‹ De la conscience en psychologie et en morale (volume 2)Chapitre 19 sur 25 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rapports du progrès moral et du progrès inlellectuel. — Analyse de la doctrine de Thomas Buckle sur le progrès social. — Négation de l’influence de l'élément moral sur les progrès de la civilisation. — Immobilité et stérilité de l’élément moral. — Mobilité et fécondité de l’élément intellectuel. — L’homme, à la fois ignorant et puissant, plus dangereux, s’il est honnête, que s’il ne l'est pas. — Exemple des persécuteurs et des fanatiques. — Les seuls progrès de l’intelligence, et non ceux de la morale, ont diminué les fléaux do la guerre et des persécutions religieuses. — Critique du système de Buckle. — Influence de Télément moral. — Comment la vertu, quoique non progressive elle-même, est une condition du progrès social. — Quant aux lumières morales et aux actions légalement bonnes, elles sont progressives, comme l'intelligence d'où elles dépendent ou comme Tordre extérieur dont elles font partie. — L’élément intellectuel lui-même ne pourrait se soutenir à une certaine hauteur sans Télément moral. — Des appréhensions que peuvent faire naître certains progrès de l’intelligence et de la civilisation. — Point de progrès social sans l’union des deux éléments.

Nous avons distingué la vertu de tout ce cuti n’est pas elle, des lumières de l’intelligence, d''s idées morales, de tout élément étranger, de toute assistance du dehors, qu’elle vienne de la société ou de la famille elle-même. L’unique mesure du mérite ou de la valeur morale de l’individu, mesure

DK DA CONSCIENCE

fixe et invariable, c’est le degré et l’énergie de sa bonne volonté, voilà le point fondamental sur lequel nous avons insisté. Le progrès de cette bonne volonté, qui seule constitue la vertu, se renferme tout entier dans l’individu ; c’est un effort entièrement personnel qui finit, de même qu’il commence . avec lui. Quant aux lumières morales qui relèvent de l’intelligence, et non de la volonté, quant aux actions légalement bonnes qui font partie de l’ordre extérieur, ce sont choses qui sont perfectibles, nonseulement dans l’individu mais dans la société. Ainsi il y a un progrès moral purement individuel et un progrès moral, au moins en apparence, qui est purement social. Il importe d’avoir constamment en vue cette distinction quand il s’agit de la question des rapports du progrès moral et du progrès intellectuel. La question a aujourd’hui d’autant plus d’importance, et provoque d’autant plus de controverses, qu’il se fait plus d’efforts chez tous les peuples civilisés, pour étendre à tous l’instruction, dans l’espérance d’une amélioration ou d’une régénération morale de la société.

Quelles sont donc les parts -réciproques de l’élément moral, entendu au double sens que nous venons de rappeler, et de l’élément intellectuel proprement dit, au sein du progrès général de la société ? Tout serait l’œuvre de l’élément intellectuel, tandis que l'influence de l’élément moral serait nulle, d’après la doctrine récemment soutenue en Anglc-

terre par un historien philosophe, Thomas Buckle, dans sa belle et savante histoire de la Civilisation en Angleterre (1). Ce livre, que divers articles (2), et une traduction récente, ont déjà fait connaître en France, a suscité de vives discussions en Angleterre. Il mérite un sérieux examen à cause d’une part brillante de vérité qui peut faire illusion sur la dangereuse erreur qu’il renferme. Cette erreur n’e.st sans doute pas particulière à Thomas Buckle; elle lui est commune avec les philosophes ou les moralistes empiriques et positivistes qui font, en vertu de leurs principes, dériver tout le progrès social de la science et de l’organisation de la société. Mais nul n’a développé cette thèse avec plus d’éclat, plus de savoir, d’une manière à la fois plus spécieuse et plus systématique, et avec une plus grande conviction, à ce qu’il semble, de l’insignifiance de l’élément moral.

