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des arts industriels que la vertu elle-mêmeien raison des progrès de la police de l’état et de la civilisation. Le goût et le seniiment des convenances se forment, se développent, s’imposent à l’écrivain et à l’artiste et le préservent, sans rien .ajouter à son mérite propre, des fautes grossières où sont tombés leurs prédécesseurs, quoique doués de facultés égales ou même supérieures. C’est ainsi qu’un siècle apprend à un autre non pas à faire des chefs-d’œuvre, mais à produire plus facilement' des œuvres médiocres et dignes d’une certaine estime (1). De même, pour continuer jusqu’au bout notre parallèle, on voit aussi en morale se former et se développer un sentiment des convenances qui contient certains écarts, qui réprime la manifestation des penchants grossiers et diminue ainsi le nombre des actions mauvaises, sans que cependant il y ait dans le monde une dose plus grande de mérite et de vertu.
Mais notre parallélisme serait faux si le génie, conjointement avec les aptitudes et les tempéraments, était héréditaire dans certaines familles ou races privilégiées, suivant une thèse qui a été plus d’une fois
(1) Voltaire fait celte remarque en comparant le 18“« au 17““ siècle : « Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres qu'on a été inondé de livres frivoles et, ce qui est encore bien pis, de livres sérieux inutiles. » Siècle de Louis XIV, chap.'sur les arts.
Gui\qle
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soutenue, et que récemment un auteur anglais, Francis Galton, a prétendu démontrer à l’aide des chiffres et de la statistique (1). Francis Galton donne de longues listes de magistrats, de généraux, d’écrivains, de poètes, de peintres, d’hommes distingués, dans tous les genres, qui se sont succédé, s’engendrant, pour ainsi dire, les uns les autres, dans la même famille, par où il prétend prouver que les traits de l'esprit se transmettent comme les traits du visage. Mais si on voit par ces tableaux et ces généa-’ logies que certaines aptitudes ont pu se transmettre, se développer au sein de certaines familles et de certaines races, dans un ensemble de circonstances ■ favorables, si on voit des hommes habiles dans un raême.art se succéder, on ne voit pas qu’un père de génie ait un fils de génie (2). En outre, ne faudraitil pas mettre en regard les cas, infiniment plus nombreux, où iln’y a aucune trace d’une pareillehérédi té?
Les secours extérieurs, les exemples et les encouragements domestiques, les bonnes leçons, les beaux modèles, la langue, les procédés ingénieux et savants, peut-être même certaines aptitudes, so transmettent, voilà tout ce que prouvent les tableaux généalogiques de Francis Galton. Grâce à
(1* Hereditary geniua, London, 1869, in-8.
(2) Schopenhauer soutient que l'enfant tient du père pour tout ce qui regarde le caractère ou la volonté et de la mère pour tout ce qui regarde les qualités intellectuelles. Mais les faits qu’il cite en faveur de sa théorie n’ont rien de concluant. (L)ie Welt walsille und Vorstellung, viertes bucb, capj 23,)
l’éducation et aux exemples, des hommes distingués, d’estimables artistes, peuvent se succéder au sein de la même famille, mais l’étincelle sacrée du génie brille et s’éteint avec l’individu, ou même quelquefois avant lui, sans jamais se transmettre du père au fils.
Pour en revenir à la distinction de Fontenelle, il faut précisément retrancher du mérite de l’auteur, et de la part de son génie, tout ce qui tient au temps, à la race, à la famille, aux maîtres, aux modèles, au goût général, aux convenances imposées, en un mot tout ce qui n’est pas de lui, comme tout ce qui n’est pas le fait de l’effort propre et personnel doit être retranché du compte des mérites de l’homme plus ou moins vertueux.
Il reste seulement vrai, que les temps et les circonstances peuvent être plus ou moins favorables à la manifestation et à l’éclat du génie. Une belle langue, comme celle qu’on parlait au temps d’Homère ou de Virgile, vient sans doute merveilleusement en aide à l’imagination et aux sentiments du poète; mais il ne faut pas confondre avec le génie lui -même ce qui n’est qu’un instrument et un secours étranger. Il se peut qu’en d’autres temps, et en d’autres pays, des poètes, avec le même génie, avec une langue pauvre et grossière, n’aient laissé que des œuvres imparfaites et tombées plus ou moins justement dans l’oubli.
