‹ De la conscience en psychologie et en morale (volume 3)Chapitre 18 sur 47 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

De Ja conscience morale. — Du progrès de la conscience morale. — En quels sens divers on peut entendre le progrès moral. — Querelle des anciens et des modernes en morale. — Rapport avec la querelle des anciens et des modernes dans les lettres. — Ancienneté, universalité, intérêt de la question. — Comment elle s'agite dans la famille> dans la société, dans l'état, entre les partis politiques et religieux. — Les pessimistes. — ^. Déclamations des mécontents de tous les régimes contre la corruption du temps présent. — Les optimistes. — Partisans d'un progrès moral indéfini. — Distinction de ce qui est immuable et de ce qui est perfectible dans notre nature. — La notion même du progrès suppose quelque chose qui ne change pas. — Deux genres de perfectionnements parmi les choses qui changent, l'un restreint à l'individu, l'autre s'étendant à l'espèce. — La vertu est du premier genre. — Seule l'intention fait le m^^rite. — Paix aux hommes de bonne volonté !

Dans cette seconde partie nous nous occuperons encore de la conscience, mais de la conscience au point de vue moral. Nous passons de l'étude de la conscience embrassant tous les faits psychologiques à l'étude de la conscience dans Tordre particulier des phénomènes moraux. De toutes les questions qui se rattachent à un pareil sujet, nous nous bornerons à une seule, très-vaste, il est vrai, et très -complexe, celle du progrès de la con-

science morale ou, pour abréger, du progrès moral. Il y a deux points de vue, l'un théorique, l'autre pratique, auxquels on peut considérer les progrès de la conscience morale. Au premier point de vue, il s'agit de l'ensemble des idées morales, dans une époque ou dans un individu, du niveau moyen des lumières, des jugements sur ce qui est juste ou injuste, sur le mérite et le démérite. Nous tenons pour certain qu'il y a en morale un fond inaltérable et des principes absolus, quoiqu'il soit inutile^ à notre avis, de leur chercher ailleurs, et plus haut que dans notre nature même, des origines mystérieuses et beaucoup trop sujettes à discussion. Ces principes nous semblent fondés plus immédiatement et plus sûrement sur le sentiment même que tout homme porte en lui de ce qu'il est, de ce qui l'élève au-dessus de la nature des bêtes, de ce qui fait sa dignité et son excellence par-dessus tous les autres êtres, de ce qui convient ou ne convient pas à sa nature. Notre nature étant telle, nous devons agir de telle ou telle façon, sous peine de ne pas être véritablement des hommes. Voilà, selon nous, le fondement immuable de la morale , qui se trouve , pour ainsi dire, dans les entrailles de notre nature même. Faire sortir de l'homme lui-même la loi que l'homme doit sui* vre, ce n'est nullement, comme quelques-uns le voudraient, exclure Dieu de la morale, puisque c'est Dieu qui a fait l'homme ce qu'il est. Si la morale n'é- ^1{^ne pas directement de Dieu même^ elle ei^ én^^e

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indirectement, sans rien perdre de son autorité, gravée qu'elle est, en caractères ineffaçables, dans toutes les puissances supérieures de notre nature.

Mais en admettant qu'il y a quelque chose de fixe dans la morale, et en indiquant d*où vient cette fixité, il faut cependant, d*un autre côté, reconnaître qu'il y a bien du vrai dans ce qu'ont dit Montaigne, Pascal, Locke, et d'autres philosophes empiriques ou sceptiques , sur la diversité et la contradiction des jugements moraux, de siècle à siècle, de peuple à peuple et d'individu à individu. Il est certain que la conscience morale n'est pas au même niveau, qu'elle n'a ni les mêmes clartés, ni la même rectitude et les mêmes délicatesses, ni les mêmes défaillances ou les mêmes préjugés, selon les lieux et les climats, selon l'éducation, selon le degré de la civilisation ou de la barbarie, depuis l'âge de pierre jusqu'à nos jours. Suivant que Ton descend ou que l'on remonte le cours des âges, on voit une infériorité ou un progrès dans la somme des idées morales dont les coutumes, les mœurs, les lois sont la manifestation. A ce point de vue des lumières morales, de Téquité des lois, de l'adoucissement des mœurs, il y a un progrès de la conscience morale qu'il est difficile de nier et sur lequel nous auronâ à revenir.

