CHAPITRE XII
Parallèle des deux, querelles des anciens et des modernes en morale et en littérature. — Distinction de Foutenelle entre le mérite d’un auteur et la perfection d'un ouvrage. — Même distinction entre le mérite moral de l’agent et se s œuvres. — Distinction dans les beaux arts de l’inspiration purement individuelle et des procédés techniques transmissibles et perfectibles. — Distinction analogue en morale. — La vertu ne croit pas mais les actions légalement bonnes augmentent par .l'effet de la civilisation. — Réfutation de la thèse de l’hérédité du genie. — Circonstances plus ou moins favorables aux œuvres du génie comme à celles de la vertu.
— La prétention des modernes à la supériorité de la vertu n’est pas mieux justifiée que la prétention à la supériorité du génie. — Dialogue de Fontenelle sur cette question : si les anciens ont eu plus de vertu que les modernes. — Probabilité de la permanence dans le monde des mêmes proportions de bonté et de malice. — Pensée de Montesquieu.
— Conclusion.
Pour achever d’éclairer cette distinction fondamentale de ce qui est intransmissible, purement individuel, d’avec ce qui peut se transmettre et s’étendre à l’espèce, par où se résout la question du progrès moral, nous allons mettre en parallèle, comme nous l’avons annoncé en commençant, les deux querelles des anciens et des modernes dans la littérature et dans la morale. Le génie, la poésie, l’éloquence, les beaux arts ont donné lieu à la même
BOUILLIER. 11
question que la vertu et le vice, les actions bonnes ou mauvaises. Les œuvres des modernes l'emportent-elles sur celles des anciens par l’inspiration, par le goût, par le génie? Y a-t-il un progrès des lettres et des beaux-arts, comme il y a un progrès des sciences et des arts industriels? En morale c’est aux modernes qu’on serait tenté tout d’abord de donner la préférence. Dans les lettres, au contraire, dans l’éloquence, dans la poésie, les anciens paraissent l’emporter et racheter par la supériorité du génie leur infériorité morale.
Ici encore il faut distinguer entre ce qui est perfectible, et ce qui ne l’est pas, entre ce qui survit à l’aitiste, au poète, à l’écrivain de génie, et ce qui périt îàïit^ment avec lui. Dans cette querelle des anciens et des modernes, inspirée vers la fin du xvn° siècle par l’esprit du cartésianisme, Fontenelle, parmi les défenseurs des modernes, mérite le premier rang par un certain esprit philosophique qui a plus ou moins manqué à ceux qui combattaient avec lui contre les partisans des anciens. Ainsi, da?s la vie du grand Corneille, il établit, entre le mérite d’un auteur et la perfection d’un ouvrage, une distinciîpti qui correspond à celle que nous avons faite entre 17* bonne volonté et les bonnes actions, et qui s’applique à la vertu non moins bien qu’au génie et aux œuvres littéraires, sauf toutefois cette réserve essentielle, que la vertu dépend de nous, tandis que le génie n’en dépend pas. Mais cette différence d’origino mise à
part, le génie et la volonté ont cela de commun qu’ils sont l’un et l’autre essentiellement individuels et personnels. Voici comment Fontenelle distingue deux choses si souvent confondues, dans la critique littéraire, comme dans la critique des actions et des mœurs.
