CHAPITRE II
Du commencement et des premières manifestations de la conscience. — Roman psychologique de Buffon. — Le premier homme racontant ses premières sensations. — Nul jamais ne s’est souvenu de ce qu’il a senti ou pensé pour la première fois. — Formation lente de l'homme intellectuel et moral. — Développements insensibles de la conscience. — Éveil de la conscience par les sensations vitales. — Du fait primitif de conscience. — La première sensation et la première perception. — Le minimum de conscience. — Indication des phases principales du progrès de la conscience. — Diverses solutions de cette question : quand la conscience a-t-elle commencé? — Peut-on concevoir que le conscient sorte de l’inconscient?
Nous vivons actuellement dans la conscience comme dans notre élément. De même que nos yeux sont habitués à la lumière du soleil, de même sommes-nous habitués à cetto lumière intellectuelle au sein de laquelle nous sentons, nous pensons, nous agissons. Mais cette connaissance que nous avons de nous-mêmes nous ne l’avons pas toujours eue. Elle a été précédée par une nuit plus ou moins longue, pendant la première période de notre existence. Quelles sont donc les origines de la conscience? Quand, et sous quelle forme, s’est-elle d’abord manifestée? Ces questions ne peuvent se résoudre sans doute ni par l’observation directe de
nous-mêmes ni par la mémoire des premiers instants de notre vie pensante, mais nous pouvons essayer de nous guider par l’observation des premières manifestations de la vie et du sentiment dans l’enfant aussitôt après ou peut-être même avant la naissance. Si par cette voie nous n’arrivons pas à la certitude, du moins espérons-nous rendre plausibles certaines conjectures.
Buffon, sous une forme ingénieuse et dans son plus magnifique langage, a essayé de décrire les sensations, les sentiments et les idées d’un homme qui tout à coup, en face de toutes les beautés de la nature, prendrait pleine et entière conscience de lui-même. * J’imagine, dit-il, un homme tel qu’on peut croire qu’était le premier homme au moment de la création, c’est-à-dire un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés mais qui s’éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l’environne... Si cet homme voulait nous faire l’histoire de ses premières années qu’aurait-il à nous dire ? » Pour rendre les faits plus sensibles, il veut le mettre lui-même en scène et le faire parler. « Je me souviens, raconte ce premier homme imaginé par Buffon , de cet instant plein de joie et de trouble où je sentis pour la première fois ma singulière existence ; je ne savais ce que j’étais, où j’étais, d’ou je venais. J’ouvris les yeux, quel surcroît de sensation! La lumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des
eaux, tout m’occupait, m’animait et me donnait un sentiment d’inexprimable plaisir (1). »
Nous eussions sans doute éprouvé la même émotion si les choses à l’origine s’étaient passées en nous comme dans l’Adam des théologiens, comme dans la statue de Pygmalion, ou comme dans le premier homme imaginé par Buffon(2). En effet quelle surprise profonde, quelle incomparable sensation, si, par un éveil soudain et complet de la conscience, nous entrions tout à coup en pleine connaissance et en pleine possession de nous-mêmes, en même temps qu’à nos sens ravis se déploierait dans toute sa magnificence le spectacle du monde extérieur! Plus grand encore eût été notre éblouissement que celui de l’aveugle qui recouvre la vue, ou des captifs de la caverne de Platon transportés tout à coup en face du soleil. Sans nul doute aussi quelque souvenir serait demeuré dans notre esprit de cette merveilleuse transfiguration, de ce brusque et foudroyant avènement au sentiment et à la pensée. Mais où est celui qui a conservé la mémoire du moment où il s’est senti exister pour la première fois? Où est l’homme qui, ailleurs que dans le roman psycholo-
(1) Condillac et Charles Bonnet en faisant tous deux l’hypothèse d’une statue organisée exactement comme le corps humain, dont on ouvrirait successivement tous les sens à partir de l’odorat, le plus simple de tous, ont voulu donner une analyse de nos connaissances plutôt que faire l’histoire du développement de la conscience.
