espérons qu’on voudra bien excuser la longueur de notre travaï, si on prend en considération :

1° Le fait que l'essai de M. Sabatier, extraordinairement condensé, et s’abstenant en général de discussions, procède surtout par affirmations, touche à quantité de problèmes, soulève les questions les plus difficiles.

2° Le fait que nous ne critiquons pas seulement, mais que la critique nous sert d'occasion pour exposer ou éclaircir nos vues propres (1). « Car, ainsi que le disait récemment M. Jules Lemaître, c'est sans doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux d’exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments significatifs. » Effectivement, si l’on approuve celui qu’on critique, on a la satisfaction et le pri-

(1) Notamment (mais non pas exclusivement) dans nos chapitres sur la révélation et l'autorité. — On nous permettra de rappeler que nous avons déjà étudié le problème de la connaissance religieuse, au point de vue de la théorie d’un des théologiens luthériens les plus distingués de l’Allemagne contemporaine, dans notre écrit intitulé : De la certitude chrétienne. Essai sur la théologie de Frank. Paris, Fischbacher, 1887.

vilège de trouver un appui et une autorité. Et si on le désapprouve, on est en possession d’avantages difiérents, mais tout aussi réels. Nous ne saisissons peut-être ja- mais bien le sens d’une thèse vraie tant que nous n’avons pas une idée claire de ce que pourrait être la thèse fausse qu’on y oppose. L'erreur est un repoussoir utile, sinon nécessaire, pour faire ressortir la vérité, tout comme un fond sombre est requis pour faire valoir l'éclat de certaines peintures.

Les principes de M. Sabatier sont de ceux dont l'examen nous permettra le mieux d’accuser et de motiver nos dissidences d’avec certaines théories qui paraissent jouir de la faveur d’un grand nombre de théologiens de ce temps.

Assurément on pourrait étudier M. Sabatier au point de vue historique, chercher quels éléments de sa doctrine proviennent de Spencer, quels éléments dérivent de Kant ou de Lotze ou de Creuzer ou de Schleiermacher ou de Scherer ou de Ritsch|!, de Pfleiderer, de Dreyer, etc. Je ne conteste pas l'utilité et l'intérêt de ces sortes d’études. Mon projet est autre. Sans m'interdire le recours à l’histoire là où ce sera nécessaire, mon but est en premier lieu critique. C’est qu’aussi bien je ne crois pas que tout soit dit quand on a raconté la « genèse » ou |” « évolution » d’une doctrine. Il reste encore à la juger en elle-même. Je crois au. principe de contradiction. La supposition qu'on puisse par n'importe quel chemin ou quelle évolution arriver à s’apercevoir que ce qu’on voit à présent très clairement être contradictoire n’est pas contradictoire, cette simple idée me paraît être un doute mortel opposable à toutes nos perceptions et à tous nos raisonnements. Et quant à la pensée qu'on peut repousser le principe de contradiction, ou bien arbitrairement tantôt lui obéir, tantôt le violer, il me semble qu'il n’y aurait plus qu’à se taire après l’avoir conçue. Le principe de contradiction supprimé ou ébranlé, quelle garantie trouver et donner contre tant d’aberrations dont les philosophies et les religions abondent, et contre

lesquelles après tout on n’a jamais à faire valoir que le griel d'’irrationalité, de contradiction ?

Est-il besoin d’ajouter que nous nous attacherons loyalement à l'exactitude dans l’analyse des idées que nous ne partageons pas? Nous ne saurions a priori nous flatter d’y réussir toujours. Lorsqu'on a été soi-même souvent compris de travers, on ne saurait opposer une fin de non-recevoir absolue à la pensée que l’on est aussi capable, à l’occasion, comme disent les Anglais, de « mal construire » son prochain. C’est un tort assez commun, hélas! de combattre au lieu d’une idée la sottise qu’on met soi-même à la place. Nous présentons donc par avance toutes nos excuses aux théologiens ou philosophes dont nous exposerons et discuterons les opinions, et en particulier à M. Sabatier. Peut-être nous reprochera-t-il d’avoir donné trop d'importance à certains mots ou à certaines phrases ou à certaines idées. Peut-être trouvera-t-il que nous avons abusé de quelques expressions aventurées (qui donc est sûr de n’en laisser échapper aucune?) pour lui attribuer des doctrines et des tendances qui ne sont pas les siennes. Peut-être jugera-t-il que notre essai n’est qu’une longue suite de contre-sens. Nous faisons humblement notre med-culpä pour tous ces méfaits, nous bornant à donner à M. Sabatier l’assurance que, si vraiment nous le caricaturons, c’est bien à notre insu et entièrement contre notre gré.

Au demeurant, quand bien même M. Sabatier ne se reconnaîtrait pas chez nous, nous ne croirions pas nous être battu contre des moulins à vent. Nous avons vu M. Sabatier, non pas seulement comme ses adversaires, mais comme beaucoup de ses partisans le voient. Et s’il arrivait que telle ou telle idée critiquée par nous fût désavouée par lui, il n’en resterait pas moins que c’est une idée courante actuellement dans certains cercles théologiques et qu'il valait la peine de l’examiner pour la réduire à ses justes et légitimes proportions.

Et enfin, au cas bien inattendu où ni M. Sabatier, ni ses disciples, ni personne au monde n’accepterait la paternité des idées par nous combattues, nous estimerions n'avoir pas perdu notre peine si nous avions décidé les honorables théologiens que nous avons en vue à dire une bonne fois ce qu'ils pensent, d’une façon claire et précise, en se mettant charitablement à la portée des pauvres d’esprit que déroutent les phrases fuyantes, et les locutions équivoques à double et à triple sens, et les assertions oscillantes susceptibles d’être traduites tour à tour ou tout à la fois soit dans le sens de la vérité banale, soit dans celui du paradoxe erroné.

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