« Il y a une grande différence entre la beauté de l’ouvrage et le mérite de l’auteur. Tel ouvrage, qui est fort médiocre, n’a pu partir que d’un génie sublime, et tel autre ouvrage, qui est assez beau, a pu partir d’un génie assez médiocre. Chaque siècle a un certain degré de lumière qui lui est propre; les esprits médiocres demeurent au-dessous de ce degré, les bons esprits y atteignent, les excellents le passent, si on le peut passer. Un homme né avec des talents est naturellement porté par son siècle au point de pecfection où ce siècle est arrivé, l’éducation qu’il a reçue, les exemples qu’il a devant les yeux, tout le conduit jusque-là. Mais s’il va plus loin, il n’a plus rien d’étranger qui le soutienne, il ne s’appuie que sur ses propres forces... Pour juger de la beauté d’un ouvrage il suffit donc de le considérer en lui-même, mais pour juger du mérite do l’auteur, il faut le comparer à son siècle. »
Partout, dans cette remarquable page de critique littéraire et philosophique, on pourrait substituer le mot de vertu à celui de génie, partout on pourrait mettre les actions ou les œuvres de la volonté à la place des œuvres de l’esprit, sans altérer la vérité
DE EA CONSCIENCE
et l’exactitude de la pensée, taut la correspondance est exacte entre ces deux questions du progrès dans les lettres et du progrès en morale ! De môme que lemérite de l’auteur est une chose absolue et la perfection de l’ouvrage une chose relative, qui dépend du siècle, des circonstances, des prédécesseurs et des contemporains, de même est absolue la valeur de l’intention, de la bonne volonté, taudis qu’est relative et variable celle des actions.
Le génie, l’inspiration, l’imagination, qualités essentiellement individuelles, qui seules font le mérite de l’auteur, s’évanouissent avec l’auteur luimême, avec le grand écrivain, le poète ou l’artiste. En fait d’héritage ils ne laissent rien à leurs imitateurs et à leurs disciples, sinon' les perfectionnements de la langue et des procédés extérieurs dont ils se sont servis. En effet, dans les lettres et dans les beaux-arts, comme dans l’élément moral, à côté de ce qui ne peut sortir de l’àme même de l’artiste ou de l’agent, nous trouvons une certaine part qui s’imite et qui se transmet, à savoir la langue, les instruments, les procédés techniques, en un mot, tout ce qui est œuvre de science ou d’industrie. Quant à l’inspiration individuelle, de même que la bonne volonté, elle disparaît tout entière avec le poète ou l’artiste, comme une flamme qui s’éteint.
Cette part perfectible n’est pas la même dans tous les arts; elle est plus considérable dans la musique
ou dans la peinture que dans la sculpture; elle l’est moins dans la poésie et dans l’éloquence, c’est-àdire dans les arts qui dépendent uniquement de l’esprit, à la condition cependant d’une langue qui ne soit pas rebelle et qui se prête plus ou moins à l’expression de certains sentiments et de certaines pensées. Ainsi le génie d'Homère luimême n’aurait pu se manifester s’il n’avait eu pour instrument, comme le dit Macaulay, que le langage des sauvages de la Nouvelle Hollande; ainsi Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson (1). Voilà pourquoi ces arts plus puiement intellectuels, suivant la remarque de M. Rigault, sont susceptibles d’atteindre du premier coup au plus haut degré de la perfection (2). De là aussi la juste distinction de l’abbé Du Bos entre les arts perfectibles et les arts immédiatement parfaits (3), pourvu toutefois qu’on restreigne à la partie matérielle et technique la perfectibilité des premiers, et qu’on fasse la réserve à l’égard des seconds d’une langue qui puisse se prêter aux inspirations du génie.
Ainsi il y aura progrès dans les procédés de la peinture, dans l’art de produire et de manier les
(1) Essais littéraires , article sur üryden, traduction de • Guillaume Guizot.
(2) Histoire de la querelle des anciens et des modernes, conclusions.
(3) Réflexions critiques sur la poésie et la peinture.
couleurs, dans l’orchestration, dans les instruments de musique, dans la richesse et la souplesse de la langue de l’orateur et du poëte, mais non dans le génie des peintres, des musiciens, des poètes et des orateurs. Quel poëte, quel artiste, quel orateur des temps modernes peut se vanter de l'emporter, par l’inspiration et le génie, sur ceux de l’antiquité dont les noms glorieux sont dans toutes les mémoires et dont les œuvres immortelles font le désespoir de quiconque aspire à les égaler?