(2) Fin du discours sur la nature de l’homme.
gique de Buffon, ait jamais raconté l’histoire de ses premières sensations (1)?
En effet la conscience, telle qu’elle se manifeste dans l’homme adulte, loin d’être le fait d’une illumination soudaine, ne s’est développée que peu à peu, et par des gradations insensibles. Il en est de la constitution de notre être intellectuelet moral comme de celle du globe terrestre, d’après les géologues. L’une et l’autre se sont faites par des formations lentes et non par des révolutions subites. Rien de plus confus, de plus obscur que les commencements de la conscience. Recherchons s’il est possible de nous en faire quelque idée.
Le premier degré de la conscience doit être la plus obscure des sensations et des perceptions. Quelles sont ces sensations et ces perceptions primitives ? Entre les différentes causes qui produisent en nous des sensations, les premières agissantes, comme aussi les plus constates, sont celles qui dépendent de j’action de la vie et du jeu des organes. Dans tout être nouvellement doué de l’organisation et de la vie, l’éveil de la conscience doit se faire par le sens de la vie et par les sensations agréables ou désagréables qui l’accompagnent, suivant le jeu libre ou empêché des fonctions organiques. Parmi
(1) « Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l’ignorance dans laquelle nous sommes nés; c’est un état qui ne laisse pas de traces après lui. » (Traité des sensations, introduction.)
DE CONSCIENCE
les sensations vitales elles-mêmes, ce sont les plus faibles et les plus confuses par où nous avons dû prendre pour la première fois la conscience de notre existence. A la plus obscure et à la plus intime sensation vient bientôt se joindre, si même elle n’en est pas contemporaine, la plus obscure et la plus infime perception, tout au moins celle de parois et d’organes qui résistent. Tel est 1 ’infîmus perceptionis gradus que Leibniz admet jusque dans les derniers des êtres vivants (1). La plus faible et la plus vague des impressions d’aise ou de malaise suivie immédiatement de la plus infime perception de résistance de la part des organes ou d'un corps étranger, voilà les premiers faits de conscience beaucoup plus simples et beaucoup moins compréhensifs, à notre avis, que ne l’ont supposé un certain nombre de philosophes ou de psychologues (2).
(1) « Præter infimum perceptionis gradum qui eti&m in ■a stupentibus reperitur et medium gradum quem sensionem « appeliamus et in brutis agnoscimus, datur gradus quidem « altior quem appeliamus cogit&tionem. » (Ed. Dutens, tome II, partie 1”, p. 233.)
(2) Selon H. Spencer, la conscience réduite à un état unique ne subsisterait pas ; la forme la plus simple de conscience qui se puisse concevoir exigerait un changement d’état, une sorte d’oscillation entre deux états différents qui engendre les termes d’une relation de dissemblance ou de différence. Si cela est vrai de la conscience qui se développe, nous croyons que la conscience qui commence, que le fait primitif de conscience ne peuvent être conçus comme assujettis à cette condition du changement et de la succession. (The principles of psychology, chap. xxv.)
Mais voici une autre question qui nous semble aussi avoir quelque intérêt. A quelle période du développement de l’être humain faut-il placer ce modeste début de la conscience? Est-il précédé d’une période absolument inconsciente plus ou moins longue ? Est-il au contraire primitif et contemporain de l’existence elle-même (1) ?
