‹ De la conscience en psychologie et en morale (volume 3)Chapitre 11 sur 47 · DB LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

DB LA CONSCIENCE

La physiologie dont vous venons d'invoquer le témoignage en faveur de Tactivité vitale et de la sensibilité dans le fœtus, pourrait-elle nous donner aussi quelques lumières sur les causes et sur la nature même de la conscience ? Nous croyons d'accord avec les premiers d'entre les physiologistes, et même avec les psychologues les plus enclins à faire intervenir la physiologie dans la psychologie, qu'il n'y a absolument rien à espérer ici de son intervention. S'il était démontré que tout acte conscient correspond à un certain état moléculaire du cerveau, la connaissance de cet état, serait assurément du plus grand intérêt pour la physiologie, mais cependant elle ne nous servirait en rien pour pénétrer dans l'essence même de la conscience. C'est lace que M. Taine lui-même, quelque porté qu'il soit à faire des emprunts à la physiologie, proclame lui-même, avec autant de force qu'aucun philosophe spiritualiste, dans son récent ouvrage sur l'Intelligençe. En vain croit-il avoir ramené, d'après son système, tous les faits moraux à des sensations déformées ou transformées, il ne pense pas qu'il soit plus près de saisir le lien entre le monde physique et le monde moral. Quel rapport, en effet, peut-

ressant^ ouvrage sur la Psychologie anglaise. Shadworth H. Hodgson réunit aussi sous le nom de sensations sjstémiques celles qui naissent des organes intérieurs, les sensations digestives, les sensations des organes de la nutrition et de la circulation, etc. {The theory of pracUce in two volumes, vol. 1, p. 61, Lond. 1870.)

on imaginer, entre un déplacement de molécules et une sensation ? Supposez, dit-il, en citant John Tyndall (l), que Ton sache tout le mécanisme du mouvement qui pendant une sensation se produit dans la substance grise, son circuit de cellule à cellule, ses dififérences selon qu'il éveille telle ou telle sensation etc., « nous n'aurons encore que du mouvement et un mouvement, quel qu'il soit, rotatoire, ondulatoire, ou tout autre, ne ressemble en rien à la sensation de Pâmer, du jaune, du froid ou de la douleur (2). »

De même que John Tyndall, M. Claude Bernard

(1) « Si notre intelligence et nos sens étaient assez perfectionnés, assez vigoureux, assez illuminés pour nous permettre de voir et de sentir les molécules mêmes du cerveau ; si nous pouvions suivre tous les mouvements, tous les groupements, toutes les décharges électriques, si elles existent, de ces molécules ; si nous connaissions parfaitement les états moléculaires qui correspondent à tel ou tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : qiel est le lien entre cet état physique et les faits de conscience? L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. Admettons que le sentiment amour, par exemple, corresponde à un mouvement en spirale dextre djss molécules du cerveau, et le sentiment haine à un mouvement en spirale senestre. Nous saurions donc que, quand nous aimons, le mouvement se produit dans une direction, et que, quand nous haïssons, il se produit dans une autre; mais le pourquoi resterait encore sans réponse. » (Leçon de John Tyndall sur les forces physiques et la pensée, revue des cours scientifiques, 1868-1869, no 1.)

(2) L'inteUigmce, !•' vol. liv. IV, chap. ii, p. 358.

déclare qu'il est impossible de comprendre l'essence de la conscience du point de vue physiologique : « Quelle idée, dit-il, le physiologiste se fera-t-il de la nature de la conscience ? Il est porté d*abord à la regarder comme Texpression suprême et finale d'un certain ensemble de phénomènes nerveux et intellectuels; car l'intelligence supérieure apparaît tou*, jours la dernière, soit dans le développement de la série animale, soit dans le développement de l'homme. Mais dans cette évolution comment concevoir la formation du sens intime et le passage, si gradué qu'il soit, de l'intelligence inconsciente à l'intelligence consciente ? Est-ce un développement organique naturel et une intensité croissante des fonctions cérébrales qui fait jaillir l'étincelle de la conscience restée à l'état latent jusqu'à ce qu'une organisation assez perfectionnée puisse permettre sa manifestation, et est-ce pour cette raison que nous voyons la conscience se montrer d'autant plus lumineuse, plus active et plus libre qu'elle appartient à un organisme plus élevé, plus complexe, c'est-à-dire qu'elle coexiste avec les appareils inconscients les plus nombreux et les plus variés ? En admettant que Texpérience vienne confirmer ces opinions , nous n'en comprendrions pas mieux pour cela, au point de vue physiologique, l'essence de la conscience que nous ne pouvons comprendre au point de vue chimiq ue Tessence du feu et de la flamme. Le physiologiste ne doit donc pas trop s'arrêter à ces inter-

prétations, il lui suffit de savoir que les phénomènes de rintelligence et de la conscience, quelque inconnus qu'ils soient dans leur essence, quelque extraordinaires qu*ils nous apparaissent, exigent pour se manifester des conditions organiques ou anatomiques, des conditions physiques et chimiques qui sont accessibles à ses investigations, et c*est dans ces limites exactes qu'il circonscrit son domaine (1). »

Quelques psychologues physiologistes moins réservés (2) ont eu la prétention d'expliquer par la rencontre, par Taction et par la réaction de certains courants nerveux, la production de la conscience. Toutes les tentatives de ce genre ne font que confirmer ce qu'a dit avec tant d'autorité M. Claude Bernard sur l'impossibilité de comprendre, au ponit de vue physiologique, l'essence de la conscience et sur les limites où doit s'enfermer nécessairement la physiologie.

(1). Discours de réception à TAcadémie française.

(2) Ce sont surtout certains psychologues anglais contemporains qui ont plus ou moins abusé de ces prétendues explications physiologiques. Nous citerons par exemple, JJ. Murphy qui, dans le 29« chapitre de son ouvrage, Habit and intelligence, London 1868, prétend expliquer ainsi la production de la conscience : Une sensation est due à un courant qui va d'un nerf de sensation dans les ganglions sensoriaux ; et je crois que la conscience de la sensation est due à un courant secondaire mis en mouvement par le premier et coulant, en dehors des ganglions sensoriaux, le long des nerfs de conscience ; the consciousness is thus producedy conclut fort témérairement M. Murphy.

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