Mais si on se place au point de vue de la vraie valeur morale des actions, il n'en est plus de même. JSn effet, ai; sein de toutes ces variations, de tous

(^ps progrès dans les idées et les coûtâmes morales, il y a quelque chose qui ne change pas, à savoir l'obligation absolue pour chacun d'agir toujours conformément aux jugements de sa conscience telle qu'elle est, c'est-à-dire de faire ce qu'il croit être le bien, d'éviter ce qu'il croit être le mal, en toute bonne foi et dans la sincérité de son cœur. Aussi les actes moraux eux-mêmes, les actes qui s'accomplissent en conformité avec la loi, doivent-ils être considérés à ces deux points do vue : en eux-mêmes, par rapport aux intentions et aux motifs, à la droiture et à la bonne volonté de Tagent; et du dehors, pour ainsi dire, au regard du bien et du mal qui .en résulte pour l'individu lui-même ou pour la société. On voit déjà à Tavance comment le progrès moral est susceptible d'un double ou d'un triple sens, selon qu'il s'agit des idées, des lumières morales, ou des lois et de la conformité des volontés avec ces lumières, ou enfin de la quantité de bien ou de mal produite au dehors et dans la société. Quand donc on parle de progrès moral, il s'agit avant tout de bien savoir quel est ce progrès moral, sinon on court le risque de le nier où il existe réellement ou de le placer où il ne peut exister.

Demande-t-on si les hommes d'aujourd'hui sont pires ou meilleurs que ceux d'autrefois, si nous valons moins ou si nous valons mieux que nos pères, on fait une question qui comporte des réponses trèsdittërentes, suivant le côté par où on considère la

moralité, suivant le sens qu'on attache à rinfériorité ou à la supériorité morale. Nous allons énumérer et discuter ces différentes réponses, en nous efforçant de donner à chacune un degré de précision qu'on ne rencontre pas ordinairement chez les historiens,* les publicistes, les moralistes, les philosophes et les théologiens partisans ou adversaires du progrès dans l'humanité, à cause des équivoques qui abondent en cette matière, et faute d*une analyse complète des éléments divers d'une question dont nous venons de faire entrevoir la complexité.

Nous entrons ici dans un débat dont le champ est singulièrement vaste et qui a soulevé bien des passions. Il s^étend à l'histoire, à la philosophie, à la morale et à la religion. C'est lui qui s'est agité, à toutes les époques, avec plus ou moins de vivacité, entre ceux qui ont pris parti pour le temps passé, les vieilles institutions, les vieilles mœurs, contre les partisans du temps présent, des réformes ou des révolutions, contre les défenseurs des mœurs et des institutions nouvelles. C'est par excellence, et dans sa plus grande généralité, la querelle des anciens et des modernes. Nous lui en donnons le nom, quoique cette querelle célèbre reçoive ordinairement un sens plus particulier, et ne s'applique qu'à certains épisodes de l'histoire des lettres.

En effet la querelle des anciens et des modernes

rappelle tout d'abord à l'esprit un débat purement

littéraire, du xvn* et du xvni® siècle, avec les noms de

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Pdrrault, de Fontenelle, de Lamotte, de Terrasson. Mais la querelle entre aDciens et modernes, dont nous voulons parler ici, a un objet plus vaste et une acception plus générale. Elle n'est pas particulière à un pays et à une époque; elle ne demeure pas restreinte aux lettres, à la poésie, à l'éloquence et aux beaux-arts. D'ailleurs, même en la prenant au point de vue spécial des lettres et des beaux-arts, cette grande querelle n'est pas particulière à l'histoire littéraire de tel ou tel pays, de tel ou tel siècle.

Ce n*est pas en effet seulement eu France que s*est élevée la question, si vivement débattue, de la supériorité des anciens sur les modernes ou des modernes sur les anciens. On la retrouve à Athènes et à Rome, dans l'antiquité, et dans les temps modernes, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, comme en France (1). Partout où les lettres ont eu quelque durée, partout ou elles ont jeté quelque éclat, cette même question du progrès ou de la décadence des ouvrages d'esprit a mis aux prises les partisans des anciens et les partisans des modernes.

