CHAPITRE VIII
De la conscience morale. — Uu progrès de la conscience morale. — Kn quels sens divers on peut entendre le progrès moral. — Querelle des anciens et des modernes en morale. — Rapport avec la querelle des anciens et des modernes dans les lettres, — Ancienneté, universalib* , intérêt de la question. — Comment elle s’agite dans la famille, dans la société, dans l’état, entre les partis politiques et religieux. — Les pessimistes. — Déclamations des mécontents de tous les régimes contre la corruption du temps présent. — Les optimistes. — Partisans d’un progrès moral indéfini. — Distinction de ce qui est immuable et de ce qui est perfectible dans notre nature. — La notion môme du progrès suppose quelque chose qui ne change pas. — Deux genres de perfectionnements parmi les choses qui changent, l’un restreint à l’individu, l’autre s’étendant à l’espèce. — La vertu est du premier genre. — Seule l’intention fait le mérite. — Paix aux hommes de bonne volonté !
Dans cette seconde partie nous nous occuperons encore de la conscience, mais de la conscience au point de vue moral. Nous passons de l’étude de la conscience embrassant tous les faits psychologiques à l’étude de la conscience dans l’ordre particulier des phénomènes moraux. De toutes les questions qui se rattachent à un pareil sujet, nous nous bornerons à une seule, très-vaste, il est vrai, et très -complexe, celle du progrès de la con-
science morale ou, pour abréger, du progrès moral.
II y a deux points de vue, l’un théorique, l’autre pratique, auxquels on peut considérer les progrès de la conscience morale. Au premier point de vue, il s’agit de l’ensemble des idées morales, dans une époque ou dans un individu, du niveau moyen des lumières, des jugements sur ce qui est juste ou injuste, sur le mérite et le démérite. Nous tenons pour certain qu’il y a en morale un fond inaltérable et des principes absolus, quoiqu’il soit inutile, à notre avis, de leur chercher ailleurs, et plus haut que dans notre nature même, des origines mystérieuses et beaucoup trop sujettes à discussion. Ces principes nous semblent fondés plus immédiatement et plus sûrement sur le sentiment même que tout homme porte en lui de ce qu’il est, de ce qui l’élève au-dessus de la nature des bêtes, de ce qui fait sa dignité et son excellence par-dessus tous les autres êtres, de ce qui convient ou ne convient pas à sa nature. Notre nature étant telle, nous devons agir de telle ou telle façon, sous peine de ne pas être véritablement des hommes. Voilà, selon nous, le fondement immuable de la morale, qui se trouve , pour ainsi dire, dans les entrailles de notre nature même. Faire sortir de l’homme lui-même la loi que l’homme doit suivre, ce n’est nullement, comme quelques-uns le voudraient, exclure Dieu de la morale, puisque c’est Dieu qui a fait l’homme ce qu’il est. Si la morale n’émane pas directement de Dieu même, elle en émane
indirectement, sans rien perdre de son autorité, gravée qu’elle est, en caractères ineffaçables, dans toutes les puissances supérieures de notre nature.
Mais en admettant qu’il y a quelque chose de fixe dans la morale, et en indiquant d’où vient cette fixité, il faut cependant, d’un autre côté, reconnaître qu’il y a bien du vrai dans ce qu’ont dit Montaigne, Pascal, Locke, et d’autres philosophes empiriques ou sceptiques, sur la diversité et la contradiction des jugements moraux, de siècle à siècle, de peuple à peuple et d'individu à individu. Il est certain que la conscience morale n’est pas au môme niveau, qu’elle n’a ni les mêmes clartés, ni la même rectitude et les mêmes délicatesses, ni les mômes défaillances ou les mêmes préjugés, selon les lieux et les climats, selon l’éducation, selon le degré de la civilisation ou de la barbarie, depuis l’âge de pierre jusqu’à nos jours. Suivant que l’on descend ou que l’on remonte le cours des âges, on voit une infériorité ou un progrès dans la somme des idées morales dont les coutumes, les mœurs, les lois sont la manifestation. A ce point de vue des lumières morales, de l’équité des lois, de l'adoucissement des mœurs, il y a un progrès de la conscience morale qu’il est dilRcile de nier et sur lequel nous aurons à revenir.
