‹ De la conqueste de ConstantinobleChapitre 3 sur 110 · J. DESNOYERS · texte numérisé non relu

J. DESNOYERS

INTRODUCTION

Il y a bien près de trois cents ans qu'un envoyé de Venise, François Contarini, découvrit dans les Pays-Bas un manuscrit qui lui parut d'un grand intérêt pour l'histoire de sa patrie. Il contenoit une relation de la prise de Gonstantinople en 1 204, par les barons françois réunis aux soldats de la sérénissime République. L'auteur, l'un de ceux qui avoient pris à ce grand événement la part la plus honorable et la plus active , se nommoit Joffroi de ViUehardouin. Il étoit originaire de la province de Champagne; mais le lieu de sa naissance ne sembloit pas avoir fait une seule fois gauchir ses jugemens, et dans la distribution qu'il avoit faite entre les conquérons de la part de gloire qui revenoit à chacun d'eux, il avoit surtout accordé le tribut de ses éloges aux Vénitiens, pour leur loyauté dans la conclusion et l'exécution des traités, pour leur bravoure dans les combats et pour leur prudence dans les conseils. L'ambassadeur acheta le manuscrit : au retour dé

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son voyage, il le déposa danâ les archives de la République , et ce fut d'après cet exemplaire qu'à trente ans de là, c'est-à-dire en i5y3, le sénat de Venise essaya de publier la première édition de la Chronique de Joffroi de Villehardouin.

Cependant les difficultés d'une pareille publication parurent bientôt insurmontables. Le manuscrit étoit fort ancien; l'écriture en avoit été mal déchiffrée, les noms propres y étoient méconnoissables , le langage dans lequel l'auteur avoit composé son ouvrage étoit lui-même entièrement inconnu aux scribes de la République. Les premières feuilles du précieux volume furent donc seules livrées à l'impression ; en les faisant paraître, la Seigneurie prioit ceux qui, par hasard , posséderaient de la même relation un autre exemplaire, de lui en dontier communication, afin de pouvoir établir sur deux leçons réunies un texte complet et suffisamment correct. On ignore ce qu'est devenu le commencement d'impression vénitienne. Il est probable qu'on n'en tira qu'un très petit nombre de copies , et les éditions suivantes l'auront aisément fait oublier, dans un temps où la Bibliographie n'embrassoit que rarement les ouvrages des modernes.

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. Ce qui pourrait expliquer suffisamment la perte de cette édition prineeps, c'est le peu d'importance que Venise attachent dans le même temps à la propriété du manuscrit original. Vainement le chercheroit-on aujourd'hui dans les bibliothèques publiques ou particulières de cette grande cité ; il est bien certain qu'au moment où les premiers cahiers de Villehardouin étoient livrés à l'impre^ sion , un autre personnage de la maison de Conta ri ni lemportoit de Venise, le montroit en France aux hommes lettrés et sans doute le laissoit dans la patrie de Villehardouin. Cette précieuse particularité nous est révélée par quelques lignes des Annales Francorum de Papirius Masso (page 281, première édition de 1677), ^ voici : <c Praeter Choniatum, Villeharduinus , Galet licus scriptor, historiam capti Bysantii litteris ce mandavit , cujus librum ex bibliotheca reipubli- « cae Venetiarum, Contarenus patricius nuper in « Galliam attulit , cum de fœdere ad versus Turcas c feriendo, nomini reipublicae acturus esset. »

Ou le nuper de Papirius Masso nous ramène avant l'année 1673, ou, ce qui doit paroître plus vraisemblable , Contarini n'avoit apporté son manuscrit en France qu'après le malheureux essai de publication fait à Venise. Sann

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doute , en agissant ainsi , le noble Vénitien nourrissent l'espérance de trouver en France d'autres textes de la même histoire, ou du moins des littérateurs aàsez habiles pour surmonter toutes les obscurités du manuscrit qu'il possédoit. Mais , soit qu'il fût las de vainement chercher, soit qu'il pensât au contraire avoir trouvé ce qu'il cherchoit, il laissa son trésor entre les mains d'un fameux libraire de Lyon, non sans en obtenir la promesse d'une publication prochaine. Et quant aux archives de Venise, elles ne gardèrent d'autre trace de la possession du volume acheté dans les Pays-Bas, qu'une copie faite sous les yeux du seigneur Contarini, avant son départ de Venise; copie qui pourroit bien seule avoir servi de guide à l'imprimeur du premier cahier. Elle existe encore à Venise : elle est sur papier, en écriture courante du xvi* siècle ; mais le grand catalogue imprimé de Saint-Marc n'en donne pas le signalement , et je n'en aurois pas eu connoissance , sans l'obligeance d'un jeune érudit, M. Emmanuel Miller, qui, dans un voyage dernièrement fait en Italie, le reconnut parmi les manuscrits de la bibliothèque de Saint-Marc et s'empressa de m'en envoyer l'indication. Ainsi donc s'explique le passage de Papirius Masso , rapproché du fait

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d'une copie vénitienne et d'une édition vénitienne exécutée à la même époque. Ainsi s'expliquera surtout la seconde édition de notre auteur dont nous parlerons tout à l'heure.

J'ai dit que François Contarini avoit laissé dans la ville de Lyon le manuscrit de Joffroi de Villehardouin. Ce fut au fameux libraire Guillaume Rouille ou Roville qu'il le confia ; et ce dernier passoitpour en être le propriétaire avant i585, comme nous l'apprend Antoine Duverdier dans sa Bibliothèque françoise 1 , mise au jour cette année-là. Précisément à la même époque, Biaise de Vigenère , gentilhomme bourbonnois , fixé depuis long-temps à Paris près du duc de Nevers, achevoit un grand travail sur notre premier historien et le faisoit imprimer sur un autre manuscrit qu'il avoit entre les mains*. On conçoit qu'il n'ait pas eu connoissance de celui de Guillaume

' « Ladite histoire (de Geoffroy de Villeharduin), écrite en main, est en la puissance du sieur Guillaume Roville, marchand libraire à Lyon. » (Tom. h, p. ?8, édition de Rigoley de Juvigny. )

* « L'histoire de Geoffroy de Villehardouyn , mareschal de Champagne et de Roménie; de la conqueste de Constantinople par les barons françois associés aux Vénitiens, l'an 1204 ; d'uncosté en son viel langage, et de l'autre en un plus moderne et intelligible, par Biaise de Vigenère, gentilhomme de la maison de Mgr. le duc de Nivernois et de Rethelois, pair de France. A Paris, chez Abel Langelier. . . . t585. » (i vol. in- 4° de 186 feuillets, sans l'épître préliminaire.)

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Ro ville; car la difficulté des moyens de communication au xvi c siècle rendoit pour ainsi dire la distance de Paris à Lyon double de ce qu'elle est aujourd'hui pour nous. Vigenère ne put donc collationner son texte que sur les premières feuilles de l'édition vénitienne ; et comme il n'avoit entrepris de l'imprimer en entier que pour répondre aux vœux de la République , ce fut à la sérénissime Seigneurie qu'il en fit . hommage et que, dansimeépîtrepreliminaire/il(rendit compte de son travail. « Il y a, » lui dit-il, « environ douze « ans que , de vostre ordonnance , s'imprima le « premier cahier de l'Histoire de Geoffroy de Vilce leharduyn.... le préambule duquel cahier ex- « horte ceux qui en auroient quelque exemplaire « de vous en vouloir faire part , afin de la mettre « plus correctement en lumière.... Ce premier ca- «hier donques de vostre impression venu es « mains et à la cognoissance du très illustre et

* magnanime prince de Mantoue , monseigneur « Ludovic de Gonzague , marquis du Montferrat , « duc de Nyvernois et de Rethelois , comte

* d'Auxerre, pair de France, au service duquel je « suis; lui sachant que j'en avois une copie fort a complette pardevers moy, j'ai eu commandece ment de Son Excellence de la réduire du viel

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« langage ouquel elle fat premièrement composée, « à une plus moderne et intelligible. Et par mes- « mes moyens la sarcler de plusieurs superfluitez « et redittes qui pourroient offenser les lecteurs ; « n'estant pas le siècle d'alors ainsi heureux es «c bonnes lettres et art de bien dire , comme celuy « où nous vivons. » Je ne suis pas bien sûr que notre xix c siècle soit plus heureux dans Y art de bien dire que celui de Biaise de Vigenère ; mais il est certain que, moins délicat, il n'est plus obligé de recourir au travail d'un traducteur pour comprendre et même pour aimer la narration du maréchal de Champagne.