Ce contraste entre le génie et les procédés ou les instruments dont il dispose pour se manifester, est bien marqué dans cette page de Georges S and : « La science marche toujours ; le moindre écolier d’aujourd’hui surpasse, dément et annule les plus illustres savants du passé. Ceux de ce matin redressent déjà ceux d’hier soir. La science passe sa vie à trouver. Et pourtant nul artiste des époques civilisées ne peut se vanter de surpasser ceux des âges primitifs. Les moyens de l’art progressent, le génie de l’art ne progresse pas. On sait mieux orchestrer un opéra qu’au temps de Haendel ou de Pergolèse, l’harmonie des vieux maîtres n’a pourtant pas besoin d’être complétée ou rafraîchie. C’est que la science est le résultat du calcul, de l’expérience, tandis que l’art est le résultat du sentiment et de l’imagination (1). »
(1) Lettres ti un voyageur, Revue des Deux Mondes du 15 mai 1864.
Macaulay, dans son bel essai sur Dryden, ne fait pas moins bien ressortir cette opposition entre la faculté de l’imagination ou de la poésie et les moyens, les instruments par lesquels elle s’exprima et produit des œuvres plus ou moins parfaites. « Avec le temps, dit-il, les instruments qu’emploie l’imagination arrivent à la perfection. Les hommes n’ont pas alors plus d’imagination que leurs rudes ancêtres. Nous sommes même fort portés à croire qu’ils en ont beaucoup moins. Mais leurs œuvres d’imagination valent mieux à dater de ce moment et, pendant un certain temps, la diminution des facultés poétiques est amplement compensée par l’amélioration de tous les moyens et de tous les instruments que ces facultés réclament (1). »
Ainsi, tout en se produisant au dehors par des œuvres plus parfaites et plus brillantes, l’imagination elle-même peut n’avoir pas fait de progrès, ou même demeurer au dessous de ce qu’elle était chez des hommes auxquels la langue et les instruments ont plus ou moins manqué pour peindre, pour sculpter, pour chanter, pour exprimer d'une manière quelconque, ce qu’ils sentaient dans leur âme. Ainsi, quoique l’artiste ne puisse produire des œuvres parfaites qu’au sein de certaines circonstances favorables, et avec certains instruments, le génie ne croît pas plus en raison des progrès do la langue et
(1) Essais littéraires, traduction de Guillaume Guizot.
DK LA CONSCIENCE
des arts industriels que la vertu elle-même, en raison des progrès de la police de l’état et de la civilisation. Le goût et le sentiment des convenances se forment, se développent, s’imposent à l’écrivain et à l’artiste et le préservent, sans rien ajouter à son mérite propre, des fautes grossières où sont tombés leurs prédécesseurs, quoique doués de facultés égales ou même supérieures. C’est ainsi qu’un siècle apprend à un autre non pas à faire des chefs-d’œuvre, mais à produire plus facilement des œuvres médiocres et dignes d’une certaine estime (1). De même, pour continuer jusqu’au bout notre parallèle, on voit aussi en morale se former et se développer un sentiment des convenances qui contient certains écarts, qui réprime la manifestation des penchants grossiers et diminue ainsi le nombre des actions mauvaises, sans que cependant il y ait dans le monde une dose plus grande de mérite et de vertu.
Mais notre parallélisme serait faux si le génie, conjointement avec les aptitudes et les tempéraments, était héréditaire dans certaines familles ou races privilégiées, suivant une thèse qui a été plus d’une fois
(1) Voltaire fait cette remarque en comparant le 18 me au 17 ul " siècle : « Il faut encore observer que le siècle passé ayant instruit le présent, il est devenu si facile d’écrire des choses médiocres qu’on a été inondé de livres frivoles et, ce qui est encore bien pis, de livres sérieux inutiles. .> Siècle de Louis XIV, chap. sur les arts.