Buckle, il est vrai, dès le début de son ouvrage, distingue dans le progrès de la civilisation, l’élément moral et l’élément intellectuel; mais, s’il no nie pas l’existence de l’élément moral, il prétend le réduire à un rôle insignifiant, ou même nul, dont l’historien et le philosophe no doivent tenir aucun compte dans l’histoire des progrès de l’humanité. Le

(1) Hislory of civilisation in England , 3 vol. in-12. London, 1867.

(2) Voir surtout l'article de M. Maury dans la Revue des Doux

Mondes du 15 mars 1868. • .

DE LA CONSCIENGE

but de son ouvrage est de démontrer l’insignifiance et la stérilité, ou même l’influence souvent pernicieuse, de cet élément. L’histoire à la main, il le met en parallèle avec l’élément intellectuel pour lui faire son procès. Quel contraste entre l’immobilité, la stérilité du second, et la mobilité, la fécondité du premier! Depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, rien, dit-il, n’a moins changé dans le monde que les grands dogmes communs à tous les systèmes de morale, tels que ceux-ci : faire du bien aux autres, sacrifier pour leur avantage nos propres désirs, aimer notre prochain comme nous-mêmes, honorer ses parents, contenir ses passions, respecter ceux qui sont placés au-dessus de nous, et quelques autres qui sont les principes essentiels de la morale (1). Tels ils étaient, il y a des milliers d’années, tels ils sont aujourd’hui, sans qu’un iotay ait été ajouté parles livres et par les sermons de tous les théologiens du monde.

Nous faisons immédiatement nos réserves à l’endroit de cette prétendue immobilité de la morale comme science. Si on regarde de plus près, et plus attentivement que Buckle, les œuvres des moralistes anciens et des moralistes modernes, nous ne croyons pas impossible de découvrir chez les seconds, en fait de justice, de bienfaisance, de charité, des maximes et des sentiments qu’on ne trouve pas, ou dont on trouve à peine la trace chez les premiers.

(1) 1" vol., chap. IV.

Si la morale a des principes immobiles et un fondement inaltérable dans la nature humaine ellemême, comme nous l’avons déjà dit, il n’en résulte pas qu’elle ne soit susceptible d’aucun développement, Les principes eux-mêmes s’éclairent et s’étendent, se rectifient par le progrès des lumières, par des déductions plus étendues, plus exactes, plus rigoureuses, par des applications nouvelles, à mesure que les circonstances extérieures deviennent moins défavorables. Ainsi, même au point de vue purement théorique, et tout en admettant l’immutabilité de ses principes, il nous semble faux d’attribuer à la science de la morale une immobilité absolue. Mais poursuivons l’examen de la thèse de Buckle, sans nous arrêter plus longtemps à cette première erreur.

En regard de cette immobilité prétendue de la morale, il oppose la mobilité des idées intellectuelles. Les connaissances scientifiques s’ajoutent sans cessé les unes aux autres, les hypothèses, les expériences, les découvertes se succèdent sans interruption'; des sciences anciennes sont renouvelées, de nouvelles sciences sont créées, la puissance de l’homme va -toujours en augmentant. Les systèmes de morale qui ont eu le plus d’autorité sont tous les mêmes au fond, à quelque époque qu’ils appartiennent, tandis que tous les grands systèmes intellectuels ou scientifiques se distinguent les uns des autres par des différences fondamentales. Comment donc un élé-

ment immobile fournirait-il la matière de ce qui change continuellement? Dans l’élément intellectuel seul, à cause de sa mobilité, doit se trouver la raison du progrès dont l’essence même est le changement.

Voici encore un autre avantage que Buckle fait valoir en faveur de l’élément intellectuel comparé à l’élément moral. Non-seulement l’élément intellectuel est mobile, mais ses œuvres sont transmissibles et se perpétuent facilement à travers les siècles ; non-seulement les résultats intellectuels ont le don de survivre à ceux qui en sont les auteurs, mais une fois acquis à la science, ils ne se perdent plus. Loin même qu’ils s’épuisent avec le temps, leur fécondité semble souvent s’accroître à mesure que s'écoulent les généiations des penseurs et des savants. Telle découverte scientifique donne seulement après des siècles ce qu’elle enfermait de plus précieux pour le bien de l’humanité et pour l’avancement ultérieur de tout un groupe de sciences.