Assurément les uns et les autres n'ont pas toujours fait preuve dans cette discussion d'un goût bien sûr, d'une saine critique, et même de la plus

(1; Voir VBisioire de la querelle det anci9n$ ei de$ modemêSf paf Hippolyte Ri^ault. in-^, Hachette 1856.

Voir aussi mon Histoire de la philosophie cartésienne (8* édii«^ 1*' vol., chap. zxiii) où je montre les liens qui rattachent les partiâana défi modernes à la philosophie de Ûéftcaftei.

simple équité. De part et d'autre, il y a bien des équivoques, des malentendus, des préjugés, des arguments plus que médiocres, avec une grande ignorance des lois du développement de Tesprit humain, comme aussi de la différence essentielle, qui sépare le génie et Timagination , de la science, des procédés techoiques et de l'industrie. L'amour-propre, l'entêtement, la vanité prolongent, enveniment la dispute et rendent impossible un jugement impartial , une solution équitable. Les défenseurs des modernes ont sans doute plus d'une fois mérité, j*en conviens, le trait piquant que leur lance La Bruyère : « Un auteur moderne prouve ordinairement que les anciens nous sont inférieurs en deux manières, par raison et par exemple; il tire la raison de son goût particulier et l'exemple de ses ou\ rages (1). » Cependant ces débats de gens de lettres, souvent futiles en apparence, ont un intérêt philosopliique à cause du lien qui les rattache à la question plus générale des progrès de l'esprit humain.

Mais la poésie, l'éloquence et les beaux-arts ne sont pas l'unique champ de bataille où se soient rencontrés les partisans des anciens et ceux des modernes. La question de la supériorité des uns ou des autres, au point de vue moral, a été l'objet de discussions bien plus anciennes, qui sont de tous les

(1) Des ouvrages de Tesprité

temps et de tous les pays, et non pas particulières à des époques d'une culture littéraire plus ou moins savante et raffinée. Bien des siècles avant qu'il y eût une littérature chez aucun peuple du monde, et déjà peut-être, dès la seconde des générations humaines, la morale aussi a eu sa querelle des anciens et des modernes, querelle qui ne s*est pas seulement agitée dans le cercle des beaux esprits et des académies, .mais en tout temps et en tout pays, dans chaque famille, autour de chaque foyer, entre les pères et les fils, entre les anciennes et les nouvelles générations, entre les partis religieux et politiques, les uns amis, les autres ennemis des vieilles mœurs, des vieilles croyances, des vieilles institutions.

Cependant, bien que différentes Tune de l'autre, ces deux questions se touchent en plus d'un point. De part et d'autre, il s'agit de la supérioritS des anciens sur les modernes ou des modernes sur les anciens. Toutes deux supposent la distinction des éléments perfectibles ou non perfectibles de la nature de l'homme; toutes deux, nous le verrons, se résolvent d'une manière analogue et par la môme méthode; toutes deux, d'ailleurs, ont été embrouillées et obscurcies par des confusions du même genre; toutes deux enfin, étant rapprochées, se renverront une mutuelle lumière.

Mais en quoi consiste le progrès moral avec lequel nous ferons ce parallèle, et que nous nous proposons

de mettre ici en question? Il importe, d'après ce qui précède, de le déterminer avec précision, pour qu'il n'y ait point de méprise sur notre véritable pensée.

D'abord nous laisserons de côté la théorie du progrès général de l'humanité et les différentes lois ou formules que les historiens et les philosophes en ont données, pour ne nous occuper que du progrès moral. Dans le progrès moral lui-même, où d'ordinaire on comprend les deux questions du progrès des lumières ou de la morale scientifique et du progrès de la bonne volonté et de la vertu, nous négligerons la première, quel qu'en soit l'intérêt, pour nous renfermer dans la seconde. Nous verrons d'ailleurs que le progrès des idées en morale rentre dans le progrès intellectuel.