Mais si on se place au point de vue de la vraie valeur morale des actions, il n’en est plus de même. En effet, au sein de toutes ces variations, de tous
CCS progrès dans les idées et les coutumes morales, il y a quelque chose qui ne change pas, à savoir l’obligation absolue pour chacun d’agir toujours conformément aux jugements de sa conscience telle qu’elle est, c’est-à-dire de faire ce qu’il croit être le bien, d’éviter ce qu’il croit être le mal, en toute bonne foi et dans la sincérité de son cœur. Aussi les actes moraux eux-mêmes, les actes qui s’accomplissent en conformité avec la loi, doivent-ils être considérés à ces deux points do vue : en eux-mêmes; par rapport aux intentions et aux motifs, à la droiture et à la bonne volonté de l’agent; et du dehors, pour ainsi dire, au regard du bien et du mal qui en résulte pour l’individu lui-même ou pour la société. On voit déjà à l’avance comment le progrès moral est susceptible d’un double ou d’un triple sens, selon qu’il s’agit des idées, des lumières morales, ou des lois et de la conformité des volontés avec ces lumières, ou enfin de la quantité de bien ou de mal produite au dehors et dans la société. Quand donc on parle de progrès moral, il s’agit avant tout de bien savoir quel est ce progrès moral, sinon on court le risque de le nier où il existe réellement ou de le placer où il ne peut exister.
Demande-t-on si les hommes d’aujourd’hui sont pires ou meilleursque ceux d’autrefois, si nous valons moins ou si nous valons mieux que nos pères, on fait une question qui comporte des réponses trèsdifiérentes, suivant le côté par où on considère la
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moralité, suivant le sens qu’on attache à l’infériorité ou à la supériorité morale. Nous allons énumérer et discuter ces différentes réponses, en nous efforçant de donner à chacune un degré de précision qu’on ne rencontre pas ordinairement chez les historiens, les publicistes, les moralistes, les philosophes et les théologiens partisans ou adversaires du progrès dans l'humanité, à cause des équivoques qui abondent en cette matière, et faute d’une analyse complète des éléments divers d’une question dont nous venons de faire entrevoir la complexité.
Nous entrons ici dans un débat dont le champ est singulièrement vaste et qui a soulevé bien des passions. Il s’étend à l’histoire, à la philosophie, à la morale et à la religion. C’est lui qui s’est agité, à toutes les époques, avec plus ou moins de vivacité, entre ceux qui ont pris parti pour le temps passé, les vieilles institutions, les vieilles moeurs, contre les partisans du temps présent, des réformes ou des révolutions, contre les défenseurs des mœurs et des institutions nouvelles. C’est par excellence, et dans sa plus grande généralité, la querelle des anciens et des modernes. Nous lui en donnons le nom, quoique cette querelle célèbre reçoive ordinairement un sens plus particulier, et ne s’applique qu’à certains épisodes de l’histoire des lettres.
En effet la querelle des anciens et des modernes rappelle tout d’abord à l’esprit un débat purement littéraire, du xvii* et du xvm® siècle, avec les noms de
Perrault, de Fontenelle, de Lamotte, de Terrasson. Mais la querelle entre anciens et modernes, dont ' nous voulons parler ici, a un objet plus vaste et une acception plus générale. Elle n’est pas particulière à un pays et à une époque; elle ne demeure pas restreinte aux lettres, à la poésie, à l’éloquence et aux beaux-arts. D’ailleurs, même en la prenant au point de vue spécial des lettres et des beaux-arts, cette grande querelle n’est pas particulière à l’histoire littéraire de tel ou tel pays, de tel ou tel siècle.