L'édition de Vigenère n'est cependant pas à mépriser : le texte paroît soigneusement transcrit ; la traduction est en général fidèle , et les courtes observations historiques dont l'éditeur a chargé ses marges sont judicieuses et n'ont pas toutes été sans utilité pour Du Gange lui-même. Il est vrai que l'indication des lieux et leur concordance avec leurs noms plus anciens et plus nouveaux sont rarement exactes , mais il faut en accuser l'imperfection des cartes géographiques au temps de Vigenère et surtout les obscurités de la seule leçon manuscrite qu'il eût consultée. Pour ce qui est du libraire Rovilie, il avoit

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bien eu , comme ses héritiers le dirent plus tard , l'intention de compléter le récit dont les patriciens de Venise avoient publié le début ; mais le travail de Vigenère fit sans doute ajourner son projet 9 et 9 la mort l'ayant surpris , c'est à ses héritiers que fut réservé l'honneur de donner la seconde édition de Villehardouin. Le titre qu'ils jugèrent à propos de lui donner est parfaitement dans le style des libraires : il est beaucoup plus long et plus pompeux que celui de Biaise de Vigenère, déjà lui-même trop pompeux et trop long. Le voici : « L'histoire ou chronique du seigneur Geoffroy de Ville-Harduin, mareschal de Champaigne et de Romande; représentée de mot à mot en ancienne langue françoise , d'un vieil exemplaire escrit à la main, qui se trouve dans les anciens archives de la serenissime Republique de Denise; contenant la conqueste de V empire de Constantin nople faicte par des barons françois, confederez et unis avec les seigneurs vénitiens. Van iao4* Ensemble la description de la prinse de Constantinople , extraicte de la fin des Annales de Nicete Coniates, /historien grec, et chancelier des empereurs Constantinopolitains. De nouveau mise en françois, à Lyon, par les héritiers de Guillaume Roville , 1 60 1 • » D'après cette exposition , il sem-

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ble que le manuscrit dont on reproduisoit le texte dût se trouver encore dans les anciennes archives de Venise ; il n'en étoit rien pourtant , et Du Verdier, que nous avons cité, prouve suffisamment que la maison Roville en étoit depuis ce temps-là le propriétaire avoué sinon parfaite-

ment légitime. Je prie d'ailleurs les lecteurs de me pardonner le soin minutieux que je mets à rétablir l'exactitude de tous ces petits faits : je ne pourrois expliquer sans cela les contradictions apparentes qui résultent de la mention plusieurs fois simultanée du même texte original, à Venise, à Lyon , à Paris ; je ne pourrois démontrer clairement que l'édition des héritiers Roville a été faite sur le fameux code acheté en Flandre ou dans les Pays-Bas vers le milieu du xvi c siècle. Elle forme un mince in-folio bien imprimé , et comprend i °. six pages non chiffrées pour le titre orné, Tépître au roi très Chrestien Henry quatriesme et l'allocution au lecteur; 2?. trois gravures précieuses , bien qu'entièrement étrangères au récit de Villehardouin et de Nicétas , mais dont un baile de Constantinople , Marin de Cavalli , avoit apporté les originaux à Venise , en 1559. Ces gravures représentent la figure de Michel Paléologue, de sa femme l'impératrice Théo-

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dora, et de leur fils Constantin; 3°. de quatrevingts pages consacrées au texte de Villehardouin; 4°. de soixante-huit pages pour le texte de Nicetas; et 5°. enfin , de seize pages non chiffrées pour les tables.

Voici comme l'éditeur expose les raisons de son travail , dans l'avis au lecteur. « J'ay résolu « promptement de faire imprimer un très ancien « exemplaire des Mémoires du seigneur Geoffroy « de Ville-Hardouin.... Cet exemplaire escript en ce parchemin fort vieux , il y a quatre cents ans , « avec charactères françois si caducqueset usez qu'à « grand peine les peut-on lire, fut, comme l'on m'a « asseuré , porté des Pays-Bas , par l'illustrissime « seigneur François Contarini , conseiller de la sé- « renissime République de Venise et procureur de « Saint-Marc... , quand il revint en Tannée 1 54 1 de « sa légation devers l'empereur Charles-Quint. En « quoy j'ay eu ce très exprès et particulier esgard « que la susdite histoire sorte en lumière en son « ancien langage représentée naturellement , sans « que rien y soit altéré; afin que l'on puisse tirer « un parfait plaisir et bien grande utilité de la face çon d'escrire de ce temps-là. J'eusse véritable- « ment plustost qu'à ceste heure publié cest œu- « vre , sans l'espérance que j'avois que, de jour à

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«autre, il me tombèrent en mains la copie de « quelque autre texte françois qui peust être préc féré à cestui-cy. Mais pour autant que ny celuy « que me montra de sa grâce, il y a quelques an- « nées, le très docte monsieur Paradin (lequel a * esté trouvé imparfait et mal correct , et parti- « culièrement sur la fin , où il tombe en divers « récits fabuleux , conformes aux anciens romans c et contraires à la vérité : lesquels récits je n ay «point trouva dans le mien*); ny moins celuy « que le très sçavant sieur de Vigenère me fit « voir, ny quant aux choses ny quant aux pa- « rôles, n'estoient en aucune sorte meilleur que c le susdit ; je n ay plus voulu différer ceste im- « pression. *

Je remarquerai dans ce passage plusieurs points; et d'abord, dans les explications de l'éditeur sur le retard de la publication du manuscrit, je trouve une présomption de plus en faveur des motifs qui avoient dû porter le noble Vénitien à le déposer, vingt ans auparavant ,

1 II s'agit ici sans doute de la continuation de Henri de Valenciennes, bien plus romanesque par la forme que par le fond, comme nous le dirons tout a l'heure. Ainsi l'une des meilleures raisons qui dévoient recommand e r ce manuscrit est alléguée pour justifier le dédain qu'il avoit inspiré.

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dans la maison de librairie de Guillaume Roville. En second lieu, on voit que cet exemplaire de Contarini , écrit sur parchemin et d'une écriture très ancienne , n'étoit ni celui de Biaise de Vigenère, ni celui de Guillaume Paradin, ni la copie moderne sur papier que la bibliothèque de Saint- Marc possède encore aujourd'hui. Du reste, ne croyons pas trop le libraire de Lyon sur sa parole quand il nous assure qu'il n'y avoit pas le moindre profit à tirer des deux autres leçons de Ville-? hardouin. C'est le langage habituel de tous ces méticuleux éditeurs , effrayés de la sagacité laborieuse qu'exige, dans la comparaison de plusieurs volumes, le choix de la meilleure leçon. Que pour une première édition on suive rigoureusement un seul manuscrit , rien , à mon avis , de plus judicieux ; mais , quand on fait tant que de réimprimer l'ouvrage , il est convenable de s'entourer du secours des leçons diverses , et de sarcler chacune d'elles de toutes les fautes d'ignorance ou d'inattention que l'habileté des meilleurs scribes ne fait jamais complètement disparaître. Pour revenir à cette édition de Lyon , elle a sur celle de Vigenère l'avantage de n'être pas capricieusement divisée en neuf livres , d'offrir des tables assez bonnes et de suivre un exemplaire plus correct. Les lecteurs

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du commencement du xvn c siècle durent d'ailleurs tirer plus de profit de la traduction de Nicétas que n'en firent ceux du xvi* de la mise en beau langage du récit de Villehardouin.