De même en est-il de la vertu ; il ne faut pas en
juger uniquement par la bonté des actions, pas plus que du mérite d’un auteur par la perfection de l’ouvrage. La prétention des modernes, de surpasser les anciens par la vertu, n’est pas mieux fondée que la prétention de les surpasser par le génie.
Cette question de savoir, si les anciens ont eu plus de vertu que les modernes, a été aussi traitée par Fontenelle dans un de ses dialogues des morts (1). Les deux interlocuteurs sont Socrate et Montaigne. Montaigne incline à croire que certains siècles privilégiés ont été mieux partagés que d’autres en fait d’hommes raisonnables et vertueux. Mais tel n’est pas l’avis de Socrate.
« Les habits changent, répond Socrate, mais ce n’est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l’ignorance, le plus ou moins d'une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin, ce ne sont là que les dehors de l’homme, et tout cela change, mais le cœur ne change point et tout l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d’être savant peut venir; on est intéressé, mais la mode d’être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre assez prodigieux d’hommes déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être deux ou trois douzaines de raisonnables qu’il faut qu’elle
(1) Dialogue entre Soorato et Montaigne sur cette question : «Si les anciens ont eu plus de vertu que nous. »
répande par toute la terre, et vous jugez bien qu’ils ne se trouvent jamais nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de droiture et de vertu. »
Cependant il se pourrait que la distribution de ces deux ou trois douzaines, ce qui est bien peu, d’hommes raisonnables ne se fît pas toujours également,
*■ Il se pourrait, dit Montaigne, que certains siècles fussent un peu mieux partagés que d’autres. Mais, selon Socrate, « tout au plus y aurait-il quelque inégalité imperceptible, l’ordre général de la nature a l’air bien constant (1). » Telle est la conclusion de cet ingénieux et piquant dialogue où on voit Fontenelle moins disposé à donner l’avantage aux modernes en fait de vertu qu’en fait de bon goût et de génie.
Volontiers, avec le Socrate de Fontenelle, et par une sorte d’analogie avec le principe de la permanence des forces dans la nature, nous inclinerions à croire que la moyenne du bien et du mal, au point de vue de la moralité absolue, ne varie guère dans les divers âges de l’humanité considérée dans son ensemble. Toujours la môme, toujours sollicitée par les mêmes penchants, en proie aux mêmes passions et tirée en des sens contraires, par des motifs dont les forces se balancent de la même manière dans la multitude des individus, il est à croire que l’hu-
(1) t La nature, dit ailleurs Fontenelle, a un train fort constant. * (Digression sur les anciens et les modernes).
manité n’a jamais été ni plus forte ni plus faible, ni plus désintéressée ni plus égoïste, ni pire ni meilleure au fond, à aucune époque de son existence. Sous des formes diverses elle a peut-être toujours présenté des proportions semblables de bien et de mal, de vertu et de corruption.
Que telle ou telle génération se vante de l’emporter par les sciences, par l’industrie, par le bon ordre de l’état, et même par la diminution des crimes, ce peut être légitimement et à bon droit. A ce point de vue le passé ne soutient pas la comparaison avec le présent. Mais que nul âge du monde ne prétende à la supériorité morale, ni sur ceux qui l’ont précédé, ni sur ceux qui le suivront. Que nul siècle n’ait la présomption de dire : je suis meilleur que celui-là I En dépit de toutes les apparences, malgré la dureté des temps et la férocité des mœurs, malgré les coutumes les plus monstrueuses, il n’est pas impossible que le siècle le plus barbare ait compté autant d’hommes de bonne volonté et déposé, pour ainsi dire, autant d’âmes pures devant le tribunal de Dieu que le siècle le plus civilisé et la société la mieux ordonnée. Qui, d’ailleurs, pourra prouver le contraire, à moins de sonder les reins et les cœurs, à moins de voir l’invisible ?