Ce n’est pas en effet seulement en France que s’est élevée la question, si vivement débattue, de la supériorité des anciens sur les modernes ou des modernes sur les anciens. On la retrouve à Athènes et à Rome, dans l’antiquité, et dans les temps modernes, en Angleterre, en Italie, en 'Allemagne, comme en France (1). Partout où les lettree ont eu quelque durée, partout où elles ont jeté quelque éclat, cette même question du progrès ou de la décadence des ouvrages d’esprit a mis aux prises les partisans des anciens et les partisans des modernes.
Assurément les uns et les autres n’ont pas toujours fait preuve dans cette discussion d’un goût bien sûr, d’une saine critique, et même de la plus
(1; Voirrfiùloirs de la querelle des ancient et des modernes, par Hippolyte Rigault. in-8», Hachette 1856.
Voir aussi mon Histoire de la philosophie cartésienne (3* édit., 1" vol., chap. xmi) où je montre les liens qui rattachent les partisans des modernes à la philosophie de Descartes.
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simple équité. De part et d’autre, il y a bien des équivoques, des malentendus, des préjugés, des argumentsplus quemédioeres, avec une grande ignorance des lois du développement de l’esprit humain, comme aussi de la différence essentielle, qui sépare le génie et l’imagination, de la science, des procédés techniques et de l’industrie. L’amour-propre, l’entêtement, la vanité prolongent, enveniment la dispute et rendent impossible un jugement impartial , une solution équitable. Les défenseurs des modernes ont sans doute plus d’une fois mérité, j’en conviens, le trait piquant que leur lance La Bruyère ; « Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple; il tire la raison de son goût particulier et l’exemple de ses ouvrages (1). » Cependant ces débats de gens de lettres, souvent futiles en apparence, ont un intérêt philosophique à cause du lien qui les rattache à la question plus générale des progrès de l’esprit humain.
Mais la poésie, l’éloquence et les beaux-arts ne sont pas l’unique champ de bataille où se soient rencontrés les partisans des anciens et ceux des modernes. La question de la supériorité des uns ou des autres, au point de vue moral, a été l’objet de discussions bien plus anciennes, qui sont de tous le.s
(1) Des ouvrages de l’esprit.
temps et de tous les pays, et non pas particulières à des époques d’une culture littéraire plus ou moins savante et raffinée. Bien des siècles avant qu’il y eût une littérature chez' aucun peuple du monde, et déjà peut-être, dès la seconde des générations humaines, la morale aussi a eu sa querelle des anciens et des modernes, querelle qui ne s’est pas seulement agitée dans le cercle des beaux esprits et. des académies, mais en tout temps et en tout pays, dans chaque famille, autour de chaque foyer, entre les pères et les fils, entre les anciennes et les nouvelles générations, entre les partis religieux et politiques, les uns amis, les autres ennemis des , vieilles moeurs, des vieilles croyances, des vieilles institutions. » >
Cependant, bien que différentes l’une de l’autre, ces deux questions se touchent en plus d’un point.- De part et d’autre, il s’agit de la supériorité des anciens sur les modernes ou des modernes sur les anciens. Toutes deux supposent la distinction des éléments perfectibles ou non perfectibles de la nature de l’homme; toutes deux, nous le verrons, se résolvent d’une manière analogue et par la même méthode; toutes deux, d’ailleurs," ont été embrouillées et obscurcies par des confusions du même genre; toutes deux enfin, étant rapprochées, se renverront une mutuelle lumière. " '
Mais en quoi consiste le progrès moral avec lequel nous ferons ce parallèle, et que nous nous proposons
EN PSVCHOLOfilE ET EN MORALE
de mettre ici en question^ Il importe, d’après ce qui / précède, de le déterminer avec précision, pour qu’il *n’y ait point de méprise sur notre véritable pensée.