Nous voulons donc rechercher si le vrai bien moral, si la vertu, va réellement en augmentant dans le monde à mesure que les générations humaines se succèdent, à mesure que les sciences^ les arts, Tindustrie, les lois et les gouvernements, la civilisation, la raison elle-même se perfectionnent. Il ne s*agit pas de savoir si les hommes ont aujourd'hui des idées plus étendues et plus exactes de la justice, s'ils connaissent mieux leurs devoirs, mais s'ils pratiquent mieux, et d'une manière plus désintéressée, ce qu'ils en connaissent; il ne s'agit pas' de savoir s'ils sont plus instruits et plus avisés, mais s'ils sont plus dévoués, plus honnêtes, plus vertueux, à ne considérer rigoureuse-

ment que ce qui fait la valeur morale des actions. Voilà le sens précis dans lequel nous examinerons s'il y a progrès ou déchéance dans Thutoanité, ou bien une sorte de statu quo, une moyenne toujours la même, en dépit de touteslesapparences contraires, en un sens ou en un autre. C'est un point sur lequel il n'est pas sans quelque importance de savoir à quoi s*en tenir si on veut juger avec équité, ûon-seulement les temps passés, mais aussi les temps présents. Aussi, même après toutes les grandes discussions dont la morale a été récemment l'objet, cette question ne nous a-t-elle pas paru indigne d'atti^r quelques instants l'attention des philosophes et des moralistes.

L'idée d'une déchéance, d'un âge d'or ou d'un paradis. perdus, se trouve dans les plus anciennes légendes de l'humanité. Plus haut on remonte dans son histoire, plus forte et plus universelle on trouve la croyance que les anciens l'emportent en toutes choses, par la sagesse et la vertu, comme par la force du corps et par la durée de la vie. Cependant cette croyance ne tarde pas à rencontrer un certain nombre de contradicteurs qui osent mettre en doute cette supériorité attribuée aux ancêtres. Déjà, dans l'Iliade et dans l'Odyssée, en face des partisans des anciens, il y a des partisans des modernes. Nous nous vantons, dit Diomède (1), d'être meilleurs que

(1) Iliade, ^futt toi fraré^uy fuy' «/u(vovc{ ^ofuB* ttvon.

nos pères. D'autres, comme Nestor ou Mentor, mettent les pères au dessus des fils (1]. Dans l'uti ou l'autre de ces deux camps on pourrait ranger la plupart des hommes politiques, des orateurs, des écrivains de la Grèce ou de Rome. Les uns défendent les institutions et les mœurs anciennes, mores majorumy instituta patrum; les autres au contraire leur font la guerre et prennent en main la cause des idées nouvelles et des hommes nouveaux. Si Horace est du parti des modernes dans les lettres, en morale, il semble du parti des anciens, à moins qu'on ne prenne pas au sérieux ses invectives contre la corruption croissante de son siècle (2). Non-seulement le débat se continue chez les modernes, mais en outre il s'étend et prend un nouveau caractère de vivacité par l'intervention des croyances religieuses. Persuadés que, hors leurs croyances, la morale n'a plus de soutien, les théologiens ont toujours prétendu que Taffaiblis-

(1) Mentor dit dans TOd/ssée :

mtfipot yàp roi tcMêt b/noXoê nmitpi TriAovTfti,

oi niàoitti xoixtovi, HaC/ooc Si tc nârfioç à(nioui,

Liv. 2, V, 276.

(9) Dàmno«a quid notl ittimifluit diesf

JBiÊLW pArentuiD, pejor AYÎs, tulit

Nos nequiores.

Lib. m, od. 6.

Ovide n'ôdt pas de l'avis d'Horace ; il aime mieux le temps présent s Prisoa Jurent alios ; «go me tiunc denique natum gratulor.

Artis amat., lib. III.

sèment de la foi ancienne était la mesure de la corruption croissante de Thumanité, le signe certain d'une décadence morale, sans remède et sans espoir. Sans cesse ils nous vantent la beauté des anciens jours. De là la vivacité de leurs plaintes, plaintes sincères au fond, malgré toutes les déclamations et les exagérations qui d'ordinaire les accompagnent.

