CHAPITRE m
Uc la simultanéité de la conscience et de la vie. — Comment les sensations infiniment petites viennent en aide à cette doctrine. — Pas de vie sans des instincts qui la guident et la sauvegardent. — Pas d'instincts sans une sensibilité plus ou moins sourde. — Vivre c'est sentir. — Découvertes physiologiques qui font remonter de plus en plus haut les manifestations de l'activité vitale pendant la période de l'existence intra-utérine. — Doctrine de Burdach : l'embryon a le sentiment de soi-même dès le moment même de la fécondation. — Avantages de l'hypothèse qui fait contempora^es la vie et I4. conscience. — Principales phases du développement de la conscience. — Impossibilité de tirer des lumières de la physiologie sur les causes et la nature de la conscience. — John Tyndall et Claude Bernard.
Pour éviter les difficultés que' nous venons de signaler, il nous semble que le parti le plus plausible et le meilleur est celui-là-même qui, au premier abord, pourrait paraître le plus téméraire et le plus étrange. Au lieu de faire survenir la conscience après l'âme , ou Tâme après la vie, il est préférable de placer ces trois choses ensemble , comme indissolublement unîès7 F origine même de l'existence. Ce n'est pas au moment de la naissance, et dans la dépendance du premier acte de respiration, ce n'est pas non plus quarante ou cin-
quante jours après la conception, qu'il faut ajourner l'animation, c'est-à-dire Tâme et la conscience, il faut hardiment en fixer la date au moment de la conception, c'est-à-dire à l'origine môme de la vie.
Si cette opinion entre difficilement dans l'esprit, c'est à cause de l'habitude où nous sommes de ne pas séparer l'idée de conscience de ce degré de clarté qu'elle atteint dans l'homme fait qui, non seulement sent et pense, mais qui réfléchit sur ses sentiments et ses pensées. Pour se familiariser avec cette hypothèse, il suffit de songer à tous les décroissements , à toutes les dégradations dont la conscience est susceptible, à partir de son état actuel au dedans de nous, jusqu'à Tinconscience absolue, c'est-à-dire jusqu'à zéro. Grâce aux sensations sourdes, aux représentations obscures, aux perceptions plus ou moins latentes, aux dégradations et à l'obscurcissement à l'infini dont elles sont susceptibles, il ne semble pas qu'il y ait une grande difficulté à concevoir que le commencement de la conscience coïncide avec le commencement même de l'existence.
Comment, d'ailleurs, la vie pourrait-elle un seul instant exister sans des instincts qui la sauvegardent, qui la règlent, qui la dirigent? Or, à moins de faire de l'instinct, comme les cartésiens, un pur mécanisme, comment le concevoir sans une sorte de conscience aussi obscure qu'on le voudra? Pour que l'instinct puisse agir et atteindre son but, ne
faut-il pas que l'être vivant se sente attiré par ce qui est conforme à sa nature et repoussé par ce qui lui serait contraire, c'est-à-dire ne faut-il pas qu'il éprouve un certain bien-être dans le premier cas ou un certain malaise dans le second ? Les derniers des êtres vivants ne manifestent-ils pas, par certains mouvements d'attraction, de répulsion et de contraction, cette sensibilité sourde qui nous semble la compagne et la gardienne nécessaire de toute vie, quelque humble et quelque rudimen taire qu'elle soit? Maine de Biran a eu raison de dire : vivre c'est se ntir (1).
^es découvertes récentes des physiologistes, qui font remonter de plus en plus haut les traces du travail embryogénique et les premières manifestations de l'activité vitale, viehnentà l'appui des considérations métaphysiques et psychologiques que nous faisons valoir en faveur de cette innéité, pour ainsi dire, de la conscience. « Vers le milieu du siècle dernie'r, dit M. Milne Edwards, on n'avait aperçu presque aucun indice du travail embryogénique avant l'époque où le cœur du jeune animal commence à battre; on reconnut ensuite que, chez les vertébrés, la naissance de cet organe est précédée par la formation d'un disque de matière plastique en voie de développement, appelé blastoderme et par l'apparition des parties fondamentales
{!) Œuvres inédites, publiées par Nayille, tom. II, p. 1.
du système cérébro-spioal et de la tige rachidienne... On a découvert ensuite que ces phénomènes sont précédés par d'autres signes d'activité vitale dans le globe vitellaire dont la surface se creuse de sillons et se subdivise en agrégats de plus en plus petits (1). »
Ces dates si diverses de Tanimation du fœtus qui toujours vont se rapprochant du moment de la conception, à mesure que l'embryologie fait des progrès^ nous conduisent jusqu'à la doctrine qui suppose l'animation contemporaine de la conception elle-même (2).
On cite parmi les anciens un certain nombre de partisans de cette animation immédiate du fœtus (3).
(1) Cependant déjà Cangiamila invoquait à cette époque les découvertes physiologiques pour rapprocher l'animation du moment de la conception ou même les faire coïncider l'une avec l'autre. Un de ses chapitres est intitulé : Nova circa generationem philosophica inventa indicare animam citius infundi quam olim crederetur. (Lib. 1, cap. xi.)