D’abord nous laisserons de côté la théorie du pro- * grès général de l’humanité et les diflférentes lois ou formules que les historiens et les philosophes en ont données, pour ne nous occuper que du progrès moral. Dans le progrès moral lui -même, où d’ordi- ►naire on comprend les deux^questions du progrès > des lumières ou de la morale scientifique et du progrès de la bonne volonté et de la vertu, nous négligerons la première, quel qu’en soit l’intérêt, pour nous renfermer dans la seconde. Nous verrons' d’ailleurs que le progrès des idées en morale rentre dans le progrès intellectuel.
Nous voulons donc rechercher si le vrai bien moral, si la vertu, va réellement en augmentant dans le monde à mesure^ que les générations humaines se succèdent, à mesure que les sciences, les arts, l’industrie, les lois et les gouvernements, la civilisation, la raison elle-même se perfectionnent. Il ne s’agit pas de savoir si les hommes ont aujourd’hui des idées plus étendues et plus* exactes de la justice, s’ils connaissent mieux leurs devoirs, mais s’ils pratiquent mieux, et d’une manière plus désintéressée, ce qu’ils en connaissent; il ne s’agit pas de savoir s’ils sont plus instruits et plus avisés, mais s’ils sont plus dévoués, plus honnêtes, plus vertueux, à ne considérer rigoureuse-
ment que ce qui fait la valeur morale des actions. Voilà le sens précis dans lequel nous examinerons s’il y a progrès ou déchéance dans l’humanité, ou l)ien une sorte.de statu quo, une moyenne toujours la même, en dépit de toutes les apparences contraires, en un sens ou en un autre. C’est un point sur lequel il n’est pas sans quelque importance de savoir à quoi s’en tenir si on veut juger avec équité, non-seulement les temps passés, mais aussi les temps présents. Aussi, môme après toutes les grandes discussions dont la morale a été récemment l’objet, cette question ne nous a-t-elle pas paru indigne d’attirer quelques instants l’attention des philosophes et des moralistes.
L’idée d’une déchéance, d’un âge d’or ou d'un paradis perdus, se trouve dans les plus anciennes légendes de l’humanité. Plus haut on remonte dans son histoire, plus forte et plus universelle on trouve la croyance que les anciens l’emportent en toutes choses, par la sagesse et la vertu, comme par la force du corps et par la durée de la vie. Cependant cette croyance ne tarde pas à rencontrer un certain nombre de contradicteurs qui osent mettre en doute cette supériorité attribuée aux ancêtres. Déjà, dans l’Iliade et dans l’Odyssée, en face des partisans des anciens, il y a des partisans des modernes. Nous nous vantons, dit Diomède (1), d’être meilleurs que
(1) Iliade, itiuXi rot Trarépuv /it/ à/tilysvc( tixofuS' «vou.
nos pères. D’autres, comme Nestor ou Mentor, mettent les pères au dessus des fils (1). Dans l’un ou l’autre de ces deux camps on pourrait ranger la plupart des hommes politiques, des orateurs, des écrivains de la Grèce ou de Rome. Les uns défendent les institutions et les mœurs anciennes, morea majorum, instituta patrum; les autres au contraire leur font la guerre et prennent en main la cause des idées nouvelles et des hommes nouveaux. Si Horace est du parti des modernes dans les lettres, en morale, il semble du parti des anciens, à moins qu’on ne prenne pas au sérieux ses invectives contre la corruption croissante de son siècle (2). Non-seulement le débat se continue chez les modernes, mais en outre il s’étend et prend ^ un nouveau caractère de vivacité par l’intervention des croyances religieuses. Persuadés que, hors leurs croyances, la morale n’a plus de soutien, les théologiens ont toujours prétendu que l’afîaiblis-
(1) Mentor dit dans l’Odyssée :
SOtO/BOI fOLp TOI ItuTfn i/iOTot nÛT/Ol ntXoVTKl, oi niiov$( xocxtou;. IJctOfiot ii tc itoxpot âptiout.