‹ De la conscience en psychologie et en morale (volume 2)Chapitre 21 sur 25 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Parallèle] des deux querelles des anciens et des modernes en morale et en littérature. — Distinction de Fontenelle entre le mérite d’un auteur et la perfection d'un ouvrage. — Môme distinction entre le mérite moral de l’agent et se^ œuvres. — Distinction dans les beaux arts de l’inspiration purement individuelle et des procédés techniques transmissibles et perfectibles. — Distinction analogue en morale. — La vertu ne croit pas mais les actions légalement bonnes augmentent par l’effet de la civilisation. — Réfutation de la thèse de l’hérédité du génie. — Circonstances plus ou moins favorables aux œuvres du génie comme à celles de la vertu.

— La prétention des modernes à la supériorité de la vertu n’est pas mieux justifiée que la prétention & la supériorité du génie, — Dialogue de Fontenelle sur cette question ; si les anciens ont eu plus de vertu que les modernes. — Probabilité de la permanence dans le monde des mêmes proportions de bonté et de malice. — Pensée de Montesquieu.

— Conclusion.

Pour achever d’éclairer cette distinction fonda* mentale.de ce qui est intransmissible, purement individuel, d’avec ce qui peut se transmettre et s’étendre à l’espèce, par où se résout la question du progrès moral, nous allons mettre en parallèle, comme nous l’avons annoncé en commençant, les deux querelles des anciens et des modernes dans la littérature et dans la morale. Le génie, la poésie, l’éloquence, les beaux arts ont donné lieu à la même

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question que la vertu et le vice, les actions bonnes ou mauvaises. Les œuvres des modernes l’emportent-elles sur celles des anciens par l’inspiration, par le goût, par le génie? Y a-t-il un progrès des lettres et des beaux-arts, comme il y a un progrès des sciences et des arts industriels? En morale c’est aux modernes qu’on serait tenté tout d’abord de donner la préférence. Dans les lettres, au contraire, dans l’éloquence, dans la poésie, les anciens paraissent l’emporter et racheter par la supériorité du génie leur infériorité morale.

Ici encore il faut distinguer entre ce qui est perfectible, et ce qui ne l’est pas, entre ce qui survit à l’aitiste,au poète, à l’écrivain de génie, et ce qui périt fatalement avec lui. Dans cette querelle des anciens et des modernes, inspirée vers la fin du xvii® siècle par l’esprit du cartésianisme, Fontenelle, parmi les défenseurs des modernes, mérite le premier rang par un certain esprit philosophique qui a plus ou moins manqué à ceux qui combattaient avec lui contre les partisans des anciens. Ainsi, dans la vie du grand Corneille, il établit, entre le mérite d’un auteur et la perfection d’un ouvrage, une distinction qui correspond à celle que nous avons faite entre la bonne volonté et les bonnes actions, et qui s’applique à la vertu non moins bien qu’au génie et aux œuvres littéraires, sauf toutefois cette réserve essentielle, que la vertu dépend de nous, tandis que le génie n’en dépend pas. Mais cette différence d’origine mise à

part, le génie et la volonté ont cela de commun qu’ils sont l’un et l'autre essentiellement individuels et personnels. Voici comment Foutenelle distingue deux choses si souvent confondues, dans la critique littéraire, comme dans la critique des actions et des mœurs.

« Il y a une grande différence entre la beauté de l’ouvrage et le mérite de l’auteur. Tel ouvrage, qui est fort médiocre, n’a pu partir que d’un génie sublime, et tel autre ouvrage, qui est assez beau, a pu partir d’un génie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumière qui lui est propre; les esprits médiocres demeurent au-dessous de ce degré, les bons 'esprits y atteignent, les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de pecfection où ce siècle est arrivé, l’éducation qu’il a reçue, les exemples qu’il a devant les yeux, tout le conduit jusque-là. Mais s’il va plus loin, il n’a plus rien d’étranger qui le soutienne, il ne s’appuie que sur ses propres forces... Pour juger de la beauté d’un ouvrage il suffit donc de le considérer en lui-même, mais pour juger du mérite de l’auteur, il faut le comparer à son siècle. »

Partout, dans cette remarquable page de critique littéraire et philosophique, on pourrait substituer le mot de vertu à celui de génie, partout on pourrait mettre le.s actions ou les œuvres de la volonté à la place des œuvres de l’esprit, sans altérer la vérité

et l’exactitude de la pensée, tant la correspondance est exacte entre ces deux questions du progrès dans les lettres et du progrès en morale ! De même que lemérite de l’auteur est une chose absolue et la perfection de l’ouvrage une chose relative, qui dépend du siècle, des circonstances, des prédécesseurs et des contemporains, de môme est absolue la valeur de l’intention, de la bonne volonté, tandis qu’est relative et variable celle des actions.

Le génie , l’inspiration , l’imagination , qualités essentiellement individuelles, qui seules font le mérite de l’auteur, s’évanouissent avec l’auteur luimême, avec le grand écrivain, le poète ou l’artiste.