La publication de deux éditions du chroniqueur fit faire un pas à la science historique; un grand coin de l'admirable tableau de nos annales fut pour la première fois découvert : en Italie, Paul Ramusio , fils du fameux auteur des Navigations; en Belgique, le jésuite d'Outreman, profitèrent du faisceau de lumière qui jaillissoit du récit de notre Villehardouin, pour en partager les rayons, l'un sur la terre d'Italie, l'autre sur la province de Flandre. Dans ce but, Ramusio composa son livre de Bello Constantinopolitano et im* peratoribus Comnenis per Gallos et Venetos restituais; et le père d'Outreman fit sa Constantinopolis Belgica, dans laquelle il poursuivit au-delà du viel historien le récit des exploits et de la domination des François dans la Grèce. Pour ce qui touche à leurs commentaires sur Villehardouin, les deux habiles critiques que je viens de nommer ont cessé d'être consultés avec beaucoup de fruit depuis que l'illustre Du Gange, en reproduisant tout ce qu'ils avoient rassemblé de mieux , a joint à leurs explorations les résultats de son ardente patience

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et de son admirable sagacité dans la recherche et dans l'emploi de tous les monumens inédits ou peu connus.

Pour rappeler exactement le travail de Du Cange, il suffit de se reporter au titre sous lequel il le fit paroître *. Ce fut son premier ouvrage , et il avoit plus de quarante ans quand il l'acheva. On ne doit pas douter qu'il n'eût consacré de longues veilles à son exécution ; d'ordinaire , en ce temps - là , les livres n'étoient pas annoncés avant d'être composés, et les auteurs avoient tout le temps de leur don-

' « Histoire de l'empire de Constantinople , sous les empereurs fran- «çois; divisée eu deux parties, dont la prbmikkk contient l'histoire « de la conqueste de la ville de Constantinople par les. François et les « Vénitiens; écrit par Geoffroy de Villehardouin.... reveue et cora rigée en ceste édition sur le Msc. de la Bibliothèque du Roy , et « illustrée d'observations historiques et d'un Glossaire , pour les « termes de l'auteur à présent hors d'usage ; avec la suite de cette his- « toire jusques en l'an 1240, tirée de l'histoire de France Msc. de « Philippes Mouskes , chanoine et depuis évêque de Tournay. La « seconds contient une histoire générale de ce que les François et les a Latins ont fait de plus mémorable dans l'empire de C. P., depuis « qu'ils s'en rendirent maîtres , jusques à ce que les Turcs s'en sont « emparez ; justifiées par les écrivains du temps et par plusieurs chro- « niques, chartes et autres pièces non encore publiées. — Paris, de « l'Imprimerie royale, 1657. » 1 vol. in -fol. de 53a pages, précédées de 28 pages non chiffrées pour les titres, l'épitre au Roi, la préface et un extrait de Guillaume Guy art ; suivies de 86 pages d'appendice , pour les extraits de chartes et pièces justiGcatives.

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ner la forme qui paroissoit la meilleure et la plus recommandable : il n'en est plus exactement de même aujourd'hui. Ce que Ton doit le plus louer dans l'édition de Villehardouin , c'est l'érudition avec laquelle l'auteur compulse et met en usage les écrivains du Bas-Empire. La collection dite la Byzantine s'imprimoit alors à l'imprimerie royale : Y Histoire de V empire de Constantinople dut naturellement en former lune des parties. Mais si les secours fournis par Nicétas, Acropolis, Nicéphore Grégoras et quelques autres suffisoient bien pour attester jusqu'à l'évidence la bonne foi, la sincérité , le bon sens de Villehardouin , il fal~ loit d'autres secours pour résoudre avec la dernière précision les problèmes topographiques; les difficultés que présentoient la lecture des noms propres et la nécessité de rattacher aux personnages cités les indications historiques que d'autres documens pouvoient fournir. C'est là , il faut en convenir, la partie foible du travail de Du Cange ; la topographie du vieux chroniqueur est généralement assez mal éclairée ; les autorités byzantines n'y sont pas toujours invoquées à propos ; et les monumens historiques de l'Occident , toujours patiemment étudiés , ne comblent pas le défaut de bonnes cartes , que notre savant criti-

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que ne pouvoit, plus que ses contemporains T consulter comme nous en avons aujourd'hui la commodité. Ajoutons qu'au début de sa grande course littéraire , Du Cange n'avoit pas l'immense lecture qui lui fut nécessaire pour composer son admirable Glossarium ad Scriptores mediœ et infimce latinitatis. De tous nos poètes antérieurs au xv° siècle, si précieux pour l'intelligence de la langue, des mœurs et des annales contemporaines, il n'avoit guère pris de notes que sur Philippe Mouskes, Guillaume Guyart, et avant tout sur le roman des Loherains ou de Garin le Loherain. Quant à la traduction de Villehardouin , qu'il refit après celle de Biaise de Vigenère, nous devons convenir qu'elle lui est de beaucoup inférieure, et que l'on n'y retrouve aucune trace de l'allure et du caractère de la relation originale. Elle rappelle d'ailleurs bien foiblement l'élégance recherchée et néanmoins gracieuse qui recommandoit , à défaut d'exactitude , les traductions de Vaugeks et de Perrot d'Àblancourt. La plume de Du Cange, si parfaitement à l'aise au milieu de la phraséologie latine, étoit en général rétive et guindée dès qu'il falloit retourner à la langue françoise. On eût dit alors un Grec du Bas-Empire, ou même un contem-

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porain d'Àulugelle , obligé d'employer un idiome étranger pour se faire péniblement comprendre. Le jugement que je viens d'exprimer sur l'édition de Du Cange seroit peut-être accusé d'une inconvenante sévérité, si l'on ne rappeloit que l'illustre éditeur avoit lui-même reconnu plus tard la nécessité d'y faire de nombreuses additions. Il existe k la Bibliothèque du Roi un exemplaire de Y Histoire de V empire de Constantinople y criblé de corrections manuscrites et du résultat de nouvelles recherches. Du Cange songeoit à les mettre au jour quand la mort le surprit. Une circonstance entièrement indépendante de ma volonté m'a privé de tout le secours que je pouvois tirer de ces notes. Il est vrai qu'en général elles se rapportent k de nouveaux extraits de chartes et de cartulaires ; et les limites rigoureusement déterminées de mon travail m'ôtoient le plus souvent la liberté d'en profiter. Ajoutons que mieux on connottra notre histoire nationale, et moins on se croira forcé de signaler scrupuleusement tous les actes de donation ou de vente, faits par les personnages cités dans les chroniques. Il importe faiblement , à mon avis , de savoir que Simon de Montfort ou Mahieu de Montmorency, croisés en 1 1 99, ont, l'année qui

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suivit ou précéda , testé dans l'acte de vente de tel champ de terre ; ou même donné proprio motu ledit champ aux moines de telle abbaye. Dans tous les cas , ce n'étoit pas dans les courtes notes d'un seul petit volume que je pouvois m appesantir sur toutes ces indications aux familles si chères.

Cependant, quel manuscrit servit de modèle à l'édition de Du Gange? Après avoir mentionné dans sa préface les deux éditions de Paris et de Lyon, comme lui ayant été d'un grand secours , le savant éditeur ajoute : « Je les « ai conférées avec le manuscrit qui est en la Bi- « bliothéque du Roy, qui est sur parchemin , et « en lettres assez anciennes , que j'ai peine à « me persuader estre celuy que Papyre Masson « dit avoir esté apporté en France par le sei- <c gneur Contarini, estimant plus probablement « que c'est celuy dont on s'est servy pour l'édi- « tion de Lyon. L'exemplaire qui est à présent « en la Bibliothèque du Roy porte le nom de « M. Fauchet , ce qui pourroit faire croire qu'il « luy a appartenu.... »

Je pense bien avec Du Cange que l'édition de Lyon fut faite sur le manuscrit de Contarini , transporté de Belgique à Venise , et puis en

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France ; mais je suis en outre convaincu que ce manuscrit, déposé par les héritiers Roville ou par ceux qui Tachetèrent d'eux immédiatement, dans le cabinet du Roi, est précisément encore celui dont Du Cange s'est servi , et celui que le Roi conserve aujourd'hui sous le n° de l'ancien fonds françois 9644* Ce <pû te prouve suffisamment, c'est i°. l'identité parfaite de 1 édition de Lyon et de celle de Du Cange dans tous les cas où elles ne s'en réfèrent pas l'une et l'autre au texte publié par Vigenère; 2°. quelques mots écrits sur les feuilles de garde en françois et en italien : les premiers, d'une écriture évidemment flamande, attestent qu'en i5o8 le volume étoit entre les mains d'un Flamand ' ; les seconds , d'une écriture italienne de la fin du xvi e siècle , doivent avoir été tracés par une main vénitienne *. Ce n'est pas tout : les derniers mots de Villehardouin sont , dans cette leçon , presque entièrement effacés ; mais à côté se trouve une restitution approximative que l'édition de Lyon a suivie. Or, de quelle main est cette resti-

' Somme : ccc xxvm ans, jusque* à cest an m. d. et vnj. (A partir de Tan 1298.)