En regard de ce développement continu de l’élément intellectuel, de cet accroissement sans bornes de connaissances qui s'enchaînent les unes aux autres et que la science enregistre, pour ne plus jamais les perdre, combien l’influence de l’élément moral,^ selon l’historien de la Civilisation en Angleterre, est peu de chose! Combien est peu de chose le bien qui découle des facultés morales! Que produisent en effet les bonnes actions et qu’en reste-t-il pour le bien des générations suivantes? Déterminées par

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EN PSYCHOLOGIE ET EN MORALE lôS

des motifs qui ont leur source dans une certaine discipline individuelle, dans le gouvernement de soimême par soi-même, dans le sacrifice de soi, les bonnes actions n’ont qu’un caractère tout personnel et sont entièrement dépourvues de ce double avantage de durer et de se transmettre. Une fois accomplies, il n’en reste plus de trace, elles sont comme si jamais elles n’avaient existé. Dans toutes les occasions semblables, chaque individu est obligé de les recommencer entièrement à nouveau, au prix des mêmes difficultés, des mêmes efibrts, et comme si jamais personne ne les avait faites avant lui.

Buckle, ou le voit, confond sans cesse le point de vue individuel et le point de vue social, la vertu ou le bien intérieur, qui s’achète toujours au même prix avec le bien du dehors, qui devient de plus en plus facile, qui se transmet, qui s’accroît par les lumières, par les mœurs, par les exemples, par l’éducation et les lois. Il semble qu’en niant l’influence des actions personnelles il aurait dû au moins reconnaître celle des bonnes œuvres sociales, des institutions de charité qui s’étendent si manifestement au delà de la personne et répandent leurs ..bienfaits, plus ou moins loin et plus ou moins longtemps. Mais, suivant Buckle, les bienfaits même de la plus active philanthropie, les dons de la bienfaisance, les bonnes œuvres, les institutions charitables les mieux ordonnées et les mieux entendues, ne s’étendent jamais qu’à un bien petit nombre

d'individus et n’ont rien de durable. Si on suit leurs destinées on les voit partout dégénérer et tromper bientôt les vues de ceux qui les ont instituées. Ainsi le bien engendré par l’excellence morale ne peut entrer en comparaison avec les bienfaits, sans bornes dans l’espace, sans bornes dans la durée, de l’excellence intellectuelle. Tout en reconnaissant ce qu’il y a d’aimable et d’attrayant dans la bienfaisance, dans la philanthropie, dans les vertus so ciales, il ne les met pas moins au défi de rivaliser, pour le bien et le progrès de l’humanité, avec la moindre des découvertes scientifiques. Est-il donc vrai, comme le prétend Buckle, que les œuvres inspirées par la charité individuelle ont été toujours inefficaces, sans portée, saus durée? Combien de fois au contraire n’est-il pas arrivé qu’elles se sont transformées en des institutions publiques qui sont des bienfaits désormais aussi durables que les découvertes scientifiques?

Mais il va plus loin encore dans cette réaction contre l’importance, peut-être trop exclusive,- attribuée par d’autres, surtout par les moralistes et les théologiens, à l’élément moral. Non content en effet d’accuser l’élément moral de stérilité et d’impuissance, il ne craint pas de le signaler comme un mal, comme une sorte de danger public, contre lequel doivent se mettre en garde les vrais amis de l’humanité (1). C’est en effet sur lui qu’il rejette