(2) Bapportsur les progrès des sciences zoologiques,
(3) Cangiamila l'attribue à Galien, à Alexandre d'Aphrodise, à Themistius, à saint Basile, à saint Grégoire de Njsse et à plusieurs théologiens et médecins du 17* siècle. Lui-même il incline vers cette opinion sans toutefois oser affirmer quo l'infusion ait lieu au moment même de la conception. Voici sa conclusion : Nihilominus dubium remanet utrum Deus animam creet statim ac aura seminalis fermentationis motum in embryonis liquidis excitaverit ; an potius quando in ipsius corde motus periqdicus, nimirum systolicus ei diastolicus inchoa* tur... Quapropter hodie quoque verissimum judicatur animationis tempus occultum esse, ejusque scientiam creatori Dec Spîriiibusque reservari. (Lib. 1, cap. xi.)
Il y en a eu davantage parmi les modernes.
Mais sans nous arrêter à des noms de théologiens et de médecins tout à fait ignorés aujourd'hui (1), et en nous bornant à rappeler ici Gassendiy arrivons à des physiologistes dont le nom ait quelque autorité dans Pétat actuel de la science. Parmi eux il faut mettre Burdach au premier rang.
Selon Burdach, « le sentim ent de soi-i en germe dès le moment de la fécondation^. » En outre des mouvements uniformes qui dépendent de la matière et des forces extérieures, on voit aussi, dit-il, dans Tembryon des mouvements qui ne sont pas uniformes^ qui affectent des degrés différents, des directions diverses et qui diffèrent au milieu des mêmes circonstances. II se meut avec plus ou moins de force sous l'empire de circonstances extérieures qui dérangent plus ou moins l'assiette de sa vie. a L'embryon a donc le sentiment de son état, par conséquent le i^entiment de soi-même et un penchant qui part uniquement de Tintérieur, par conséquent la détermination de soi-même. Mais comme le sentiment de soi-même et la détermination de soi-même sont les caractères essentiels de Tâme, on ne peut méconnaître en lui l'existence d'une
(1) Citons seulement comme un de ceux qui ont le plus énergiquement soutenu cette doctrine^ Paul Zacchias, médecin et jurisconsulte romain, (duestiom medico 'légales , quœst. 9, no 2, 1661.)
âme (1). » Puis Burdacli examine la question du commencement de ce qu*il appelle la vie morale de l'embryon.
Les mouvements^ dit-il, auxquels nous reconnaissons l'existence de la vie dans un être différent de nous, ne se manifestent que vers le milieu de la vie embryonnaire, tandis que le cerveau et la moelle épinière, base de l'organisme entier, est la partie qui paraît la première. Il est vrai qu'elle ne se forme que lentement ; mais, selon Burdach, il ne faut pas croire que l'organe de l'âme, pour exercer ses fonctions, doive avoir tout son développement. La formation elle-même est une manifestation de la vie, et la fonction n'est point une chose étrangère qui vienne s'y surajouter ; elle se développe simultanément avec la formation de l'organe comme direc- ^ tion spéciale de la vie. Les récits de ceux qui ont entendu, senti et pensé pendant l'asphyxie, sans pouvoir agir sur leurs muscles et donner signe de vie , prouvent la possibilité d'un état d'activité morale sanslocomotilité.
« Nulle part, dit-il, en s'inspirant de Leibniz, nous n'apercevons de vide dans la vie, de saut dans la marche du développement, et nous sommes obli gés d'admettre que le sentiment de soi-même, ce point d'unité dynamique de la vie, existe en germe dès l'instant de la fécondation, qu'il débute par un
(1). Traité de physiologie, tom. 4, p. 116, trad. Jourdan.
minimum inappréciable, comme un ovule de la vie morale dont nous ne pouvons voir Torigine qu'avec le télescope de la raison, de même que nous ne pouvons contempler les premiers linéaments du corps organique... qu'il se comporte à l'égard de l'homme arrivé à la conscience de soi-même, comme la membrane proligère à l'égard du corps humain développé, que par conséquent il se développe graduellement à partir d'un point imperceptible, jusqu'à ce qu'il puisse agir au dehors et entrer par ses reflets dans le cercle des phénomènes extérieurs (1). »
Nous croyons, comme Burdach, qu'il faut attribuer à l'être embryonnaire, dès son origine, ce minimum inappréciable de conscience qui, en se développant, deviendra la conscience adulte de l'homme fouissant de toutes ses facultés. Ces deux sortes de consciences, celle de l'embryon et celle de Thomme *4ait, sont d'ailleurs à de si grandes distances l'une de l'autre que nous ne craignons nullement le reproche de faire du fœtus un métaphysicien, suivant une des plaisanteries de Voltaire contre les partisans des idées innées , ni de le douer de plus de science que le plus habile des anatomistes et des physiolo-
(1) Je cite encore la conclusion de Bardach : « Ainsi la génération est l'éveil d*une individualité qui agit en se for- '. mant, en se sentant soi-même^ et en se développant d'un \ point imperceptible. Ce serait une continuité de la vie, en ' âme comme en corps, dans l'être qui procrée et dans l'être . procréé, »
BOUILLIBR. 3