soutenue, et que récemment un auteur anglais, Francis Galton, a prétendu démontrer à l’aide des chiffres et de la statistique (1). Francis Galton donne de longues listes de magistrats, de généraux, d’écrivains, de poètes, de peintres, d’hommes distingués, dans tous les genres, qui se sont succédé, s’engeirdrant, pour ainsi dire, les uns les autres, -dans la même famille, par où il prétend prouver que les traits de l'esprit se transmettent comme les traits du visage. Mais si on voit par ces tableaux et ces généalogies que certaines aptitudes ont pu se transmettre, se développer au sein de certaines familles et de certaines races, dans un ensemble de circonstances favorables, si on voit des hommes habiles dans un même art se succéder, on ne voit pas qu’un père de génie ait un fils de génie (2). En outre, ne faudraitil pas mettre en regard les cas, infiniment plus nombreux, où il n’y a aucune trace d’une pareille hérédité ?
Les secours extérieurs, les exemples et les encouragements domestiques, les bonnes leçons, les beaux modèles, la langue, les procédés ingénieux et savants, peut-être même certaines aptitudes, se transmettent, voilà tout ce que prouvent les tableaux généalogiques de Francis Galton. Grâce à
(1) Hereditary genius, London, 1809, in-8.
(2) Schopenbauer soutient que l'enfant tient du père pour tout ce qui regarde le caractère ou la volonté et de la mère pour tout ce qui regarde les qualités intellectuelles. Mais les faits qu’il cite en faveur de sa théorie n’ont rien de concluant. (Die Welt waisille und Vorstellung, viertes buch, cap. 23,)
l’éducation et aux exemples, des hommes distingués, d’estimables artistes, peuvent se succéder au sein de la même famille, mais l’étincelle sacrée du génie brille et s’éteint avec l’individu, ou même quelquefois avant lui, sans jamais se transmettre du père au fils.
Pour en revenir à la distinction de Fontenelle, il faut précisément retrancher du mérite de l’auteur, et de la part de son génie, tout ce qui tient au temps, à la race, à la famille, aux maîtres, aux modèles, au goût général, aux convenances imposées , en un mot tout ce qui n’est pas de lui, comme tout ce qui n’est pas le fait de l’effort propre et personnel doit être retranché du compte des mérites de l’homme plus ou moins vertueux.
- Il reste seulement vrai, que les temps et les circonstances peuvent être plus ou moins favorables à la manifestation et à l’éclat du génie. Une belle langue, comme celle qu’on parlait au temps d’Homère ou de Virgile, vient sans doute merveilleusement en aide à l’imagination et aux sentiments du poète ; mais il ne faut pas confondre avec le génie lui -même ce qui n’est qu’un instrument et un secours étranger. Il se peut qu’en d’autres temps, et en d’autres pays, des poètes, avec le même génie, avec une langue pauvre et grossière, n’aient laissé que des œuvres imparfaites et tombées plus ou moins justement dans l’oubli.
De même en est-il de la vertu ; il ne faut pas en
juger uniquement par la bonté des actions, pas plus que du mérite d’un auteur par la perfection de l’ouvrage. La prétention des modernes, de surpasser les anciens par la vertu, n’est pas mieux fondée que la prélention de les surpasser par le génie.
Cette question de savoir, si les anciens ont eu plus de vertu que les modernes, a été aussi traitée par Fontenelle dans un de ses dialogues des morts (1). Les deux interlocuteurs sont Socrate et Montaigne. Montaigne incline à croire que certains siècles privilégiés ont été mieux partagés que d’autres en fait d’hommes raisonnables et vertueux. Mais tel n’est pas l’avis de Socrate.
