OE LA CONSCIENCE
est incontestable que, des temps anciens aux temps modernes, il y a un progrès, parmi leshommes, de l’esprit de paix et de tolérance. Or il s’agit de savoir à qui revient l’honneur de ces deux progrès, les plus grands, les plus inappréciables de tous. Estce à l'élément moral ou à l’élément intellectuel?
Selon Buckle , l’élément moral , c’est-à-dire la philanthropie, la morale, la religion n’y sont absolument pour rien. Il défie qu’on lui cite une seule maxime morale, découverte par les modernes, qui ajoute quelque chose à l’horreur que la guerre doit naturellement inspirer. Ne savait-on pas, par exemple , dans l’antiquité, tout aussi bien qu’aujourd’hui, que les guerres offensives sont injustes, que les guerres défensives seules sont justes? Sur tout cela, la religion, la morale , le droit des gens, ne nous ont rien appris de nouveau. Le changement est donc venu d’ailleurs; il est venu de la science et de l’industrie.
Les armes à feu, le commerce, la vapeur, les notions de plus en plus répandues de l’économie politique, les relations entre les peuples chaque jour facilitées et multipliées, voilà ce qui a diminué dans les sociétés modernes le prestige de l’état militaire et détourné les peuples de la guerre. Les nations se connaissant mieux se'détestent moins; liées par le commerce, elles ne sont pas plus disposées à s’entre-tuer, dit Buckle, que le marchand et son client.
De même c’est à l’élément intellectuel seul qu’il faudrait attribuer les progrès de la tolérance. La science toute seule, sans nul concours des idées morales, des moeurs, des sentiments, a affaibli, en attendant qu’elle les fasse disparaître, la vieille y théologie, le fanatisme religieux et les persécutions. En démontrant la constance et la régularité des lois de la nature, elle a chassé des esprits la croyance à des interventions miraculeuses d’un Dieu vengeur et irrité (1). La science, donc, et non la philanthropie ou la charité, voilà le véritable, l’unique antagoniste de l’intolérance religieuse.
Assurément, dans ces deux grands faits de l’histoire de la civilisation, les causes intellectuelles et scientifiques ont eu un rôle que nous sommes bien loin de méconnaître; mais nous revendiquons énergiquement contre Buckle la part des causes morales, la part des idées et des sentiments d’égalité, de fraternité, d’humanité, de charité, part qui n’est certainement pas inférieure à celle des idées intellectuelles et des découvertes scientifiques.
Par analogie, il se croit'en droit d’affirmer que . les choses ont dû se passer de la même manière pour d’autres faits de moins grande importance et pour tous les progrès de l’humanité. Si donc la civilisation a succédé à la barbarie, ce n’est nullement
(I) 3“' vol., chap. V.
par la vertu des principes et des sentiments moraux, qui sont immuables et individuels, mais par la seule efficacité des lumières toujours croissantes de l'intelligence, par les notions et les découvertes scientifiques qui grossissent sans cesse cet héritage commun que les générations se lèguent les unes aux autres dans la suite des siècles.
Nous repoussons cette conclusion et cette doctrine. Peut-être cependant nous reprochera-t-on d’y avoir nous-même donné la main en soutenant que la vertu n’est pas progressive. Ne nous sommes-nous pas mis daus l’alternative ou de nier le progrès de l’humanité ou de n’y faire intervenir que l’intelligence et la science? Pour éviter ce reproche il importe d’insister encore sur la différence fondamentale qui nous sépare de l’auteur de l’histoire de la Civilisation en Angleterre.
Nous avons vu que Buckle, sous le nom d’élément moral, comprenait, ou plutôt confondait, plusieurs choses d’ordre très-différent, la vertu elle-même et les lumières morales, les actions légalement bonnes et les actions vertueuses. La vertu, il est vrai, n’a rien de progressif, sinon dans l’individu lui-même; mais si elle n’est pas un élément intrinsèque du progrès de l’humanité, elle en est cependant, suivant nous, une condition essentielle. Supposez en effet que la moralité disparaisse des âmes, ou même seulement qu’elle diminue d’un certain degré parmi les hommes, il paraît de toute impossibilité, non-seulement
que le progrès social continue, mais même qu’il n’y ait pas une corruption et une décadence universelles. La vertu est le sel, pour ainsi dire, sans lequel tout se corrompt, loin qu’elle soit chose insignifiante et nulle dans les destinées de l’humanité.