Non moins vifs, mais peut-être moins si^icèrel^y sont les partis politiques, Si vous écoutez les esprits chagrins, mécontents de tous les régimes, la corruption est toujours à son comble ; tout est fange, tout est orgie pendant le temps qu'ils ne sont pas les maîtres. Qu'ils le deviennent à leur tour; tout aussitôt d'autres détracteurs lanceront les mômes anathèmes contre la société qui les supporte à sa tête, au lieu de les y placer eux-mêmes. Combien ne faut-il pas rabattre de toutes ces déclamations, inspirées par l'esprit de parti plutôt que par l'amour de la morale et de la vertu! Il ne faut croire ni les uns ni les autres, il faut laisser de côté les satires et les pamphlets, si Ton veut juger avec équité le temps où Ton vit.

Cet esprit de dénigrement du temps présent est un vieux travers que déjà signalait Sénèque : « Tu te trompes, écrit-il à Lucilius, si tu t'imagines que le luxe et la mollesse, que le relâchement moral et toutes ces autres choses que chacun reproche au temps où il vit, sont particulières à notre

siècle (1). Voltaire aussi a noté ce penchant naturel à se plaindre du temps présent. « Je sais, dit-il, qu'il est doux de se plaindre, que de tout temps on a vanté le passé pour injurier le présent, que chaque homme a imaginé un âge d*or d'innocence, de bonne santé, de repos et de plaisirs qui ne subsistent plus (2). » Faisons aussi la part de l'envie qui épargne les morts et qui s'attache aux vivants (3). En regard de ces pessimistes par humeur noire, par esprit de parti politique ou religieux, il y a des optimistes, non moins exagérés, des complaisants, des panégyristes, qui trouvent que tout est bien dans le temps présent ; il y a des rêveurs, des réformateurs de la société, des philosophes, qui regardent le mal comme le triste lot du passé, et qui veulent nous faire croire à son extinction plus ou moins

(1) Erras, mi Lucili, si existimas nostri sseculi esse vitium luxuriam et negligentiam boni moris, et alia quse objecit suis quisque temporibus. Hominum sunt ista non texnporum ; nulla œtas vacavit a culpa. Ëpist. 97. La vivacité môme des critiques contre les mœurs et les vices du temps peut témoigner d'un progrès de la conscience morale qui condamne plus sévèrement ce qu'elle ne condamnait que faiblement autrefois. Ce que dit ailleurs Sénèque d'un individu s'applique aussi à une époque tout entière : Et hoc ipsum argumentum est in melius translati animi quod vitia sua quœ adhuc ignorabat videt. Ep. 6.

(2) Commentaire sur Pascal. Dans VEssai sur les mœurs il cite un auteur du 14™« siècle qui, a selon l'usage des auteurs peu judicieux, se plaint que la frugale simplicité a fait place au luxe. » Chap. lxxxi.

(3) Pascitur in vivis livor, post fata quiescit. Ovide.

prochaine dans l'avenir, en vertu d'une organisation meilleure de la société et de la perfectibilité indéfinie du genre humain.

Ces dissentiments si profonds sur ce que vaut une époque comparée à d'autres ont trop souvent pour effet de fausser les jugements des historiens et des publicistes , d'envenimer les querelles politiques et religieuses , d'exercer une influence fâcheuse sur la ])aix et Tharmonie de la société. Cherchons donc à montrer les choses sous leur véritable jour, et à faire la part de la venté et de l'erreur, au milieu de toutes ces exagérations, en sens contraire, sur la perversité ou la moralité des diverses générations humaines qui se succèdent dans le monde.

Pour savoir où est le progrés, et où il ne peut pas être, il faut avant tout distinguer ce qui est immuable d'avec ce qui est changeant et perfectible dans notre nature. Ce qui ne change pas en nous, ce qui n'est susceptible d'aucun accroissement par voie d'accumulation, d'aucune transmission par héritage, ne peut entrer évidemment pour rien dans les progrès de l'humanité.