* Historia in lingua franciosa de la espeditione di Franciosi in ffierusalem e ConstaniinùpoU.

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tution venue si bien en aide à l'imprimeur lyonnois ? De la main de Fauchet , Fauteur de précieux travaux sur nos antiquités nationales. Il faut donc en conclure que le célèbre président avoit été consulté par les héritiers Roville ; qu'il avoit eu leur manuscrit à sa disposition et que le manuscrit suivi par Du Gange et possédé maintenant par le Roi est bien encore celui que Gontarini avoit acheté dans les Pays- Bas. Ajoutons un dernier argument péremptôire : l'édition de Lyon est de 1 60 1 . Précisément sur la première feuille blanche de notre code 9644 > on lit ces mots , qui , comme on Ta vu , n'avoient pas échappé k la sagacité de Du Gange r Morts, le président Faulchet a vendu le présent livre le 1 8 e jour de juin 1 60 1 . Ces mots semblent encore autographes , et j'en conclus que ce fut par l'intermédiaire du savant magistrat que le premier manuscrit de Villehardouin fut déposé dans la Bibliothèque du Roi.

Durant tout le xviii* siècle, on ne songea pas à donner une nouvelle édition de notre chroniqueur. Alors, on aimoit mieux arranger les faits que d'en réunir toutes les preuves originales. Ge ne fut qu'en l'année 1 82a que les continuateurs de l'admirable collection des Historiens de France,

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MM, de l'Académie des Inscriptions, parvenus aux limites du xn € siècle, se décidèrent k faire entrer dans leur XVIII* volume la relation du maréchal de Champagne. Dom Brial, ancien bénédictin, fut spécialement chargé de l'illustrer. Son travail est précieux en ce qu'il offre, avec le texte du ma* nuscrit de Venise , la substance heureusement élaborée des notes de Du Gange; de plus, un fort grand nombre de variantes fournies par deux manuscrits consultés pour la première fois, et conservés dans la Bibliothèque du Roi sous les n" 7974 e * 207 (Suppl. françois) : mais on doit regretter que ces variantes ne soient pas fondues dans le texte, toutes les fois que la sagacité de dom Brial devoit leur donner la préférence sur la leçon des éditions précédentes. Ainsi tous les passages estimés défectueux n'auroient été conservés qu'à titre de variantes, et les éditeurs sui~ vans ne les auraient pas reproduits plus scrupuleusement que le cortège des bonnes leçons rejetées par l'académicien sur les marges ou dans les notes. Au reste, dom Brial joignit pour la première fois au récit principal la continuation dé Henri de Valenciennes , d'après la seule leçon qu'il en eût découverte, celle du n° 207 (Supplément françois ). Cette continuation fut également

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reproduite dans les éditions suivantes , dont il nous reste à dire quelques mots.

Le premier volume de la collection des Mémoires relatifs à F Histoire de France (collection que les judicieuses dissertations de MM. de Monmerqué et Petitot recommanderont toujours à la ' reconnoissance des bons esprits) est consacré à la réimpression du texte et de la traduction de Villehardouin, donnés par Du Gange. Une longue et bonne notice sur le vieux chroniqueur Tac* compagne et résume assez bien le récit principal. C'est donc un bon morceau d'histoire fait , à quelques égards, pour remplacer la chronique , mais qui pourroit bien aussi passer, à ses côtés , pour un hors-d'œuvre. Aussi, MM. Michaud et Poujoulat n'entreprirent-ils pas un travail analogue, quand ils ont réimprimé en i835 la Collection des Mémoires, et par conséquent la Chronique de Joffroy de Villehardouin. Les notes judicieuses ajoutées dans cette dernière publication, par les deux célèbres voyageurs en Orient, m'ont été parfois , comme on le verra, d'un important secours.

En 1 828, M. Buchon donna place , dans le troisième volume de sa précieuse Collection des chroniques' nationales françoises, a notre auteur

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champenois. C'est encore ici le texte du manuscrit de Venise , avec la substance combinée des notes de Du Cange et de dom Brial. M. Buchon a fait cependant quelques additions , fruit du double examen des notes manuscrites de Du Cange , et de la Chronique grecque de Morée dont , le premier, il publioit une partie du texte et la traduction complète.

Telles sont toutes les éditions faites, jusqu'à ce jour, de la plus ancienne chronique conservée en langue françoise. Occupons-nous maintenant de décrire les manuscrits , modèles de ces éditions ; puis nous parlerons de ceux que nous avons pour la première fois consultés.

L Bibliothèque royale. Ancien fonds du Roi, n° 9644* C'est le code de Contarini dont nous avons déjà tant de fois rappelé les fortunes diverses ; il fut certainement copié pour et par des Vénitiens. Au bas de la première page une miniature dont le style et la couleur désignent un artiste italien; l'écriture lourde et ronde; la rudesse jaunâtre du vélin, signes caractéristiques de la plupart des manuscrits de Provence et d'Italie avant le xv* siècle; enfin, un avant-propos latin écrit de la même main que le reste, et

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dans lequel on s'est propose de fortifier le lien qui joignoit déjà le récit de Villehardouin et les Annales de Venise, tout nous force à reconnoître dans le n° 9644 un manuscrit enluminé, exécuté , et sans doute long-temps conservé dans la ville de Venise. Gela prouvé, il ne faut pas s'étonner d'en trouver le style infecté des suites d'une prononciation mauvaise et inexpérimentée. Comme tous les anciens textes françois copiés en Italie x celui de notre chroniqueur a subi de cruelles atteintes dont on a jusqu'à présent fait retomber la faute sur l'historien qui en étoit la victime. Voilà ce qui faisoit dire à Scaliger, avec un mélange d'ignorance et de sagacité , que Villehardouin avoit écrit dans le dialecte tourangeau , c'est-à-dire dans celui qui formoit le point intermédiaire entre la langue d'oc et la langue d'oui 4 , Mais, en tous cas, il ne falloit accuser ici que les habitudes de langage d'un copiste , et d'un copiste du xiv" siècle ; car dom Brial s'est trompé quand il a dit (Historiens de France, tome XVIII e , Préface) que notre manuscrit étoit de la fin du

' « FilUhardouin non scripsit lingua Parisiensi sed Turonensi; «t Dam habeo libros vetustiores lingua Parisiensi qui melius loquuntar ; « sed magna différent» in Yicinis etiam qnoad lingnas. » (Scatigerana.)

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xm* : X avant-propos latin sur Venise , que l'on peut lire en entier dans l'édition de Du Gange , page a3 1 , prouve évidemment qu'il fut exécuté plus tard. On y remarque ces mots : « Postmo- « dum vero , multo tempore elapso , Veneti cum « comité de Valesio pâtre istius régis Francis « Philippi , qui nunc régnât , se sociarunt , etc. * Or Philippe de Valois occupa le trône, de 1 3a8 à 1 35o ; notre manuscrit ne peut donc dater que du second tiers du xrv* siècle. Il est pourtant reste l'exemplaire modèle de toutes les éditions précédentes, k l'exception de celle de Vigenère : car si dom Brial a consulté deux autres leçons, il n'a, comme je l'ai déjà dit, fait servir leur examen qu'au profit de ses notes marginales.

Ce manuscrit est de format in-4° maximo, écrit sur deux colonnes , et relié en maroquin citron.

II. Fonds du Roi, n° 7974* Provenant de la collection du cardinal Mazarin. Il est de format m-4° parvo, écrit sur vélin à deux colonnes; relié en veau racine et d'une bonne conservation. Il doit remonter à la fin du xm* siècle, et, avant de tomber entre les mains du fameux cardinal , il avoit appartenu à Jehan Sala, poète lyonnois, contemporain de François I er . Il contient i°. Le

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roman des Sept Sages; a . La Chronique de Vil* lehardouin ; 3°. Le Roman de Turpin ; 4°. La première partie des Chroniques de Normandie. Ce code est précieux sous le rapport grammatical et philologique. Le dialecte en est bon et pur, mais la négligence du scribe l'a trop fait dédaigner des précédons éditeurs , par la raison qu'ils ne pouvoient établir leur texte sur une leçon aussi incorrecte. Cependant il présente de bonnes variantes que dom Brial a soigneusement rapportées.