Si au contraire il s’agit seulement des lumières morales qui dépendent de l’intelligence, et non de la volonté, ou bien de la légalité des actions, des institutions charitables, des bonnes oeuvres sociales, nous différons ici encore de Thomas Buckle. Toutes ces choses en effet, comme nous l’avons montré, n’étant pas moins transmissibles et perfectibles que les idées et les découvertes scientifiques elles-mêmes, sont des éléments essentiels du progrès général de l’humanité. Donc de quelque façon qu’il entende cet élément moral si complètement sacrifié à l’élément intellectuel, nous sommes en un complet désaccord avec lui et nous revenons toujours à cette conclusion, que l’élément scientifique ou intellectuel n’est pas l’unique agent de la civilisation.
Voyez en effet ce qui se passe quand, chez les individus et chez les peuples, l’élément moral reste trop au-dessous de l’élément intellectuel. S’il est vrai qu’il y ait eu dans l’histoire des hommes puissants et ignorants d’autant plus dangereux, d’autant plus impitoyables, qu’ils étaient plus sincères et plus vertueux, en combien plus grand nombre n’ont pas toujours été les hommes éclairés, d’autant plus
dangereux qu’ils étaient plus corrompus 1 Chez combien le danger de la perversité ne s’accroît-il pas en raison de l’intelligence et du degré de l’instruction! Mettez en regard le peuple de certaines grandes villes avec le peuple des campagnes.
Sont-ce donc toujours et partout ceux sachant le mieux lire, écrire et compter, ayant le plus d’instruction, au sens où on l’entend ordinairement, qui sont les plus laborieux, les plus économes, les moins corrompus, qui, en un mot, sont les meilleurs? Au sein même des plus grands centres de civilisation, là où le développement intellectuel est à un plus haut degré qu’ailleurs, que de vices fermentent inconnus dans le fond des campagnes et parmi les populations les plus arriérées en fait d’arts, de lettres et de sciences! D’ailleurs si la civilisation est favorable aux vertus douces et sociales, elle l’est beaucoup moins, comme l’a remarqué le moraliste anglais Lecky, à d’autres vertus qui de tout temps ont été placées plus haut dans l’estime et l’admiration du genre humain, comme la fermeté à supporter la douleur, le courage, le sacrifice, l’en thousiasme. Les esprits les plus cultivés ne sont-ils pas les moins susceptibles d’enthousiasme et de toutes ces grandes choses qu’enfante l’enthousiasme?
Il en est des peuples comme des individus. Celui qui l'emporte par les lumières, par les sciences, les arts, la richesse, le commerce, l’industrie, n’est pas toujours le plus courageux, le plus moral, le meil-
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leur. Combien de fois, faute de qualités morales, des peuples plus éclairés ont ils succombé sous des peuples qui l’étaient moins, comme les Grecs sous les Romains ou les Romains sous les barbares? Combien aussi ont été plus sages et plus heureux avec un moindre degré de culture intellectuelle et de civilisation? Voltaire a dit des Suisses : « Ils étaient pauvres, ils ignoraient les sciences et tous les arts que le luxe a fait naître, mais ils étaient sages et heureux (1). » Ainsi, sans l’élément moral, il n’y a pour les sociétés humaines qu’un progrès apparent et trompeur qui les entretient dans une dangereuse illusion sur leur décadence réelle, sur l’approche de la défaite et de la ruine.
Déjà, pour tenir la balance égale dans nos jugements sur les anciens et les modernes, nous avons dû faire remarquer qu’un des effets de la civilisation était de diminuer les occasions d’épreuve, de courage et de dévouement, d’affaiblir le mérite en rendant, sinon plus facile la pratique du bien, au moins plus difficile et plus dangereuse l’exécution du mal, en même temps que d’un moindre profit pour son auteur. Aussi est-il arrivé que quelques esprits, nullement étroits et aveugles, en envisageant trop exclusivement à ce point de vue les effets de la civilisation, se sont mis à douter de la perfectibilité (2) , à
(1) Introduction au Siècle de Louis XIV.
(?) Voir un article remarquable de M. A. Cherbuliez sur le
l’encontre de ceux qui croient que nous marchons à la perfection morale par les progrès de lacivilisation.
La poursuite exclusive du bien-être, le désir insatiable de la jouissance qui domine dans les sociétés modernes, stimulent, il est vrai, l’activité intellectuelle, mais dans une direction unique et dans un ordre inférieur; voilà les eflfets que ces esprits voient ou appréhendent de la diffusion des lumières et des raffinements de la civilisation. Dans les lettres et dans les arts, il faut s’adresser à la foule et se mettre à sa portée, sous peine de végéter dans l’isolement et la misère. L’imprimerie tend à ne produire et à ne multiplier que des œuvres médiocres ou mauvaises, les seules qui assurent un gain à leurs auteurs. Pour vulgariser, comme on dit, les connaissances, pour dispenser les esprits d’un trop grand travail, on est à la recherche des méthodes expéditives, des formules toutes faites; on s’en tient aux notions élémentaires et superficielles; on fait des encyclopédies, des manuels, des abrégés, que sans doute on abrégera encore, pour l’usage des générations suivantes . N’est-il pas à craindre qu’il en résulte un alfaiblissement des intelligences qui tournera au détriment de l’esprit de recherche et d’invention et arrêtera l’avancement des sciences ?
jirogrî'S social dans la bibliothèque universelle do Uenève, février 1867.