Telles sont, par exemple, les facultés de notre esprit avec leurs lois et leurs procédés, telles sont les inclinations fondamentales de notre cœur avec les passions qui en dérivent ou, pour abréger, telle est la nature humaine elle-même en tout ce qu'elle a 4'essentiel. Dans ces traits intérieurs 4© Thonime il

KM PSYÛttOLOi^te ST EK MORALE 437

n'y a pas moins de stabilité que dans ses traits extérieurs et dans sa conformation organique elle-même. A travers la variété des effets et la complication des combinaisons qui en résultent, et malgré tous les changements qui sont l'œuvre de la volonté et de la civilisation , on ne peut m éconnaître cette permanence et cette identité. Quels que soient les développements de rintelligence et de la science, quelles que soient lesdififérences des individus, suivant les temps et les lieux, depuis un sauvage jusqu'à Descartes, toutes s'expliquent par le degré du développement ou de révolution, par la complication croissante des combinaisons des mêmes éléments primitifs, par le perfectionnement des procédés et des méthodes, sans nulle intervention de quelque faculté nouvelle. Chaque homme, comme dit Montaigne, porte en lui la forme entière de la condition humaine (1). Voilà pourquoi il y a une science de la nature humaine, voilà pourquoi Thomme décrit par Socrate et Platon est le même que l'homme de Descartes, de Leibniz ou de Kant. Si haut que vous remontiez dans le passé de l'humanité, vous reconnaissez un de vos semblables dans le premier être humain que l'histoire met en scène, qu'elle fait parler et agir, en dépit de toutes les dissemblances de

(1) € On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et priyée qu'à une yie de plus riche étoffe. Chaque homme porte la forme entière de l'I^uniaine condition. 9 £)8sa>s, liv, 3^ ohap* ii*

ce lointain ancêtre avec un Français du xix« siècle. S'il en était autremant où serait pour nous rintérét des histoires et des littératures anciennes ? Racine se serai t-il donc trompé en disant : « J'ai reconnu avec plaisir par Teffet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j*ai imité d*Homère ou d'Euripide que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles'(l). » Imaginez un seul changement dans les puissances et les lois de l'âme humaine, l'unité du genre humain serait plus radicalement détruite que par une métamorphose des traits et des organes extérieurs.

Comme dans la nature les forces et les agents demeurent les mêmes, quelle que soit la variété toujours croissante des eflfels et des produits qu'en tirent la scienca, l'industrie et la culture, de même les forces primordiales de l'humanité sont immuables, quelque diverses que soient leurs manifestations, suivant les lieux et les temps, et quelques changements que la civilisation introduise dans les mœurs et dans les idées.

D'ailleurs la notion même du progrès n'enfermet-elle pas nécessairement l'idée de quelque chose qui ne change pas^ qui persiste à travers tous les changements^ toutes les évolutions qui le modifient, de quelque chose qui est, pour ainsi dire, le sujet

(1) Préface d'Iphig<5nie. La Bruyère a dit de même : c La raison est de tous les climats et l'on pensé juste partout où il y a des hommes. » (Chapitre des jugements.)

même du progrès, et quiseulen fait le lien et lacontinuité? Otez ce sujet qui demeure le même, ce bien qui réunit toutes ces modifications successives, vous n'avez plus une évolution, une véritable progression, mais seulement une succession fortuite de phénomènes sans continuité, sans rapport les uns avec les autres. On peut donc dire du progrès ce que saint Thomas, d'après Aristote, a dit du mouvement : omnis motus fundatur in immobili.

Si le progrès suppose quelque chose qui ne change pas, il n'a lieu qu'au sein de ce qui est susceptible de changement. C'est seulement dans ce que notre nature a de variable que nous trouverons le domaine et la matière du progrès en général et du progrès moral en particulier. Parmi ces choses sujettes à variation et à changement, il y a encore, au point de vue du progrès, une distinction importante à faire. En effet il en est qui ne sont susceptibles de perfectionnemcLt qu'au sein même de l'individu, qui commencent et qui périssent avec lui, tandis que d'autres peuvent s'étendre, par voie de transmission, d'un individu à un autre individu, d*un individu à l'espèce tout entière, et se perfectionner de génération en génération.