III. Supplément françois, n° 207. Ce manuscrit ne remonte pas au-delà du XV e siècle. Exécuté sur papier de chiffe , à lignes longues , il comprend la continuation de Henri de Valenciennes. Les feuilles de garde, chargées de comptes faits par un homme d'affaires en Flandre, le point d'écriture et surtout le méchant dialecte artésien révèlent l'origine de ce volume et de celui qui l'écrivit. Quand au fond du récit il est fort exact et se rapproche beaucoup du n° 455 , dont nous allons parler tout à l'heure.

Indépendamment de ces trois leçons, il en existe aujourd'hui, dans la Bibliothèque du Roi, deux autres qui, jusqu'à présent, avoient échappé

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aux recherches des érudits. On doit le regretter d'autant plus qu'une légère inspection suffît pour démontrer qu'elles étoient l'une {dus ancienne et toutes les deux plus belles, plus correctement écrites et par conséquent d'une autorité plus grave que celle des volumes précédemment consultés. Or, c'est de ces deux précieux textes dont nous nous sommes principalement servi dans le travail que la Société de l'Histoire de France a bien voulu nous demander.

Joffiroi de Villehardouin est le père de notre histoire en langue romane. Non pas qu'à la même époque , ou même avant lui , quelques autres écrivains n'eussent tenté de reproduire en vulgaire les événemens contemporains. Ainsi nous savons qu'un seigneur croisé du nom de Bechada avoit fait en roman le récit de la première croisade , mais son livre ne nous est pas parvenu. Ainsi les premières traductions d'Aimoin et d'Eginhard semblent remonter au commencement du règne de Philippe- Auguste ; mais, après tout, ces chroniques ne sont que des traductions de textes latins, et Villehardouin a composé la première relation historique en françois dont nous ayons conservé l'original.

C'étoit d'ailleurs un personnage fort considéra-

txxir INTRODUCTION.

ble. Au courage chevaleresque dont il donna tant de preuves signalées , il réunissoit l'éloquence de l'orateur et l'expérience de l'homme d état. Gomme il eut la plus grande part à toutes les négociations et qu'il fut à toutes les grandes affaires militaires , on a de la peine à comprendre qu'il ait eu le temps de décrire l'expédition romanesque que son récit nous fait si bien connoître. Quoi qu'il en soit, on peut dire que son livre est un modèle de candeur et de véracité. Obligé de parler souvent de lui , il le fait toujours sans affectation et avec une modestie que l'on ne sauroit trop recommander k ceux qui désirent capter la bienveillance de la postérite et l'intéresser toujours à leur propre gloire. Mais sans contester dans Villehardouin ces divers mérites, en lui accordant même le talent de vivement intéresser , on lui a refusé la clarté et l'élégance. Ces reproches nous semblent d'une grande injustice : celui d'obscurité ne peut s'appliquer qu'à l'indication des personnes et des lieux, et nous n'aurons pas de peine à démontrer que c'est uniquement de la faute des copistes dont on l'a rendu responsable. Quant au défaut d élégance, le secours de nos deux nouvelles leçons en fera peut-être également justice complète, surtout si r par (élégance, l'on entend le naturel enchaînement

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du récit, la disposition habile des faits , la netteté et la précision harmonieuse du style. Sans doute il y a loin de notre éloquence à celle de Villehardouin ; mais seroit - il juste de n'en retrouver aucune trace dans l'un des récits les plus intéressans qui nous soient restés du moyen âge?

Et puis il ne fout pas oublier un fait : c'est qu'il y avoit en France , au xin* et au xiv* siècle , prèsqu'autant de dialectes françois que de provinces. Les plus élégans , ceux qui ont eu sur notre langue actuelle l'influence la plus directe, étoient parlés en Anjou , dans l'Ile-de-France et surtout en Champagne. Celui de Normandie étoit le plus désagréable; ceux d'Artois et de Picardie, dune intonation dure et saccadée, n'obtenoient guère plus de faveur dans les cours vraiment polies.

Pasquier s'est donc grossièrement trompé quand , pour justifier le mauvais style des manuscrits de Villehardouin, il a prétendu que le maréchal de Champagne avoit suivi le ramage de son pais. Ce ramage étoit le plus élégant de l'époque. Grâces à Marie de France, veuve de Henri I er et fille d'Éléonore de Guienne, la cour de Champagne étoit devenue , avant celle même de nos rois, le rendez-vous de tous les romanciers , poètes et écrivains célèbres, Gautier de Coinsy , le châte-

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lain de Coucy, Àuboia de Sezannes , Chrétien de Troyes , sont nos premiers poètes françois et tous vivoient dans les domaines des comtes de Champagne. Comparez les chansons de Gaces Brullés , du roi de Navarre ou du châtelain de Coucy, à celles de Blondeau de Nesle, ou bien au poëme de Wace, vous trouverez une différence énorme et tout à l'avantage des poètes champenois. Si donc il étoit prouvé que Villehardouin eût employé un dialecte grossier et dédaigné de ses contemporains , il faudroit démontrer également qu'il avoit négligé de suivre celui de la Champagne ; car, je le répète, au commencement du xm* siècle, c étoit là que venoient de toutes parts se former nos écrivains les plus polis.

Il est assez remarquable que le livre de Joffroi de Villehardouin ait éprouvé tous les accidens de celui de Joinville. D'abord traduit ou plutôt travesti dans le xvi* siècle, Du Cange tenta également de rendre à l'historien de Saint-Louis sa physionomie primitive; mais ce fut un siècle plus tard qu'un manuscrit , plus ancien et plus fidèle que les précédens , permit aux gardes de la Bibliothèque du Roi de représenter le véritable ouvrage de Joinville. Pourquoi les copies précédentes étoientelles si défectueuses? c'est qu'elles avoient été faites

INTRODUCTION. xxxvij

en Artois ou bien en Normandie; c'est quelles étoient infectées du dialecte de ces provinces. Il en fut demémedeVillehardouin. Les copies que Ton a suivies jusqu'à présent ont été faites en Italie ou d'après celle d'Italie ; de là des bévues , des fautes étranges de style , des négligences impardonnables. Mais aujourd'hui qu'enfin un texte plus ancien et plus correct permet de revenir sur un premier jugement, il ne faut plus rendre Villehardouin responsable des fautes de ceux qui nous avoient transmis son ouvrage : il faut lire son livre dans son livre.

IV. Le n° 455, Supplément françois, relié en veau, in-4° magno, à deux colonnes, est sur vélin, orné de miniatures , de vignettes et d'initiales. Sa conservation est parfaite , l'écriture en est fort belle j et quand il ne seroit pas facile à la première inspection de juger qu'elle remonte au milieu du xiii c siècle , le caractère des figures et l'histoire d'Angleterre qui termine le volume et s'arrête à Vannée 1 220 nous en offriraient une preuve suffisante. Outre le récit de Villehardouin , celui de Henri de Valenciennes , et la chronique d'Angleterre , on trouve dans le même manuscrit l'histoire fabuleuse de la comtesse de Ponthieu , petit chef-

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d'oeuvre publié dans le dernier volume des Fabliaux de Méon, et de plus les chroniques de Flandre.

Tous les morceaux que je viens de citer sont du plus haut intérêt. Le texte de Villehardouin est en particulier le plus ancien que nous ayons conservé; seulement, ayant été copié par un scribe de Flandre ou d'Artois , il affecte quelquefois l'orthographe et les désinences de cette province , surtout dans les noms de lieux et de personnes. Aussi , tout en le consultant sur chaque phrase et sur chaque mot, ai-je préféré me régler , pour établir l'ensemble de mon texte, sur le n* 687.

