DE I.A CONSCIENCE
seraent de la foi ancienne était la mesure de la corruption croissante de l'humanité, le signe certain d’une décadence morale, sans remède et sans espoir. Sans cesse ils nous vantent la beauté des anciens jours. De là la vivacité de leurs plaintes, plaintes sincères au fond, malgré toutes les déclamations et les exagérations qui d’ordinaire les accompagnent.
Non moins vifs, mais peut-être moins sincères, sont les partis politiques. Si vous écoutez les esprits chagrins, mécontents de tous les régimes, la corruption est toujours à son comble ; tout est fange, tout est orgie pendant le temps qu’ils ne sont pas les maîtres. Qu’ils le deviennent à leur tour ; tout aussitôt d’autres détracteurs lanceront les mêmes anathèmes contre la société qui les supporte à sa tête, au lieu de les y placer eux-mêmes. Combien ne faut-il pas rabattre de toutes ces déclamations, inspirées par l’esprit de parti plutôt que par l’amour de la morale et de la vertu! Il ne faut croire ni les ' uns ni les autres, il faut laisser de côté les satires " et les pamphlets, si l’on veut juger avec équité le temps où l’on vit.
Cet esprit de dénigrement du temps présent est un vieux travers que déjà signalait Sénèque : « Tu te trompes, écrit-il à Lucilius, si tu t’imagines que le luxe et la mollesse, que le relâchement moral et toutes ces autres choses que chacun reproche au temps où il vit, sont particulières à notre
siècle (1). Voltaire aussi a noté ce penchant naturel à se plaindre du temps présent. « Je sais, dit-il, qu’il est doux de se plaindre, que de tout temps on a vanté le passé pour injurier le présent, que chaque homme a imaginé un âge d’or d’innocence, de bonne santé, de repos et de plaisirs qui ne subsistent plus (2). » Faisons aussi la part de l’envie qui épargne les morts et qui s’attache aux vivants (3).
En regard de ces pessimistes par humeur noire, par esprit de parti politique ou religieux, il y a des optimistes, non moins exagérés, des complaisants, des panégyristes, qui trouvent que tout est bien dans le temps présent ; il y a des rêveurs, des réformateurs de la société, des philosophes, qui regardent le mal comme le triste lot du passé, et qui veulent
nous faire croire à son extinction plus ou moins
(1) Erras, ini Lucili, si existiinas nostri sœculi esse vitium luxuriam et ncgligentiam boni nioris, et alia qiiæ objecit suis quisque temporibus. Hominum sunt ista non temporum; nulla (Btas vacavit a culpa. Epist. x/7, La vivacité même des critiques contre les mœurs et les vices du temps peut témoigner • d’un progrès delà conscience morale qui condamne plus sévèrement ce qu’elle ne condamnait que faiblement autrefois. Ce que dit ailleurs Sénèque d’un individu s’applique aussi à une époque tout entière : Et hoc ipsum argumcntum est in melius translati anirai quod vitia sua quæ adhuc ignorabat videt. Ep. 6.
(2) Commentaire sur Pascal. Dans l'Essai sur les moeurs il cite un auteur du Id”” siècle qui, a selon l’usage des auteurs peu judicieux, se plaint que la frugale simplicité a fait place au luxe. > Chap. lxxxi.
. t3) Paacitur in vivia livor, post fata quiescit. Ovide.