(1) There is no instance or record o n ignorant man who

la responsabilité des plus grands maux dont les peuples aient jamais eu à souflfrir Parcourez, dit-il, l’histoire, prenez un homme vertueux, animé des intentions les plus pures, mais ignorant. Si cet homme, par malheur pour l’humanité, se trouve avoir en main une puissance quelconque, on le voit faire le mal et devenir un fléau d’autant plus grand qu’il est plus sincère, plus convaincu et plus dévoué. Considérez quels ont été, dans tous les temps, les hommes les plus durs, les plus impitoyables, ceux qui ont versé le sang innocent avec le moins de scrupule et de pitié. Ce n’étaient pas, l’histoire et les témoignages les plus véridiques l'attestent, des hommes pervers et corrompus, mais tout au contraire les hommes les plus sincères et les plus convaincus, les mieux intentionnés du monde, les plus désintéressés et des moeurs les plus pures et les plus irréprochables. On peut citer comme exemples les plus cruels inquisiteurs, les fanatiques religieux et politiques de tous les temps et de tous les pays. Plus leurs bonnes intentions ont été fermes et ardentes, et plus ils ont fait de mal dans la mesure de leur puissance. Au contraire diminuez la sincérité de ce fanatique ignorant, mêlez quelque alliage profane à ces motifs sacrés qui le font agir, vous diminuez d’autant son impitoyable énergie pour le mal. S’il est égoïste en même temps qu’igno-

havÎQg good intentions, and suprême power to enforce them, has not done far more evil than good. Chap. iv, p. 183.

rant, vous pourrez opposer son égoïsme à l’entêtement de son ignorance, vous pourrez mettre un frein, par l’intérêt ou la crainte, à sa méchanceté. Mais s’il ne connaît ni l’égoïsme ni la crainte, s’il n’est accessible à aucun genre de corruption, si son seul objet est le bien de la société, s’il le poursuit avec foi et enthousiasme, il n’y a plus de prise sur lui, il n’y a plus aucun moyen d’empêcher tout le mal qu’in* failliblement il fera dans son ignorance et dans son fanatisme. Cela est surtout visible dans l’histoire des persécutions religieuses. Le meilleur des empereurs, Marc Aurèle, est un de ceux qui a le plus persécuté les chrétiens, tandis que Commode et Heliogabale les ont laissés vivre en paix. Buckle cite encore l’histoire de l’inquisition espagnole et des affreuses persécutions contre les hérétiques qui , d’après les auteurs les moins suspects, furent l’œuvre des hommes les plus austères et les plus sincèrement religieux.

On voit ici dans sa conséquence extrême la doctrine qui prétendéliminer l’élément moral descauses du progrès de la civilisation. Sans doute il est arrivé que le désintéressement et le fanatisme se sont parfois rencontrés chez certains hommes qui ont fait le mal, tout en étant sincèrement convaincus qu’ils faisaient le bien. Est-ce donc une raison de mettre, sur la même ligne que le fanatisme, parmi les fléaux de la société, le désintéressement et la vertu? Quand il serait vrai que la corruption morale, avec l’ab-

sence de toute conviction, a pu être, en certaines circonstances, moins fatale au monde que la loi ar-dente et aveugle de l’homme vertueux et ignorant, faut-il oublier le mal de tous les jours, de tous> les instants qui a sa source dans cette même corruption, comme aussi tout le bien qui découle de l’honnêteté publique et privée? Supposez que vienne à disparaître des consciences cet élément moral, ces sentiments d’honnêteté, d’honneur, de vertu, si dédaigneusement traités par Thomas Buckle, ni la famille ni la société ne subsisteraient, en dépit de tous les progrès de l’intelligence et de la science, en dépit de toutes les découvertes delà physique ou de la chimie.

Mais, sans nous arrêter plus longtemps à combattre davantage ce 'singulier paradoxe des dangers de 1 honnêteté chez ceuxqui gouvernent, suivons jusqu’au bout l’examen de cette doctrine du rôle exclusif de l’élément intellectuel dans le progrès des sociétés humaines. Pour emprunter ses preuves aux faits les plus saillants de l’histoire de la civilisation, Buckle entreprend l’examen des causes de l’aSaiblissement, sinon de la disparition, des deux plus grands fléaux de l’humanité, la guerre et les persécutions religieuses. Il reste encore en certains pays des traces de persécutions religieuses, et la guerre, nous venons d’en faire la triste expérience, n’a pas . encore disparu du monde civilisé. Cependant, malgré de cruels retours et de sombres prévisions, il

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