« Los habits changent, répond Socrate, mais ce n’est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l’ignorance, le plus ou moins d'une certaine naïveté, le génie sérieux ou badin, ce ne sont là que les dehors de l’homme, et tout cela change, mais le cœur ne change point et tout l’homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d'être savant peut venir; on est intéressé, mais la mode d’être désintéressé ne viendra point. Sur ce nombre assez prodigieux d’hommes déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut-être deux ou trois douzaines de raisonnables qu’il faut qu’elle
(1) Dialogue entre Socrate et Montaigne sur cette question ; «Si les anciens ont eu plus de vertu que nous. »
répande par toute la terre, et vous jugez bien qu’ils ne se trouvent jamais nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de droiture et de vertu. »
Cependant il se pourrait que la distribution de ces deux ou trois douzaines, ce qui est bien peu, d’hommes raisonnables ne se fît pas toujours également, lise pourrait, dit Montaigne, que certains siècles lussent un peu mieux partagés que d’autres. Mais, selon Socrate, « tout au plus y aurait-il quelque inégalité imperceptible, l’ordre général de la nature a l’air bien constant (1). » Telle est la conclusion de cet ingénieux et piquant dialogue où on voit Fontenelle moins disposé à donner l’avantage aux modernes en fait de vertu qu’en fait de bon goût et de génie.
Volontiers, avec le Socrate de Fontenelle, et par une sorte d’analogie avec le principe de la permanence des forces dans la nature, nous inclinerions à croire que la moyenne du bien et du mal, au point de vue de la moralité absolue, ne varie guère dans les divers âges de l’humanité considérée dans son ensemble. Toujours la même, toujours sollicitée par les mêmes penchants, en proie aux mêmes passions et tirée en des sens contraires, par des motifs dont les forces se balancent de la même manière dans la multitude des individus, il est à croire que l’hu-
(1) ♦ La nature, dit ailleurs Funtenelie, a un train fort constant. ■» (Digression sur les anciens et les modernes).
manité n’a jamais été ni plus forte ni plus faible, ni plus désintéressée ni plus égoïste, ni pire ni meilleure au fond, à aucune époque de son existence. Sous des formes diverses elle a peut-être toujours présenté des proportions semblables de bien et de mal, de vertu et de corruption.
Que telle ou telle génération se vante de l’emporter par les sciences, par l’industrie, par le bon ordre de l’état, et même par la diminution des crimes, ce peut être légitimement et à bon droit. A ce point de vue le passé ne soutient pas la comparaison avec le présent. Mais que nul âge du monde ne prétende à la supériorité morale, ni sur ceux qui l’ont précédé, ni sur ceux qui le suivront. Que nul siècle n’ait la présomption de dire : je suis meilleur que celui-là ! En dépit de toutes les apparences, malgré la dureté des temps et la férocité des mœurs, malgré les coutumes les plus monstrueuses, il n'est pas impossible que le siècle le plus barbare ait compté autant d’hommes de bonne volonté et déposé, pour ainsi dire, autant d’âmes pures devant le tribunal de Dieu que le siècle le plus civilisé et la société la mieux ordonnée. Qui, d’ailleurs, pourra prouver le contraire, à moins de sonder les reins et les cœurs, à moins de voir l’invisible?
La conclusion à laquelle nous venons aboutir se résume dans cette pensée de Pascal : « Les inventions des hommes vont en augmentant de siècle en siècle, la bonté et la malice du monde en général
reste la môme (1). » Tout le monde connaît ce passage célèbre où Pascal compare toute la suite des hommes pendant le cours des siècles, «à un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement (2). » Cet homme de Pascal qui va sans cesse en apprenant et en se perfectionnant, ou hien encore l’homme éternel de Perrault qui fait incessamment des progrès, c’est le savant, ce n’est pas l’artiste et le poète, ce n’est pas non plus l’homme de bien (3). Voltaire a dit de môme en ne considérant que le côté du mal et non celui du bien : « Tous les siècles se- ressemblent par la méchanceté des hommes (4). » En opposition avec Lessing, Mendelson soutient également que l'humanité prise en général conserve à toutes les époques à peu près le même degré de moralité, de vertu et de vice (5).