La conclusion à laquelle nous venons aboutir se résume dans cette pensée de Pascal : « Les inventions des hommes vont en augmentant de siècle en siècle, la bonté et la malice du monde en général
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reste la même (1). » Tout le monde connaît ce passage célèbre où Pascal compare toute la suite des hommes pendant le cours des siècles, « à un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement (2). » Cet homme de Pascal qui va sans cesse en apprenant et en se perfectionnant, ou bien encore l’homme éternel de Perrault qui fait incessamment des progrès, c’est le savant, ce n’est pas l’artiste et le poète, ce n’est pas non plus l’homme de bien (3). Voltaire a dit de même en ne considérant que le côté du mal et non celui du bien : « Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes (4). » En opposition avec Lessing, Mendelson soutient également que l’humanité prise en général conserve à toutes les époques à peu près le même degré de moralité, de vertu et de vice (5).
Si nous agissons mieux, rien cependant ne prouve
(1) Sénèque se prononce de même en faveur d’une somme constante du vice et de la vertu : hoc majores nosfri questi sunt, hoc nos querimur, hoc posteri nostri querentur, eversos esse mores, regnare nequitiam, in deterius res humanas et oinne fas labi. At ista stant loco eodem stabuiitque, paululura diiniaxat ultro aut citro mota, ut fluctua quos æstus accedens longius extulit, recedens interiore littorum vestigio tenuit. (De Heneficiis, lib. I, 10.)
(2) Opuscules, fragment d’un traité du vide.
(3) ChAteaubriand, dans son Essai sur les révolutions, a dit, comme Pascal : « Le vice et la vertu paraissent une somme donnée qui n’augmenta ni ne diminue. »
(4) Introduction au siècle de Louis XIV,
(.5) Voir Kant, des Rapports de la théorie et de In pratique, opuscule trad. par Harni, à la suite de la Doctrine de la vertu.
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que nous valons mieux; si nos ancêtres agissaient plus mal, rien ne prouve qu’ils valaient moins. Pour les maintenir dans le bien, pour les préserver de tomber dans le mal, ils n’avaient pas, comme nous, tous les secours de la civilisation; ils n’avaient rien d’étranger, suivant l’expression de Fontenelle, qui les soutînt; loin de là, tout était contre eux, misère, ignorance, préjugés. S’ils ont fait plus de mal, c’est parce que, dans leur ignorance, ils ont pris quelquefois le mal pour le bien, c’est à cause de la lutte et de la compétition plus fréquente et plus vive des devoirs, c’est enfin parce qu’ils ont été aux prises avec de plus grandes tentations et de plus grands obstacles. Ils ont succombé, il est vrai, 'mais sous l’empire terrible de circonstances et d’épreuves contre lesquelles, fort heureurement pour cette prétendue supériorité morale dont nous nous vantons, nous n’avons pas été condamnés à lutter.
Qui peut dire quel homme il aurait été si, au lieu de vivre aujourd’hui en France, au xix® siècle, il avait vécu en tel ou tel autre temps du monde, il y a deux mille ans, ou même seulement il y a un siècle, ou même de nos jours, mais en un autre pays, en Asie ou en Afrique et non en Europe, en Turquie ou en Russie et non en France ? Qui peut dire s’il n’eût pas été spectateur enthousiaste des jeux du cirque, ou s’il n’eût pas, sans scrupule, possédé des esclaves? Qui peut dire qu’il n’eût pas été acteur et complice ou tout au moins l’appro-
bateur de quelques-uns de ces actes d’intolérance, de fanatisme religieux ou politique qui aujourd’hui nous font horreur, quoique leur retour ne fût pas impossible, comme viennent de le prouver de tristes événements ? Voilà à quoi il faut penser avant de jeter la pierre à ceux qui ont eu le malheur de venir et de passer dans le monde quelques siècles avant nous.