La première opinion a été soutenue par un certain nombre de philosophes anciens. Elle est attribuée parGalien à Platon et à Asclépiade. Protagoras et quelques stoïciens auraient pensé, d’après Plutarque, que l’âme n’est pas antérieure à la naissance et ne vient qu’avec le premier acte de respiration (2). Quelques modernes ont été du même senti-
(1) J'ai consulté sur l’histoire de cette question un curieux ouvrage : Embryologia sacra, sive de ofiicio sacerdotum, mcdicorum et aliorum circa æternam parvulorum in utero existentium salutem, par Emmanuel Cangiamila, chanoine de Palerme, Panormi, 1758, petit in-folio. Cangiamila, qui incline à faire remonter l’animation du fœtus ou l’infusion de l'âme raisonnable, jusqu’au moment de la conception, s’appuie sur des arguments empruntés à la théologie, et sur les découvertes et les expériences des modernes. Il distingue quatre états dans le fœtus avant la naissance : 1° Quand après la conception il commence à se former. 2° Quand le cœur et le cerveau, principaux organes de la vie, sont formés. 3“ Quand il a toutes les parties distinctes et bien formées. 4° Quand non-seulement il est formé, mais assez fort pour résister à l’impression de l'air extérieur et sortir de l’utérus. Or il y a tout autant d’opinions parmi les théologiens et les médecins sur l’époque de l’animation du fœtus. Il en cite un grand nombre chez les anciens et chez les modernes.
(2) Selon Plutarque [De placitis philosophorum , liv. V,
BE LA CONSCIENCE
ment (1). Il ne parait pas douteux que tout au moins dès la naissance il ne faille admettre dans l’enfant une âme avec une certaine conscience. Comment refuser des sensations plus ou moins confuses à l’enfant qui vient de naître et qui pousse des cris où Lucrèce voit le pressentiment de tous les maux qui lui restent à supporter dans la vie (2) ? Mais avant de respirer, avant la naissance même, n’était-il pas déjà un être animé et n’avait-il pas quelques sensations f L’hypothèse d’une aûimation ne précédant pas la naissance paraît démentie par les faits, suivant le plus grand nombre des physiologistes, et n’est pas sans quelques inconvénients au regard du respect de la vie humaine dans sa première période.
Claude Perrault, dont j’ai fait connaître ailleurs (3)
cap. XV), les Stoïciens considéraient le foetus comme une partie du ventre delà mère.
(1) Cangiamila cite Jean Marc, célèbre médecin de Prague, et la faculté de théologie de Louvain h laquelle ce sentiment n'aurait pas déplu.
Bischolï en cite un certain nombre dans son Traité du développement de l’homme et des mammifères, 3 e partie : des phénomènes de la vie dans le fœtus, trad. par Jourdan. Parmi eux est Ennemoser, qui a réuni toutes les solutions de la question dans son ouvrage : Historisch physiologische untersuchungen ueber der ursprung und das Wesen der menschlichen Seele ueberhaupt, und die Beseelung des Kindes insbesundere. Bonn, 1821.
(2) Vagituque locum lugubri complet, ut æquum est, — cui tantum in vitâ restet transire laborum.
(3) (Le Principe vital et l'Ame pensante, chap. xiv.)
la doctrine* et que je me borne à citer ici, donne au fœtus une âme qui est l’artiste unique et conscient de l’organisation. Cabanis a tenté de faire une sorte de psychologie du fœtus (1). Suivant lui, dans la vie utérine toutes les fonctions sont déjà accompagnées d’une sensibilité sourde. Il va jusqu’à conjecturer, en se rapprochant ainsi de Claude Perrault, que certaines impressions, celles surtout qui se rapportent au pouvoir absorbant, sont peut-être moins obscures dans le fœtus qu’elles ne le deviennent par la suite dans l’adulte « toujours distrait de ses affections internes par la présence des objets extérieurs. » En outre il donne une description de l’état idéologique du fœtus auquel non seulement il attribue le sentiment de bien-être et de malaise, mais encore certaines impressions de son et même de lumière.
Il nous semble singulièrement téméraire d’admettre dans le fœtus une impression quelconque qui soit plus vive que dans l’état adulte, ou même de lui donner des impressions de son et de lumière. Mais, à défaut de celles-là, il en est une autre que le fœtus reçoit beaucoup plus probablement , savoir l’impression de la résistance, soit des parois dans lesquels il est enfermé, soit de ses organes naissants. C’est là, croyons-nous avec deux célèbres psyeho-
(1) ( Rapports du physique et du moral de l’homme, JO» mémoire, 2* section, des premières déterminations do la sensibilité
logues anglais, Alexandre Bain (1) et Herbert Spencer (2), l’impression première universelle, la perception qui, avec le plaisir et la douleur, se rencontre dans tous les êtres vivants sans exception.