Si nous agissons mieux, rien cependant ne prouve
(1) Sénèque se prononce de même en faveur d’une somme constante du vice et de la vertu : hoc majores nostri questi sunt, hoc nos querimur, hoc posteri nostri querentur, eversos esse mores, regnare nequitiam, in deterius res humanas et oinne fas labi. Atista stant loco eodem stabuutque, paululum dumaxat ultro aut citro mota, ut fluctus quos aestus accedens longius extulit.'recedens interiore littorum vestigio tenuil. (De Beneficiis, lib. I, 10.)
(2) Opuscules, fragment d'un traité du vide.
(3) Châteaubriand, dans son Estai sur les révolutions , a dit, comme Pascal : « Le vice et la vertu paraissent une somme donnée qui n’augmente ni ne diminue. »
(4) Introduction au siècle de Louis XIV.
(5) Voir Kant, des Rapports de la théorie et de la pratique, opuscule trad. par Barni, à la suite de la Doctrine de la vertu.
que nous valons mieux ; si nos ancêtres agissaient plus mal, rien ne prouve qu’ils valaient moins. Pour les maintenir dans le bien, pour les préserver de tomber dans le mal, ils n’avaient pas, comme nous, tous les secours de la civilisation; ils n’avaient rien d’étranger, suivant l’expression de Fontenelle, qui les soutînt: loin de là, tout était contre eux, misère, ignorance, préjugés. S’ils ont fait plus de mal, c’est parce que, dans leur ignorance, ils ont pris quelquefois le mal pour le bien, o’est à cause de la lutte et de la compétition plus fréquente et plus vive des devoirs, c’est enfin parce qu’ils ont été aux prises avec de plus grandes tentations et de plus grands obstacles. Ils ont succombé, il est vrai, mais sous l’empire terrible de circonstances et d’épreuves contre lesquelles, fort heureurement pour cette prétendue supériorité morale dont nous nous vantons, nous n’avons pas été condamnés à lutter.
Qui peut dire quel homme il aurait été si, au lieu de vivre aujourd'hui en France, au xix® siècle, il avait vécu en tel ou tel autre temps du monde, il y a deux mille ans, ou même seulement il y a un siècle, ou même de nos jours, mais en un autre pays, en Asie ou en Afrique et non en Europe, en Turquie ou en Russie et non en France ? Qui peut dire s’il n’eût pas été spectateur enthousiaste des jeux du cirque, ou s’il n’eût pas, sans scrupule, possédé des esclaves ? Qui peut dire qu’il n’eût pas été acteur et complice ou tout au moins l’appro-
bateur de quelques-uns de ces actes d’intolérance, de fanatisme religieux ou politique qui aujourd’hui nous font horreur, quoique leur retour ne fût pas impossible, comme viennent de le prouver de tristes événements ? Voilà à quoi il faut penser avant de jeter la pierre à ceux qui ont eu le malheur de venir et de passer dans le monde quelques siècles avant nous.
Si donc l’historien et le moraliste veulent être équitables dans leurs jugements, ils doivent avoir toujours présente à l’esprit cette pensée de Montesquieu : « Pour juger les hommes, il faut leur passer les préjugés de leur temps. » Comment en effet ne pas les leur passer, ou tout au moins n’en pas tenir un juste compte, sans porter les jugements les plus déclamatoires et les plus iniques sur les siècles anciens, et même sur ceux qui nous ont immédiatement précédés ; quelle injustice ne serait-ce pas d’appliquer le même poids et la mêmejnesure aux barbares et aux hommes civilisés, aux anciens et aux modernes? Il ne serait pas plus inique déjuger aussi sévèrement, et d’après la même règle, les actions de l’enfant et celle de l’homme mûr. Comment condamner à l’égal l’un de l’autre l’homme des temps barbares qui a été tout naturellement, pour ainsi dire, violent, cruel, persécuteur, quand tous l’étaient autour de lui et dans le monde entier, et l’homme des temps modernes dont la violence et la cruauté font contraste avec les mœurs et les
idées de tonte la société civilisée au milieu de laquelle il vit? C’est à cause de ce contraste avec l’état général des idées et des mœurs, que les violences et les crimes de 93, ou mieux encore ceux de la commune de Paris de 1871, nous paraissent, et doivent nous paraître bien plus odieux que ceux des Jacques, des Anabaptistes ou de la Ligue. Plus on avance dans la civilisation et plus doit naturellement s’accroître l’horreur des massacres qui rappellent les temps et les mœurs de la barbarie.
