CHAPITRE X
La vertu doit-elle devenir un jour de nulle application et do nul usage par le perfectionnement du noécanisme social ? — Progrès incessant de la morale, extinction de la pensée même du mal, d’après Perrault, Condorcet, Fichte, Herbert Spencer, etc. — Chimère et contradiction de ce prétendu progrès suprême. — Déchéance inévitable de l'individu et de la société sans la vertu, malgré tous les perfectionnements imaginés pour la rendre inutile. — Impossibilité de concevoir un état de l'humanité où il n’y ait plus de place pour la vertu; — Epreuves et souffrances inhérentes à notre nature même. — Les souffrances morales d’autant plus vives, la mort d'autant plus cruelle, que la vie matérielle est plus douce. — Nécessité de la force et de l’énergie morale en toute condition de la vie, en tout état de la société et du monde.
Nous avons indiqué dans le chapitre précédent comment, sans améliorer en rien les volontés et les cœurs, la civilisation avait pour effet d’empêcher un certain nombre d’actions nuisibles et criminelles. Telle est même la force croissante de ces empêchements matériels et moraux que quelquesuns s’y sont trompés au point de mettre en doute l’utilité future de la vertu et de ne plus lui laisser de place dans une société convenablement perfectionnée. Le résultat suprême de la civilisation sera de dispenser l’homme à un certain jour de
l’apprentissage et do l’exercice de la force morale, do supprimer la vertu, ou du moins de la rendre chose vaine et superflue, par l’extinction successive de la pensée même du mal, à mesure que diminuent les avantages, les tentations et les possibilités de le faire. C’est là que doit aboutir ce progrès sans fin que Charles Perrault attribue à la morale, comme à la science elle-même : « Le genre humain, dit-il, doit être considéré comme un seul homme éternel en sorte que la vie de l’humanité, comme la vie de l’homme, a son enfance et sa jeunesse; quelle a actuellement sa virilité, mais qu’elle n’aura pas de déclin, et que cette loi d’un incessant progrès est vraie et démontrable non-seulement pour les sciences exactes ou d’observation, et pour l’industrie ou la politique, mais même pour la morale ou pour l’art (1). »
Mais Fichte est bien plus explicite dans son ouvrage sur la Destination de l'homme. « Un jour, ditil, viendra où la pensée même du mal s’effacera de l’intelligence des hommes. Aucune perturbation nouvelle ne les empêchera plus, dans la suite des temps, de graviter vers le bien par toutes les puissances de leur âme, par toutes leurs facultés intellectuelles. Aucun homme. Dieu merci, ne fait le mal pour le mal, il le fait pour le bien qu’il en attend.... Mais une fois la société constituée telle
• Dig
( 1 ) Parallèle des anciens et des modernes.
que la raison le veut, toute mauvaise action, au lieu d’un avantage quelconque, ne rapportera à son auteur qu’un préjudice assuré.... De la sorte le moment arrivera où, dans sa patrie, à l’étranger, sur toute la surface de la terre, le méchant ne trouvera pas à qui nuire impunément, et par conséquent il se trouvera dépouillé de la liberté et de la volonté même de faire le mal. Car nous ne pouvons supposer qu’il continue à aimer le mal, si le mal devait toujours avoir pour lui des conséquences fu- * nestes (1). »
Voilà au premier abord, à ce qu’il semble, la plus belle des perspectives pour l’avenir de l'humanité. Cependant elle a un fâcheux revers que Fichte luimême n’a pu entièrement se dissimuler. En effet, il ajoute : « Mais il faudra en même temps que de son côté l’homme de bien renonce aussi aux nobles prérogatives de la liberté et de la volonté personnelle. » Certes ce progrès, déjà on le voit, sera payé bien cher au prix de la renonciation à ces nobles prérogatives.
Je ne citerai pas .Fourier ni d’autres réformateurs qu’on a peine à prendre au sérieux et qui, grâce à leurs ingénieuses combinaisons, se sont imaginé que comme par un coup de baguette, ils feraient disparaître le mal de la terre ou même le
(l) Destination de l'homme, 3* partie, la croyance, p. 275, traduction de liarchou do Penhoen.
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