V. Ce dernier manuscrit faisoit autrefois partie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne. M. Barrois , auteur de la Librairie Protypographique, en a rappelé l'indication exacte dans les précieux catalogues qu'il nous a fait connoître. Il est postérieur au n Q 455 de plus d'un demi-siècle, d'une parfaite conservation, de format in-4° pamo y écrit sur vélin , à deux colonnes , orné d'une miniature et d'une vignette , et relié en maroquin rouge aux armes de France. L'écriture en est superbe, et le copiste semble avoir mis un soin minutieux à

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ne jamais écrire le même mot de deux manières ; c'est un avantage que l'on trouve dans un très petit nombre d'anciens manuscrits. Les règles orthographiques exposées par M. Raynouard y sont toujours parfaitement observées, et cette nouvelle circonstance doit surtout nous porter à regarder le n° 687 comme la copie exacte d'une bonne leçon contemporaine de l'historien champenois.

£n effet , ces règles , ou plutôt ces précieuses habitudes orthographiques, commençoientà se perdre au xiv* siècle et précisément au temps ou notre manuscrit fut exécuté. Celui de Joinville sur lequel ont été faites les dernières éditions est de la même époque , mais il s'en faut qu'on y trouve la correction grammaticale de la copie dont nous nous occupons.

La vie de Joffroi de Villehardouin se trouve dans toutes les éditions, depuis celle de Du Cange, et dans toutes les Biographies. On me permettra d'y renvoyer le lecteur et d'arrêter seulement son attention sur le caractère de la chronique de notre illustre maréchal de Champagne. On l'a souvent mise en parallèle avec les mémoires de Joinville : peut-être est-il nécessaire de mieux signaler en quoi ces deux précieux monumens diffèrent entre eux. Le sire de Joinville écrivit un siècle

xl INTRODUCTION.

après Villehardouin : il est naïf et loyal ; il sait bien tout ce qu'il raconte et il raconte tout ce qu'il sait sans trop d ordre et sans aucune espèce d art. Passionné pour tout ce qu'il y a de bon , de grand , de religieux dans tes personnages qu'il a connus , il ne remonte pas à la cause des entre* prises, il n'en discute pas les moyens d'exécution. C'est le fidèle retentissement d'une foule de sons qui jadis avoient frappé son oreille. Mais il est facile de reconnoître que le bon sénéchal avoit reçu de la nature les vertus du chevalier plutôt que les talens de l'écrivain. Tout en lui nous charme aujourd'hui dans son style, les défauts aussi bien que les qualités; mais comment un digne serviteur de Saint-Louis nous xacontant, la larme encore dans les yeux, tout ce que son cœur avoit gardé du saint Roi , auroit-il pu ne pas nous intéresser! Joinville d ailleurs étoit l'expression fidèle de la chevalerie au xiii 9 siècle. Il aimoit son Dieu, son pays, son château , ses compagnons de guerre et de cour. Nous retrouvons tout cela dans son livre , et nous ne désirons pas y trouver autre chose. Mais bien des critiques en plaçant Joinville en regard de Villehardouin ont cru devoir accorder sur tous les points l'avantage au premier. Nous sommes d'un avis*

IHTRQDOCTIOir. xlj

entièrement opposé ; car le récit de ViUehàrdoain noua semble une œuvre réellement digne des plus beaux morceaux historiques de l'antiquité grecque et romaine. Jamais homme de guerre et de conseil n'écrivit avec plus de précision, de clarté, d'intérêt et de sincérité , la relation d'une grande conquête et de tous ses résultats. Chez lui, pas un mot, pas .une pensée que lé goût le plus délicat ou la raison la plus hante ne doive avouer. Depuis le moment solennel du tournoi d'Aicrisur- Aisne, nous demeurons enchaînés par la sympathie la plus vive à la suite des croisés et dans les difficultés sans nombre dont leur enthousiasme chevaleresque pouvoit seul triompher. Cependant Joflfroi de Villehardouin , en noua inspirant tant d'admiration pour ses compagnons d'armes , n'a jamais pour but de noua amener à de pareils sentimens : il blâme , il loue, il discute. Attaché de coeur an parti de ceux qui désiroient poursuivre l'expédition, il ne déverse pas l'injure ou les reproches sur ceux qui vouioient l'ostdépecier; d'un seul mot il exprime le blâme et d'un seul la louange. Et puis quelle exactitude dans les détails importansi quel vivant tableau du siège et de la prise de Constant tinople, de l'élection de l'Empereur, de la déroute

xlîj INTRODUCTION.

d'Andrinople ! Je ne crains donc pas de le dire, quand on rassemblera en faisceau les diverses qualités qui brillent dans le récit de la conquête de Constantinople , on sera force de placer le plus ancien de nos historiens au rang des Thucydide et des Xénophon , des César et des Polybe.

Le chroniqueur françois , comme tous ses contemporains d'Occident, ignorait le grec ancien et moderne ; il ne faut donc pas lui reprocher la mauvaise prononciation de ses noms de lieux et de personnes. Acropolis et Nicétas , dont on a souvent, et bien à tort, fixé la place comme historiens , fort au - dessus de notre Champenois , ont hien autrement estropié ces noms. Mais la meilleure excuse des Grecs et des Latins est la différence des intonations dans les deux langues : et ce qui le prouve le mieux , c'est la manière dont tous les personnages latins sont nommés dans la Chronique de Morée, poème en vers politiques , composé par un Latin établi en Morée , sur le modèle de nos Chansons de geste françoises. Si l'un de nos compatriotes rendoit si mal en grec les sons qu'il connoissoit si bien en roman , comment notre Joffroi aurait - il adopté, pour ceux qu'il ignoroit, l'orthographe

INTRODUCTION. xlîtj

admise aujourd'hui sur l'autorité de textes qu'il ne pouvoit lire?

Après m'ètre longuement arrête sur la chronique de ViUehardouin , je dois parler de la continuation du même récit. Dom Brial a semblé plusieurs fois douter qu'elle fut l'ouvrage de Henri de Valenciennes, et qu'elle appartint à un auteur contemporain. Il est impossible de conserver de pareils doutes , après avoir lu attentivement cet important morceau d'histoire. L'auteur se nomme plusieurs fois dans le cours du récit , et plusieurs fois il se désigne comme témoin oculaire des événemens qu'il raconte. Les savans auteurs de Y Histoire littéraire lui reprochent son goût pour la fable; ils sont loin de lui tenir compte de la mention d'une série d événemens qu'on ne trouve que dans son ouvrage : cependant si, comme on ne peut en douter, son récit embrasse des années sur lesquelles les historiens d'Occident ne nous avoient dit rien, et ceux d'Orient fort peu de chose, il faut en conclure que le chroniqueur de Valenciennes a dû raconter des événemens presqu'entièrement nouveaux pour nous.

J'ai d'ailleurs prouvé dans mes notes qu'on avort eu plusieurs fois tort de ne pas ajouter foi à ceux de ses récits qui paraissent les plus invraisembla-

xlfv INTRODUCTION.

blés. Or, ceux-là bien constates, pourquoi refur seroit-on d'accorder quelque confiance au reste?

La défiance des savans qui ont parlé de notre Henri étoit fondée d abord sur le peu d'ancien* neté du seul manuscrit qu'il leur eût été permis d'en consulter , puis sur la forme romanesque de toute la chronique. Mais les n°* du Supplément françois 455 et 687 contenant le même texte, il n'est plus permis de contester son origine an* cienne. Pour ce qui est de sa forme romanesque, j'avouerai que dans ma conviction ce morceau dut être d'abord écrit en vers , et faire partie d'une véritable Chanson de geste, comme celles de Go* de/roi de Buillon, de Baudoin de Sebours et de la guerre des Albigeois. Tout, en effet, dans le texte conservé de Henri, accuse encore aujourd'hui l'ancienne forme poétique. Les discours y sont longs, la chronologie mal observée, les combats singuliers minutieusement décrits. Quand on a lu quelque Chanson de geste , il est impossible de ne pas en reconnoître la marche dans un grand nombre de passages , comme le début , les pourparlers aux portes de Salonique , le combat de Pierre Vent et de Baudouin de Soreil , etc. , etc.