Si l’on ne faisait la part de cette sorte de fatalité du temps, du pays, des mœurs générales, de l’entourage, on reviendrait, par une autre voie, à ce qu’il y a de plus terrible pour la raison humaine dans le dogme théologique de la prédestination gratuite. Nous ne voulons pas, à Dieu ne plaise, faire l’apologie des iniquités et des crimes du passé, ni diminuer l’horreur qu’ils doivent nous inspirer, mais nous voulons, par amour de la justice, que ce qu’il y a d’od-ieux dans les actes ne soit pas la mesure de ce qu’il y a d’odieux dans les hommes, en tenant compte de toutes les circonstances que doit apprécier un tribunal équitable.
Ainsi nous croyons avoir déterminé en quel sens il y a un progrès moral, et en quel sens il n’y en a pas, en quel sens il n’y en aura sans doute jamais. Pour parler encore une fois la langue si précise de Kant, le progrès n’a lieu que dans la sphère extérieure des devoirs de droit ou de légalité, que contrarient ou
que favorisent les lois, la société, les convenances, l’esprit public, et non dans la sphère tout intérieure de la vertu ou des devoirs de vertu, où tout dépend de l’intention et de la bonne volonté de l’individu, quel que soit le degré de son intelligence, et quelles que soient les circonstances du dehors, favorables ou défavorables, heureuses ou malheureuses.
Voilà comment le progrès moral se concilie avec la justice distributive de la Providence au regard de la suite des générations humaines. Ce qui change, ce qui s’améliore avec le temps laisse subsister l’égalité absolue des conditions du mérite, comme du démérite, les conditions de la satisfaction à cette grande loi morale qui s’impose à tous sans exception. Le seulbut auquel tous sont obligés de tendre, à savoir la conformité de la volonté avec le bien, dans la mesure où il est connu de chacun, a été mis également à la portée de tous, ignorants ou savants, anciens ou modernes. L’excellence morale n’est pas, et ne peut pas être, le privilège des générations les dernières venues, privilège inique, odieux, qui serait acheté au prix de la bassesse, de l’ignominie, de la perversité, de la malédiction à laquelle se trouveraient condamnées d’avance celles qui ont eu le malheur de nous précéder sur cette terre, et qui devaient nécessairement représenter le plus bas degré de l’évolution sociale. Si ces générations, nos aînées sur la terre, ont été fatalement privées de la science et de tous les biens qui en dépendent, si elles ont
eu fatalement en partage l’ignorance et la misère, c’est bien le moins qu’il leur ait été donné de pouvoir égaler par la vertu celles qui devaient être plus favorisées des dons de l’intelligence et de la civilisation. A tous donc sans exception s’appliquent ces consolantes paroles : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 1 »
En résumé, l’humanité est sans doute perfectible, mais non à tous les points de vue, mais non sans de bien graves restrictions. A aucun des enfants des hommes il n’a été donné de léguer à personne un aussi magnifique héritage que le génie ou la vertu. Tout est perfectible dans l’humanité, sauf cela même qui constitue le fond immuable de la nature humaine, sauf encore deux grandes choses, la vertu et le génie qui , pas plus l’une que l’autre, ne peuvent se détacher de l’individu et s’étendre à l’espèce.