Mais si la science aisée peut nuire au développement intellectuel, combien plus encore, suivant ces esprits inquiets de l’avenir de l’humanité , l’existence aisée, l’existence débarrassée des contrariétés et des obstacles, telle que tendent à la faire les progrès de la civilisation, ne doit-elle pas porter préjudice au développement moral? Il en est en effet des facultés morales comme de toutes les autres ; elles ne croissent et ne se fortifient que par l’exercice. Aux prises avec les obstacles, la volonté devient plus forte, plus énergique; par la lutte elle acquiert plus d’empire sur les penchants et sur les passions, plus de patience et de courage contre les ennemis du dedans. et contre ceux du dehors. Les barrières abaissées, les obstacles ôtés, toutes choses devenues faciles, n’est-il pas à craindre que les ressorts de la vie morale se détendent, que les courages diminuent, que les caractères s’affaiblissent, qu’on devienne plus lâche en présence de la douleur et de l’injustice, qu'on perde la conscience et le besoin d’une perfection idéale? Ainsi les perfectionnements d’une civilisation raflSnée risqueraientils d’aboutir à l’abaissement des esprits, à l’abaissement des caractères par où le progrès social subirait un arrêt, ou même se changerait bientôt en une marche rétrograde (1).
Tels sont les dangers que le progrès exclusive-
(l) Voir l’article de Cherbuliez cité plus haut.
ment intellectuel, comme l’entend l’auteur de l’histoire de la Civilisation en Angleterre, peut faire courir au progrès ; telles sont les appréhensions que les douceurs et les raffinements de la civilisation inspirent aux amis les plus sincèresde la grandeur et du perfectionnement de l’humanité, s’il n’y a pas un progrès correspondant dans l’élément moral, si la force morale faiblit à mesure que l’intelligence se développe. Quant à nous, sans méconnaître le danger de cet affaiblissement des forces intellectuelles et morales, nous ne partageons pas entièrement ccs alarmes, nous ne pouvons nous persuader que le progrès doive fatalement tuer le progrès et que la déchéance soit ainsi au terme même du perfectionnement.
Mais si nous gardons cette espérance, en dépit de tous ces inquiétants symptômes, c’est que, à la différence de Fichte et d’autres philosophes que nous avons combattus, nous demeurons persuadés que jamais dans la vie humaine, au sein même de la société la plus douce et la plus perfectionnée, ne manqueront les occasions d’épreuve, de courage et de vertu. Combien de nos jours sont venues qu’on n’attendait plus et auxquelles nous étions peut-être mal préparés? Combien d’autres pouvons-nous maintenant prévoir pour lesquelles il faut se tenir prêts ?
Nous conclurons donc, contre Thomas Buckle, que l’élément moral n’a pas un rôle moins essentiel
que l’élément intellectuel dans les progrès de la civilisation. Ces deux éléments, sous peine de déchéance pour l’humanité, doivent se prêter un mutuel et nécessaire appui. Sans l’élément moral, d'où dépendent l’élévation des vues et la recherche désintéressée de la vérité, l’élément intellectuel lui-même ne pourrait longtemps se soutenir à une certaine hauteur. Otez ces intentions pures, ces idées, ces actions morales, ces sentiments auxquels Buckle ne veut accorder aucune influence sur la civilisation, c’en serait fait du progrès social, qui se retournerait pour ainsi dire contre lui-même, pour aboutir à une inévitable décadence dont toutes les découvertes de la physique et de la chimie ne pourraient sauver l’humanité.
Nous n’avons garde assurément de blâmer les efforts qui partout ont lieu en ce moment, pour étendre l’instruction à tous; nous n’avons nulle envie de nous faire les apôtres des avantages et des bienfaits de l’ignorance. Que chacun sache lire et écrire, que chacun même ait des ouvertures sur toutes choses, cela sans doute est excellent; mais à la condition cependant que chacun reçoive en même temps une éducation morale qui l’empêche d’abuser de tous instruments, non moins puissants pour le mal que pour le bien.
Séparée du sentiment moral, l’instruction couit le risque d’accroître dans le grand nombre les moyens de mal faire et de se mettre au service des
passions les plus mauvaises : voilà un point sur lequel il importe que les hommes politiques, que les propagateurs de l’instruction populaire ne se fassent aucune illusion, malgré le paradoxe si hardiment et si habilement soutenu par l’auteur de l’histoiro de la Civilisation en Angleterre.