J'ai tiré, dans mes notes, beaucoup de profit

INTRODUCTION. xlv

des deux continuations de Guillaume de Tyr dont le cabinet du Roi possède un grand nom»

bre de manuscrits. L'une des deux a été déjà publiée par dom Martenne dans \ Amplisdma CollectiOy non sans un grand nombre de fautes , et depuis par M. Guizot dans sa Collection dé Mémoires f avec un cortège d'incorrections plus considérable encore. Espérons que bientôt il nous sera permis de profiter de ces continuations dans la grande collection des Historiens des croisades, confiée par l'Académie des Inscriptions aux soins de mon savant confrère M. le comte Beugnot. De ces deux textes, celui qui reste inédit reproduit les récits de Joffroi de Villehardbuin et de Henri de Valenciennes , presque dans leur intégrité; l'autre a souvent présenté lés faits sous un autre aspect : mais l'avantage de l'exactitude et de l'impartialité ne lui est pas demeuré. L'on en pourra juger, car j'ai souvent eu l'occasion , dans mes notes , de comparer son récit à celui de nos deux chroniqueurs.

Pour ce qui est de la carte, son exécution présentoit de nombreuses difficultés. Falloit-il reproduire à côté des noms consacrés par notre texte, ceux que nous ont transmis les écrivains de

xlrj INTRODUCTION.

l'antiquité, ou bien ceux que les musulmans y ont substitués. L'échelle restreinte que nous avons adoptée m'a décidé à ne suivre rigoureusement aucun de ces deux systèmes. Quand l'appellation de la chronique m'a semblé obscure, je l'ai fait suivre du nom le plus connu de la même localité , sans trop considérer si ce nom étoit antique ou s'il étoit moderne. Le but que je ne devois pas perdre de vue , c'étoit de rendre l'intelligence de la topographie de Villehardouin plus accessible à tous les lecteurs. Mais tous les soins minutieux que j'ai donnés à ce travail et le zèle éclairé que M. Gombauld a mis à me seconder ne nous avoient pas empêché de commettre plusieurs inexactitudes que Yomniscience de M. Hase n'eut pas de peine à distinguer. Par malheur, la gravure de la carte étoit trop avancée pour nous permettre de profiter de toutes ces importantes rectifications. Ainsi, d'après YOrbis Fétus de Reichart, j'ai laissé Cristople trop avant de plusieurs lieues dans les terres. « Ghristopolis , » avoit bien voulu nous écrire M. Hase , « étoit située sur la mer, à l'E. de « La Cavale, et, comme nous le supposons, à « peu près à moitié chemin entre cette ville et « l'embouchure du Nestus. Le bourg turc de Bere- « ketli , sur la pente du mont Pangée , paroît s'être

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« formé des ruines de la cite bysantine. En 1 3oy, « l'empereur Andronic H fit élever à Christopolis « une longue muraille qui s' étendait depuis le bord <r de la mer jusque sur le sommet de la montagne « qui domine la 'ville, de sorte que personne ne « pouvait plus passer par ce défilé pour se rendre « de la Thrace en Macédoine sans la permission « du souverain. (Niceph. Greg., lib. vu, c. 6 et 3,)

<c To nrtfi XfirrotHroAjr ft«xpor forirt 1**X ùç * toi OctAo*-?»? a Tipi Int TapaLKUfAirot opour **p»ro^f*r* «r JLCatop tTfcu lo

a x»piot K*à£ir*£ t. k. a. Néanmoins, Cantacuzène a réussit à tourner ce passage difficile, d'après le « même Nicéphore Grégoras, lib. xm, cap. i , § i : « Etant parti de V embouchure du N estas et laisa sont sur sa gauche les ennemis qui gardoient le a défilé de Christopolis , il franchit, non sans « peine, les monts escarpés qui dominent la ville, a et vint camper dans la plaine de Philippi. Enfin, «c Cantacuzène lui-même , Hist. 1 , 4 > vol. I , p. a4 a de l'édition de Bonn, dit formellement que « Christopolis se trouvoit sur le rivage de la mer, c reLpdAior or , et que son port lui donnoit de gran- <c des facilités pour recevoir des secours de tous « les côtés. »

Je me garderai bien d'ajouter un seul mot à cette lumineuse et bienveillante critique. Aux ex-

xlviâj INTRODUCTION.

plications jque je voudrais encore donner de ce que j'ai fait ou prétendu faire , le lecteur impatient de juger par lui-même de ce qui peut recommander cette édition nouvelle ne manquerait pas de répondre : Nous verrons bien.

DE

I. Seigneur, sachiés que mil et cent et quatre-vins et dis-huit ans après l'incarnation Jhesu-Cris t , au tens Innocent l'apostole de Rome, Phelippon roi de Franoe et Richart roi d'Engle terre , ot un saint home en France qui ot non Foulque de Nulli. Gis Nullis siet entre Laigni sur Marne et Paris. Il estoit prestre et tenoit la paroisce de la ville. Gis Foulques commença à parler de nostre Seigneur par France et par les autres pais d'en tour, et sachiés tout certainement que nostre Sires fist maint espert miracle pour lui. La renommée de cil saint home ala tant qu'ele vint à l'apostole Innocent, et l'apostoles li manda-qu'il sermonast de la croix par s'auctorité , et après i envoia un cardonnalqui ert apelés maistre Pieron de Capes, croisié , et manda par lui le pardon tel que je vous dirai : Tuit cil qui se croiseraient et feraient le service Dieu un an en l'ost seraient qui tes de tous les péchiés qu'il auraient fais, por tant qu'il fussent confiés. Et por

a DE LA CONQUESTE

ce que cis pardons fu si grans , s'esmurent moult li cuer des gens, si que maint s'en croisièrent par le monde*

II. En Fan après que cis preudoms ot commencié à parler de Dieu, ot un tournoi en Champaigne, à un chastel que l'on apele Ecri ; et par la grâce de Dieu si advint que li quens Thiebaus de Champaigne et de Brie prist la crois , et li quens Looys de Blois et de Chartain ; et ce fu à l'entrée des Avens : et cis quens Thiebaus estoit jeunes bons et n'avoit pas plus de vint-dui ans, et li quens Looys n'en avoit mie plus de vint-sept. Cil dui conte estoient cousin germain et neveu le roi de France et neveu le roi d'Engleterre.

III. Avec ces contes se croisièrent dui moult haut baron de France, Symons de Monfort, et Renaus de Monmirail. Moult fu grans la renommée par les terres, quant cil dui se croisièrent. En la terre le conte de Champaigne se croisa Garniers li vesquesde Troies, et li quens Gautiers de Braine , Joffrois de Join ville qui seneschaus estoit de la terre, Robers ses frères, Gautiers de Voignori, Gautiers de Montbeliart, Eustaces de Conflans, Guy du Plaissié ses frères, Henris d'Ardilieres, Rogiers de Saint-Cheron , Vilains de Nulli , Joffrois de Yillehardouin li mareschaus, Joffrois ses niés , Gautiers de Fulines , Evrars de Montaigni , Miles li Brebans , Manessiers de Lille , Machaires de Sainte-Manehaut, Guis de Capes, Clerembaus ses niés, Renaus de Dampière , Jehans Fuisnons

et maintes autres bonnes gens dont H livres ne fait mie mention*

IV. Avec le conte Looys se croisa Gervaises du Castel , Hervis ses fils, Jehans de Vieson, Oliviers de Rochefort, Henris de Monstruel, Paiens d'Orîiens, Pierres de Bracuel, Hues ses frères, Guillaumes de Sains', Jehans de Friaise, Gau tiers de Gadonvile, Hues de Cormeroi, Jofirois ses frères, Hervis de Biauvoir, Robers deFroiville, Pierres ses frères, Ouris de Lille, Robers du Quartier et maintes autres bonnes gens dont li livres ne fait mie mention.

V. En France se croisa Nevelons li vesques de Soissons, Mahius de Monmorenci , Guis chastelains de Conci ses niés, Robers de Rosoi , Ferris Diare, Jehans ses frères, Gantiers de Saint-Denise, Henris ses frères, Guillaumes d'Àunoi , Robers Malvoisins , Drues de Cressonnessars , Bernars de Montreuil , Enguerrans de Boves, Robers ses frères et maint autre baron dont li livres se taist ores.