Si donc l’historien et le moraliste veulent être équitables dans leurs jugements, ils doivent avoir toujours présente à l’esprit cette pensée de Montesquieu: « Pour juger les hommes, il faut leur passer les préjugés de leur temps. » Comment en effet ne pas les leur passer, ou tout au moins n’en pas tenir un juste compte, sans porter les jugements les plus déclamatoires et les plus iniques sur les siècles anciens, et même sur ceux qui nous ont immédiatement précédés ; quelle injustice ne serait-ce pas d’appliquer le même poids et la même mesure aux barbares et aux hommes civilisés, aux anciens et aux modernes? Il ne serait pas plus inique de juger aussi sévèrement, et d’après la même règle, les actions de l’enfant et celle de l’homme mûr. Comment condamner à l’égal l’un de l’autre l’homme des temps barbares qui a été tout naturellement, pour ainsi dire, violent, cruel, persécuteur, quand tous l’étaient autour de lui et dans le monde entier, et l’homme des temps modernes dont la violence et la cruauté font contraste avec les mœurs et les
idées de toute la société civilisée au milieu de laquelle il vit? C’est à cause de ce contraste avec l’état général des idées et des mœurs, que les violences et les crimes de 93, ou mieux encore ceux de la commune de Paris de 1871, nous paraissent, et doivent nous paraître bien plus odieux que ceux des Jacques, des Anabaptistes ou de la Ligue. Plus on avance dans la civilisation et plus doit naturellement s’accroître l’horreur des massacres qui rappellent les temps et les mœurs de la barbarie.
Si l’on ne faisait la part de cette sorte de fatalité du temps, du pays, des mœurs générales, de l’entourage, on reviendrait, par une autre voie, à ce qu’il y a de plus terrible pour la raison humaine dans le dogme théologique de la prédestination gratuite. Nous ne voulons pas, à Dieu ne plaise, faire l’apologie des iniquités et des crimes du passé, ni diminuer l’horreur qu’ils doivent nous inspirer, mais nous voulons, par amour de la justice, que ce qu’il y a d’odieux dans les actes ne soit pas la mesure de ce qu’il y a d’odieux dans les hommes, en tenant compte de toutes les circonstances que doit apprécier un tribunal équitable.
Ainsi nous croyons avoir déterminé en quel sens il y a un progrès moral, et en quel sens il n’y en a pas, en quel sens il n’y en aura sans doute jamais. Pour parler encore une fois la langue si précise de Kant, le progrès n’a lieu que dans la sphère extérieure des devoirs de droit ou de légalité, que contrarient ou
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que favorisent les lois, la société, les convenances, l’esprit public, et non dans la sphère tout intérieure de la vertu ou des devoirs de vertu, où tout dépend de l’intention et de la bonne volonté de ^individu, quel que soit le degré de son intelligence, et quelles que soient les circonstances du dehors, favorables ou défavorables, heureuses ou malheureuses.
Voilà comment le progrès moral se concilie avec la justice distributive de la Providence au regard de la suite des générations humaines. Ce qui change, ce qui s’améliore avec le temps laisse subsister l’égalité absolue des conditions du mérite, comme du démérite, les conditions de la satisfaction à cette grande loi morale qui s’impose à tous sans exception. Le seul but auquel tous sont obligés de tendre, à savoir la conformité de la volonté avec le bien, dans la mesure où il est connu de chacun, a été mis également à la portée de tous, ignorants ou savants, anciens ou modernes. L’excellence morale n’est pas, et ne peut pas être, le privilège des générations les dernières venues, privilège inique, odieux, qui serait acheté au prix de la bassesse, de l’ignominie, de la. perversité, de la malédiction à laquelle se trouveraient condamnées d’avance celles qui ont eu le malheur de nous précéder sur cette terre, et qui devaient nécessairement représenter le plus bas degré de révolution sociale. Si ces générations, nos aînées sur la terre, ont été fatalement privées de la science et de tous les biens qui en dépendent, si elles ont
eu fatalement en partage l’ignorance et la misère, c’est bien le moins qu’il leur ait été donné de pouvoir égaler par la vertu celles qui devaient être plus favorisées des dons de l’intelligence et de la civilisation. A tous donc sans exception s’appliquent ces consolantes paroles : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 1 »
En résumé, l’humanité est sans doute perfectible, mais non à tous les points de vue, mais non sans de bien graves restrictions. A aucun des enfants des hommes il n’a été donné de léguer à personne un aussi magnifique héritage que le génie ou la vertu. Tout est perfectible dans l’humanité, sauf cela même qui constitue le fond immuable de la nature humaine, sauf encore deux grandes choses, la vertu et le génie qui, pas plus l’une que l’autre, ne peuvent se détacher de l’individu et s'étendre à l’espèce.