Buffon a parfaitement distingué ces deux sortes de perfectionnements, les uns renfermés dans les limites de l'individu lui-même, les autres franchissant ces4imites et s'étendant à l'espèce tout entière, par héritage et par accumulation • « Il faut distin-

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guer, dit-il, deux genres de perfection, Tau stériiey et qui se borne à l'éducation de l'individu, et l'autre fécond qui s'étend sur toute l'espèce, et qui s*étend autant qu'on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n'est susceptible de cette perfection d'espèce ; ils ne sont aujourd'hui que ce qu'ils ont été, qu'ils seront toujours, et jamais rien de plus, parce que leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu'ils ont eux-mêmes reçu de leur père et mère, au lieu que l'homme reçoit l'éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions des autres hommes et peut^ par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour les perfectionner tous les jours de plus en plus (1) ».

Or parmi ces éléments, qui ne sont susceptibles dans l'homme que d'une perfection purement individuelle, se placent au premier rang la pureté des intentions, la bonne volonté, sans laquelle nul n'est vertueux, et tout ce que nous appellerons devoirs de vertu, pour emprunter la langue de B^ant. A ces devoirs de vertu, qui ne sont féconds que pour l'individu, Kant oppose les devoirs de droit qui consistent dans la conformité des actions avec Tordre extérieur, ou avec la légalité, bien différente de la vertu, quoiqu'elle puisse en avoir toutes les

(1) Discours sur la nature des animaux.

apparences. Il est possible que la pratique des devoirs de droit aille en se perfectionnant dans l'espèce, qu'elle s'étende, comme dit Buffon, par les institutions de la société, mais il n'en est pas do même des devoirs de la vertu.

De Taveu de tous les moralistes, au moins de ceux qui ont admis une loi morale naturelle, de l'aveu de tous les théologiens, la vertu n'est-elle pas en effet tout entière dans la pureté, dans la droiture de rintention, et ne se mesure-t-elle pas sur le degré d'énergie de la bonne volonté, choses qui échappent à toute législation, à toute prise ou contrainte du dehors (1) ? Agir avec une intention pure, c'est agir uniquement en vue du bien, ou de ce qu'on se persuade sincèrement être le bien, à la condition que, si nous nous trompons, il n'ait pas dépendu de nous de nous éclairer davantage et que nous soyons, comme disent les théologiens, dans un cas d'ignorance invincible. Malgré l'abus qu'en ont fait les casuistes, avec leur méthode de direction de Pintention, si impitoyablement raillée par Pascal, le principe lui-même n'en demeure pas moins d'une inébranlable vérité. Il va sans dire que ce n'est pas une intention détournée à plaisir de son véritable but^ une intention factice et fausse, mais l'intention réelle et vraie, dans laquelle nous faisons consister le mérite

(1) Omne honestum Toluntanum est, dit Sénèque, lettre 56, à Lucilius.

OU le démérite de Tagent. Faire le bien tel qu'on le conçoit, et dans la mesure où il est possible d'y concourir, voilà ce qui est demandé, sans rien plus, à chacun. C'est toujours à cette intention qu'il faut en revenir quand on veut juger, non de la quantité de bien ou de mal qui a pu résulter au dehors de telle ou telle action, mais de la valeur morale, du mérite ou du démérite de l'agent. Quelle serait donc cette justice qui condamnerait celui qui ne fait pas le bien qu'il ignore invinciblement, ou qui fait le mal, mais sans le savoir et avec la persuasion de faire le bien (1)? Ces paroles de l'Evangile : Votre foi vous a sauvés; ou bien encore ces autres paroles non moins consolantes : Bienheureux ceux qui sont nets de cœur, car ils verront Dieu, peuvent s'appliquer non-seulement à celui qui a cru en Jésus- Christ, mais à quiconque en ce monde a agi avec une bonne intention, dans la sincérité de son cœur, alors même qu'il so serait trompé, alors même qu'il aurait fait le mal au lieu de faire le bien.

(1) Il n'est pas aisé en toutes circonstances, même à des esprits éclairés, de reconnaître où est le devoir. Ainsi Joseph de Maistre a pu dire avec vérité : « Le difficile n'est pas de faire son devoir par les temps d'épreuves civiles, mais de le connaître. *

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