VI. A Fentrëe de Quaresmes, après ce que on prent cendres , se croisa li quens Bauduins de Flandre et de Haynaut, à Bruges, et la contesse Marie sa feme qui suer estoit au conte Thiebaut de Champaigne; emprès se croisa Henris d'Ànjo ses frères, et Tierris ses niés, Guillaumes avoués de Béthune, et Quenes ses frères, Jehans de Neele chastelains de Bruges, Reniersde Trit, et Reniers ses fils; Mahius de Valincourt, Baudes de

Biauveoir, Jaques d'Avesnes, Hues de Biaumès, Girars de Manchecort , Hoedes de Ham , Guillauraes de Go* menies, Droins de Biauraim, Regniers de Marque, Huitaces de Sambruit , François de Goloemi , Gautiers de Bousies , Regniers de Mons, Gautiers des Tombes , Bernars de Sombrangian et pluseur preudomme dont li livres ne parole mie.

VII. Puis se croisa li quens Hues de Saint-Pol, Pierres d'Amiens, Huitaces de Canteleu, Nicholasde Mailli, Ansiaus de Gaeu , Guis de Hosden , Gautiers de Neele et Pierres ses frères. Emprès se croisa li quens Joffrois del Perche , Estienes ses frères, Rotrous de Monfort, Yves de La Jaille , Aimeris de Villerai , Joffrois de Biaumont et moult d'autres dont je ne sai mie les nous.

VIII. Emprès, prisrent entr'aus li baron un parlement à Soissons, por savoir quant il mouveroient et quel part il torneroient. Si ne se porent à celle fois a corder, por ce qu'il lor sembla qu'il n'avoient mie encore deniers assez. En tout cel an ne passèrent duî mois qu'il n'assamblassent a Gompiegne por tenir parlement. Là furent tuit li conte et li baron qui croisié estoient : maint conseil i ot pris et doné , mais la fin fu tele qu il envoieroient leur messages avant, por aparellier l'estoire, et leur donroient pooir, par leur le~ tres, que ce qu'il feroient seroit tout plainement tenu.

IX. De ces messages i envoia li quens Thiebaus de Ghampaigne et de Brie dui ; li quens Bauduins de Flan-

dre et de Haynaut dui ; li quens Loôys de Blois et de Chartain dai. Li quens Thiebaus de Champaigne y envoia Joffroi de Villehardouin le mareschal , et Milon le Brebant; li quens de Flandre y envoia Conon de Béthune et Alart Maqueriel ; li quens de Blois y envoia Jehan de Friaise et Gautier de Gadonville.

X. Sur ces sis se mistrent li baron entièrement de leur navie faire aparellier, et de ce leur baillèrentil bonnes chartes pendans , por confermer tout plainement tex convenances corne il feraient. Dont murent Ji sis message, et s'acordèrent entr'aus à ce qu'il se trairaient envers Venise, que là cuidoient-il trouver plus grant plenté de vaissiaus que à nul autre port Dont firent tant par leur journées qu'il vindrent en Venise la première semaine de Quaresmes. Li dus de Venise , qui avoit non Henri Dendole, et estoit moult preus et moult saiges , les honora moult et moult volentiers les vit : et quant il li baillèrent les lettres lor seigneurs, si s'esmerveilla moult por quele afaire il estoient venu en la terre. Les lettres disoient que autant les créiston comme lor seigneurs. Henris li dus lor respondi :

XI. « Seigneur, j'ai bien veues vos lettres et bien « sai tout certainement que vostre seigneur sont li plus ce haut home qui soient, orendroit, sans coronepor- (( ter. Et il nous mandent que nous créons certaine nement ce que nous direz de par aus et ferés , et « il tendront fermement* Or, dites ce que il vous « plaira. »— « Sire, » font li message, « nous voulons

h que vous aies rostre conseil, et devant vostre conseil « tous dirohs le mandement de nos seigneurs ; demain « soit, se il tous plaist. » Et li dus lors respondi que il lor requeroit respit jusques au quart jour, et adonc auroit-il son conseil assemblé..

XII. Il a tendirent jusques au quart jour , et il revindrent ou palais qui moult ert riches et biaus, où il trovèrent le duc et son conseil ; et dirent lor message en tel manière : ce Sire dus, nous sommes à tous Tenus, de par « les barons de France qui pris ont le signe de la crois, « por vengier la honte Jhesu-Crist, et por conquerre « Jérusalem, se nostre Sire le velt consentir; et por ce ce qu'il saTent certainement que nulegent n'ont sigrant « pooir par mer comme tous avés , tous prient-il que ce tous Toelliës mètre paine comment il puissent avoir ce navie, poux- leur pèlerinage acomplir, en toutes les ce manières que tous leur saurés loer né conseiller que ce il faire né souffrir puissent. »

XIII. — ce Certes, seigneur, » fait li dus, ce grant chose ce nous requerés, et neporquant, nous en parlerons ce moult Tolentiers et le tous ferons à savoir d'ui en ce huit j ors; et ne tous merrelliés mie du lonc respit ce que nous y metons ; quar à si grant chose convient-il ce moult à penser. i> Au droit terme que li dus leur dist, il revindrent au palais; si ot assés paroles dites que je ne tous puis mie toutes raconter. Mais li dus leur dit en la fin qu'il avoit parlé à son grant conseil privéement , et se il au comun de Venise pooit faire

graer ce qu'il i a voit trové, et li message d'autre part fusent aparellié de ee otroîer qu'il requéraient, s'il le poissait soufrir, il metroient bien conseil à leur passer.

XIV. « Nous ferons, n dist li dus, « vaissiaus pour « passer quatre mille et cinq cens chevaus , et nés « pour passer quatre mille cinq cens chevaliers , neuf « mille escuiers et vint mille serjans à pié j et la conte venance iert tele que ces gens porteront viande à neuf « mois à aus et à leur chevaus, et chascuns chevaus donra n quatre mars, et chascuns homs dui. Toute ces te naïf vie vous tenrons-nous pour un an, dès lejor que nous « du port de Venise départirons, pour faire le service « de Dieu et des pèlerins; et aura , en la some de cest « avoir devant nomé, quatre- vins et cinq mi le mars; et ic ferons-nous encore davantage, que nous métrons h cinquante galies armées en vostre conduit, par tel ce convenant que tant comme nostre compaignie pourra « ensemble durer , de toutes les conquestes soit de h terre ou d'avoir que ce soit, ou par terre ou par mer, « nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, alez, « et vous conseilliez se vos ainsi le poriés faire. »

XV. De ce pristrent li message jour de respondre à l'endemain , si parlèrent ensemble et s'acordèrent au faire. Si revindrent à l'endemain devant le duc, et distrent qu'il estaient prest d'asseurer ceste convenance : et li dus dist qu'il en parlerait à sa gent : et ce que il i troveroit, il le ferait assavoir. À l'endemain,.

manda li dus son grant conseil : c'est quarante homes des plus sages de toute la terre ; et les mist à ce qu'il loèrent et créantèrent ce que bon estoit a faire. Ainsi le fist li dus loer à ces quarante, puis à cent, puis après à dui cens, tant que tous le loèrent : puis assembla bien mil homes el moustier Sain t - Marc , et leur dit qu'il oîssent messe du Saint -Esperit et proiassent à nostre Seigneur que il les conseillast.

XVI, Quant la messe fu dite , li dus manda les mes» sage et leur dist por Dieu que il proiassent au comun pueple que il otroiassent ceste convenance. Li message vinrent au moustier, où il furent moult regardé de maintes gens qui onques mais ne les avoient veus. Adonc monstra Joffrois de Villehardoin li mareschaus de Champaigne la parole, par l'accort et par la volonté as autres: et commença à dire en tel manière : « Seigneur, li baron de France li plus haut et li plus « puissant nous ont à vous envoies , et vous crient « merci que il vous preigne pitié de la cité de Jérusa- « lem qui est en servage des mécréans , et que vous « pour Dieu leur compaignie voilliez aidier à vengier « la honte Jhésu-Crist; et, por ce vous ont-il esleus, « qu'il sevent bien que nule gent qui seur mer soient, a n'ont si grant pooir comme vous avés ; et nous comtf raendèrent que nous vous en chéissiens as pies , et « que nous n'en levissiemes devant que vous le nous « ariés otroié. »

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