DE DA CONSCIENCE
ce lointain ancêtre avec un Français du xix® siècle. S’il en était autrement où serait pour nous l’intérêt des histoires et des littératures anciennes ? Racine se serait-il donc trompé en disant : « J’ai reconnu avec plaisir par l’effet qu’a produit sur notre théâtre tout ce que j’ai imité d’Homère ou d’Euripide que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles (1). » Imaginez un seul changement dans les puissances et les lois de l’âme humaine, l’unité du genre humain serait plus radicalement détruite que par une métamorphose des traits et des organes extérieurs.
Comme dans la nature les forces et les agents demeurent les mêmes, quelle que soit la variété toujours croissante des effets et des produits qu’en tirent la science, l’industrie et la culture, de même les forces primordiales de l’humanité sont immuables, quelque diverses que soient leurs manifestations, suivant les lieuxetles temps, et quelques changements que la civilisation introduise dans les moeurs et dans les idées.
D’ailleurs la notion même du progrès n'enferme- * t-elle pas nécessairement l’idée de quelque chose qui ne change pas, qui persiste à travers tous les changements, toutes les évolutions qui le modifient, de quelque chose qui est, pour ainsi dire, le sujet
(1) Préface d'Iphigénie. La Bruyère a dit de même : « La raison est de tous les climats et l’on pense juste partout où il y a des hommes. » (Chapitre des jugements.)
mêpie du progrès, et qui seul en fait le lien et la continuité ? Otez ce sujet qui demeure le même, ce bien qui réunit toutes ces modifications successives, vous n’avez plus une évolution, une véritable progression, mais seulement une succession fortuite de phénomènes sans continuité, saus rapport les uns avec les autres. On peut donc dire du progrès ce que saint Thomas, d’après Aristote, a dit du mouvement : oranis motus fundatur in immobili.
Si le progrès suppose quelque chose qui ne change pas, il n’a lieu qu’au sein de ce qui est susceptible de changement. C’est seulement dans ce que notre nature a de variable que nous trouverons le domaine et la matière du progrès en général et du progrès moral en particulier. Parmi ces choses sujettes à variation et à changement, il y a encore, au point de vue du progrès, une distinction importante à faire. En effet il en est qui ne sont susceptibles de perfectionnement qu’au sein même de Tindividu, qui commencent et qui périssent avec lui, tandis que d’autres peuvent s’étendre, par voie de transmission, d’un individu à un autre individu, d’un individu à l’espèce tout entière, et se perfectionner de génération en génération.
Buffon a parfaitement distingué ces deux sortes de perfectionnements, les uns renfermés dans les limites de l’individu lui-même, les autres franchissant ces limites et s’étendant à l’espèce tout entière, par héritage et par accumulation • « Il faut distin-
guer, dit-il, deux genres de perfection, l’un stérile, et qui se borne à l’éducation de l’individu, et l’autre fécond qui s’étend sur toute l’espèce, et qui s’étend autant qu’on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n’est susceptible de cette perfection d'espèce ; ils ne sont aujourd'hui que ce qu’ils ont été, qu’ils seront toujours, et jamais rien de plus, parce que leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de leur père et mère, au lieu que l'homme reçoit l’éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions des autres hommes et peut, par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour les perfectionner tous les jours de plus en plus (1) ».
Or parmi ces éléments, qui ne sont susceptibles dans l’homme que d'une perfection purement individuelle, se placent au premier rang la pureté des intentions, la bonne volonté, sans laquelle nul n’est vertueux, et tout ce que nous appellerons devoirs de vertu, pour emprunter la langue de Kant. A ces devoirs de vertu, qui ne sont féconds que pour l’individu, Kant oppose les devoirs de droit qui consistent dans la conformité des actions avec l’ordre extérieur, ou avec la légalité, bien différente de la vertu, quoiqu’elle puisse en avoir toutes les
(1) Discours sur la nature des animaux.
EN PSYCHOl.OGIE ET EN MORALE
apparences. Il est possible que la pratique des devoirs de droit aille en se perfectionnant dans l’espèce, qu’elle s’étende, comme dit Buffon, par les institutions de la société, mais il n’en est pas de même des devoirs de la vertu.
De l’aveu de tous les moralistes, au moins de ceux qui ont admis une loi morale naturelle, de l’aveu de tous les théologiens, la vertu n’est-elle pas en effet tout entière dans la pureté, dans la droiture de l’intention, et ne se mesure-t-elle pas sur le degré d’énergie de la bonne volonté, choses qui échappent à toute législation, à toute prise ou contrainte du dehors (1) ? Agir avec une intention pure, c’est agir uniquement en vue du bien, ou de ce qu’on se persuade sincèrement être le bien, à la condition que, si nous nous trompons, il n’ait pas dépendu de nous de nous éclairer davantage et que nous soyons, comme disent les théologiens, dans un cas d’ignorance invincible. Malgré l’abus qu’en ont fait les casuistes, avec leur méthode de direction de l’intention, si impitoyablement raillée par Pascal, le principe lui-même n’en demeure pas moins d’une inébranlable vérité. Il va sans dire que ce n’est pas une intention détournée à plaisir de son véritable but, une intention factice et fausse, mais l’intention réelle et vraie, dans laquelle nous faisons consister le mérite
(1) Oitine honestum voluntarium est, dit Sénèque, lettre 56, à LuciliuB.
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ou le démérite de l’agent. Faire le bien tel qu’on le conçoit, et dans la mesure où il est possible d’y concourir, voilà ce qui est demandé, sans rien plus, à chacun. C’est toujours à cette intention qu’il faut en revenir quand on veut juger, non de la quantité de bien ou de mal qui a pu résulter au dehors de telle ou telle action, mais de la valeur morale, du mérite ou du démérite de l’agent. Quelle serait donc cette justice qui condamnerait celui qui ne fait pas le bien qu’il ignore invinciblement, ou qui fait le mal, mais sans le savoir et avec la persuasion de faire le bien (1)? Ces paroles de l’Évangile : Votre foi vous a sauvés ; ou bien encore ces autres paroles non moins consolantes : Bienheureux ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu, peuvent s’appliquer non-seulement à celui qui a cru en Jésus- Christ, mais à quiconque en ce monde a agi avec une bonne intention, dans la sincérité de son cœur, alors même qu’il sa serait trompé, alors même qu’il aurait fait le mal au lieu de faire le bien.
(1) 11 n'est pas aisé un toutes circonstances, même à des esprits éclairés, de reconnaître où est le devoir. Ainsi Joseph de Maistre a pu dire avec vérité : « Le difficile n’est pas de faire son devoir par les temps d'épreuves civiles, mais do le connaître. »