En fait d’héritage ils ne laissent rien à leurs imitateurs et à leurs disciples, sinon les perfectionnements de la langue et des procédés extérieurs dont ils se sont servis. En effet, dans les lettres et dans les beaux-arts, comme dans l’élément moral, à côté de ce qui ne peut sortir de l’âme même de l’artiste ou de l’agent, nous trouvons une certaine part qui s’imite et qui se transmet, à savoir la langue, les instruments, les procédés techniques, en un mot, tout ce qui est œuvre de science ou d’industrie. Quant à l’inspiration individuelle, de même que la bonne volonté, elle disparaît tout entière avec le poète ou l’artiste, comme une flamme qui s’éteint.

Cette part perfectible n’est pas la même dans tous •* leo arts; elle est plus considérable dans la musique

OU dans la peinture que dans la sculpture; elle l’est moins dans la poésie et dans l’éloquence, c’est-àdire dans les arts qui dépendent uniquement de l’esprit, à la condition cependant d’une langue qui ne soit pas rebelle et qui se prête plus ou moins à l’expression de certains sentiments et de certaines pensées. Ainsi le génie d’Homère luimême n’aurait pu se manifester s’il n’avait eu pour instrument, comme le dit Macaulay, que le langage des sauvages de la Nouvelle-Hollande; ainsi Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson (1). Voilà pourquoi ces arts plus purement intellectuels, suivant la remarque de M. Rigault, sont susceptibles d’atteindre du premier coup âu plus haut degré de la perfection (2). De là aussi la juste distinction de* l’abbé Du Bos entre les arts perfectibles et les arts immédiatement parfaits (3), pourvu toutefois qu’on restreigne à la partie matérielle et technique la perfectibilité des premiers, et qu'on fasse la réserve à l’égard des seconds d’une langue qui puisse se prêter aux inspirations du génie.

Ainsi il y aura progrès dans les procédés de la peinture, dans l’art de produire et de manier les

(1) Essais littéraires , article sur Dryden, traduction de Guillaume Guizot.

(2) nistoire de la querelle des anciens et des modernes, conclusions.

(3) Réflexions critiques sur la poésie et la peinture.

couleurs, dans l’orchestration, dans les instruments de musique, dans la richesse et la souplesse de la langue de l’orateur et du poëte, mais non dans le génie des peintres, des musiciens, des poètes et des orateurs. Quel poëte, quel artiste, quel orateur des temps modernes peut se vanter de l'emporter, par l’inspiration et le génie, sur ceux de l’antiquité dont les noms glorieux sont dans toutes les mé- ' moires et dont les œuvres immortelles font le désespoir de quiconque aspire à les égaler?

Ce contraste entre le génie et les procédés ou les ’ instruments dont il dispose pour se manifester, est bien marqué dans cette page de Georges Sand : « La science .marche toujours; le moindre écolier d’aujourd’hui, surpasse, dément et annule les plus illustres savants du passé. Ceux de ce matin redressent déjà ceux d’hier soir. La science passe sa vie à trouver. Et pourtant nul artiste des époques civilisées ne peut se vanter de surpasser ceux des âges primitifs. Les moyens de l’art progressent, le génie de l’art ne progresse pas. On sait mieux orchestrer un opéra qu’au temps de Haendel ou de Pergolèse, l’harmonie des vieux maîtres n’a pourtant pas besoin d’être complétée ou rafraîchie. C’est que la science est le résultat du calcul, de l’expérience, tandis que l’art est le résultat du sen- - timent et de l’imagination (1). »

(1) Lettres à un voyageur. Revue des Deux Mondes du 15 mai 1864.

Macaulay, dans son bel essai sur Dryden, ne fait pas moins bien ressortir cette opposition entre la faculté de l’imagination ou de la poésie et les moyens, les instruments par lesquels elle s’exprime et produit des œuvres plus ou moins parfaites. « Avec le temps, dit-il, les instruments qu’emploie l’imagination arrivent à la perfection. Les hommes n’ont pas alors plus d’imagination que leurs rudes ancêtres. Nous sommes môme fort portés à croire qu’ils en ont beaucoup moins. Mais leurs œuvres d’imagination valent mieux à dater de ce moment et, pendant un certain temps, la diminution des facultés poétiques est amplement compensée par l’amélioration de tous les moyens et de tous les instruments que ces facultés réclament (1). »

Ainsi, tout en se produisant au dehors par des œuvres plus parfaites et plus brillantes, l’imagination elle-même peut n’avoir pas fait de progrès, ou même demeurer au dessous de ce qu’elle était chez des hom mes auxquels la langue et lesinstruments ont plus ou moins manqué pour peindre, pour sculpter, pour chanter, pour exprimer d'une manière quelconque, ce qu’ils sentaient dans leur âme. Ainsi, quoique l’artiste ne puisse produire des œuvres parfaites qu’au sein de certaines circonatances favorables, et avec certains instruments, le génie ne croît pas plus en raison des progrès de la langue et

(1) Essai^^ littéraires, traduction de Guillaume Guizot.

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