DS LA CONSCIENCE
cord l’un avec l’autre. D’ailleurs, il est difficile, sinon impossible, de les comparer ensemble et de s’assurer de leur rapport exact.
En effet, pour être plus éclairée ou plus sage, une action n’est pas toujours plus pure et plus désintéressée. Il y a aujourd’hui moins d’erreurs, moins de préjugés, moins de cas d’ignorance invincible, que dans les temps passés ; il y a plus de lumières pour discerner ce qui est nuisible à la société ou à l’individu lui-même, mais autre chose sont ces lumières, autre chose est la vertu. Loin que ces lumières en augmentant accroissent nécessairement la vertu, trop souvent elles ne font que rendre plus coupables le peuple ou l'individu qui agit néanmoins comme s’il ne les avait pas. D’un autre côté, par une conséquence non moins rigoureuse, elles diminuent le mérite de ne pas faire le mal, si le mal est plus ou moins empêché parles obstacles qu’oppose un plus grand degré de civilisation, une organisation sociale meilleure, et non la ferme volonté dans l’individu de ne pas le faire, quoiqu’il arrive, quelle que soit la force des tentations, quelle que soit l’assurance de l’impunité. Enfin la notion de l’intérêt bien entendu, en prenant la place de celle du devoir, peut enlever tout mérite aux actions les plus vertueuses en apparence. S’il y a aujourd’hui moins de crimes, moins d’assassins, moins de voleurs de grande route, ce qui est un gain incontestable pour la civilisation, est-ce à dire qu’il y ait un
gain aussi assuré pour la morale, qu’il y ait moins de vices, moins de corruption, ou qu’il y ait plus d’hommes vertueux et dévoués? Il est vrai que les statistiques, les comptes rendus de la justice criminelle, attestent une diminution croissante des crimes et des délits. Mais les statistiques ne regardent les actions que par le dehors, en laissant de côté les intentions et les motifs. Elles ne peuvent en effet tenir compte de l’affaiblissement des tentations de la misère, du perfectionnement de l’ordre social, ou. du mécanisme administratif et judiciaire, des empêchements divers qui en résultent pour l’accomplissement du mal, du châtiment plus assuré et enfin des progrès de la police de l’état. Combien de mauvaises actions restent à l’état de pensées et de désirs uniquement parce qu’il est impossible de les en faire sortir ? Combien de bonnes actions, qui ne pouvaient avoir autrefois que le mobile du devoir, seront plus tard accomplies par le seul mobile de l’intérêt bien entendu, dont la notion se développe avec les progrès de l’intelligence et pénètre, pour ainsi dire, dans l’organisation même de la société? De combien de ces actions ne peut-on pas dire avec La Bruyère ? « Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors, que nous les ferions par inclination ou par devoir (1). »
(1) Chapitre de l’homme ^
DE LA CONÜCIJJNCE
Vüici une route escarpée qui louge un précipice, route autrefois dangereuse où bien des voyageurs ont péri. Ils y passent aujourd’hui en plus grand nombre, sans nui accident. Est-ce donc qu’ils sont plus robustes, qu’ils ont le pied plus ferme et plus agile ? ou n’est-ce pas plutôt parce que l’étroit sentier a été élargi, et qu’il est garni de garde-foug aux passages les plus difficiles? C’est uniquement parce qu’on n’y peut plus tomber qu’aucun voyageur n’y tombe plus (1).
De même nous aurions tort de trop nous vanter d’un moins grand nombre de crimes au temps où * nous vivons. Peut-être ces crimes ne sont-ils plus rares que parce qu’ils sont plus empêchés, et nullement parce que nous sommes meilleurs, peut-être est-ce uniquement à cause des liens de plus en plus forts dont une société civilisée enlace chaque individu au sein de l’ordre et de la loi, et par cet ensemble de causes déjà indiquées, où n’entrent absolument pour rien ni la pureté des intentions, ni la bonne volonté. 11 en résulte, sans nulle amélioration de la
(1) Vauveuargues a dit dans le même sens : « Ce n’est jms mon dessein de montrer que tout est faible dans la nature humaine en découvrant les vices de ce siècle ; je veux, au contraire, en excusant les défauts des premiers temps, montrer qu’il y a toujours eu dans l’esprit de.s hommes une force et une grandeur indépendantes de la mode et des secours de l’art. » Discours sur le caractère des différents siècles. Edition (Jilbert, Tom. I, p. i6î. C’est bien là aussi ce que nous avons l’intention de montrer.
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volonté, que tel individu est contraint à être moins malfaisant, par la force môme des choses, par la difficulté croissante de mal faire (1) .
Par là on voit comment il y a un progrès de la civilisation auquel peut bien ne pas correspondre, en dépit de toutes les apparences extérieures, le vrai progrès moral, le progrès du désintéressement, delà pureté du cœur, de la vertu. Les sciences morales, politiques et économiques qui règlent les rapports des hommes en société, les conditions d’existence sociale de l’espèce humaine, l’opinion publique, les mœurs, les actions prises en elles-mêmes, indépendamment des motifs, voilà la sphère où demeure enfermé le progrès qu’on a trop souvent le tort de prendre pour le progrès moral. En résumé, il y a un progrès intellectuel et social, et non un progrès moral, il y a un gain politique pour le bon ordre, pour
(1) Sous les manifestations extérieures les plus diverses, dit Schopenhaucr, la significaton morale peut dtre réellement la niême. Pour un même degré de méchanceté, l'un peut mourir sur la roue et l’autre tranqdillement au sein de sa famille. Ce peut être le même degré de méchanceté qui s'exprime che» un peuple en traits grossiers, comme le meurtre et le cannibalisme, et chez un autre au contraire en intrigues de cour, par toute espèce d'abus et de roueries en petit et en miniature. L’essence demeure la même. Il ne faut pas croire qu’un état plus parfait, ou bien peut-être qu’un dogme salutaire, généralement accepté, de peines et de récompenses en deçà de la mort pourrait empêcher toute infraction; il y aurait là un gain politique mais non moral ; ce serait seulement un obstacle à la manifestation de la volonté à travers la vie. Die Welt aïs Wille and Vorsiellung, 4" livre, paragr. 00.
BOUILLIKH. ()
la civilisation, et non pour la vertu qu’il faut se •résigner à retrancher du domaine de la perfectibilité, pour la laisser tout entière, dans la conscience de l’homme vertueux, avec son incommunicable essence (1).
* (1) Ces distinctions nécessaires, quand il s’agit du progrès moral, n’jnt pas été faites, ou du moins n’ont pas été assez 'nettement marquées, par la plupart de ceux qui ont traité du progrès moral et social, par Javary dans sa thèse sur le progrès, '■ in-8“, 1851 ; par Rigault dans son histoire de la querelle des an-
ciens et des modernes ; par About dans son ouvrage spirituel, mais peu philosophique, sur le progrès.