En laissant de côté les vagissements utérins, admis par les uns et niés par les autres (3), les mouvements du fœtus dans le sein de la mère n’attestent-ils pas qu’il éprouve quelques sensations de
(1) Il n'y a pas, dit Bain, do sentiment de notre nature plus important que celui de la résistance. De toutes nos sensations c’est la seule jamais interrompue... Nous portons sans cesse avec nous le sentiment ou la notion de la résistance.
( The senses and intellect, seconde édition, 1864, p. 378, (perception and belief of the matenal world.)
(2) L’impression de résistance est, dit-il, l’élément de conscience primordial, universel, toujours présent. « This is the primordial, the universal, the ever présent constituent ol consciousness. » Elle est primordiale en ce sens que les êtres vivants de l’ordre le plus inférieur se montrent capables de l’éprouver, en ce sens qu’elle est la première espèce d’impression reçue par l’enfant, en ce sens qu’elle est sentie par le tissu dépourvu de nerfs du zoophyte, et qu’elle se présente vaguement à la conscience naissante de l'enfant qui est encore au sein de sa mère... Elle est toujours présente et elle est universelle en ce sens que tout animal y est sujet pendant toute la durée de son existence. ( The principles of psychology, chap. xvi.)
(3) Les vagissements utérins sont mis en doute par Bischoff ; ils sont affirmés par Burdach. « Le plus fréquemment, dit-il, on les a entendus pendant la dernière semaine, cependant ils ont été remarqués aussi dès le 7' mois. La plupart du temps ils étaient accompagnés de mouvements violents exécutés par l'embryon. ( Traite de physiologie, trad. Jourdan, tom. 4, p. 112.)
bien-être ou de malaise, et qu’il est en conséquence déjà sorti, si jamais il y a été, de la période de l’inconscience absolue? C'est l’opinion d’un certain nombre de physiologistes dont l’autorité est considérable. M. Milne-Edwards admet que l’embryon humain, parvenu à uncerfain degré de développement, produit des mouvements volontaires et possède un commencement de sensibilité (1). Muller attribue aussi au fœtus des mouvements qu’il appelle volontaires (2) excités, dit-il, par d’obscures conceptions qui ne peuvent lui venir que de son propre corps. Quelques médecins accoucheurs ont fait de nombreuses observations qui attestent dans le fœtus des déterminations instinctives et même, suivant leur langage, volontaires (3).
(1) « Ce n’est qu’à la suite de perfectionnements bien plus grands que l’embryon humain acquiert le pouvoir d’exécuter des mouvements volontaires et lorsqu'il commence à sentir qu’il ne peut encore ni voir ni entendre. » ( Rapport sur les progrès des sciences zoologiques, p. 443.)
(2} Passage cité par Bain. ( Intelligence and senses, p. 301.)
(3) Mémoire sur la cause des présentations de la tête pendant l’accouchement, et sur les déterminations instinctives et volontaires du fœtus humain, par Dubois. Paris, 1833.
Bischoff lui-même, quoique fort opposé à la doctrine que nous défendons, n’ose pas nier ces faits d’une manière absolue : « Tout au plus, dit-il, pourrait-on admettre des sensations, c’est-à-dire la perception, la conscience de certaines influences extérieures, s’annonçant par des mouvements en harmonie avec ces sensations, et c’est en effet ce qui a été allégué comme preuve que l'âme exerce ses fonctions chez lui, (3° partie, des phénomènes de la vie chez le fœtus).
BOUILL1EH. 2
Ainsi nous pouvons supposer, sans trop de témérité, et en nous fondant sur des observations physiologiques, que la conscience, aussi obscure, aussi confuse qu’on le voudra, est antérieure à la naissance elle -même. Mais si la conscience précède la naissance, on peut encore demander à quelle période de la vie intra-utérine, à quel moment précis, entre la naissance et la conception, se place le commencement de la vie consciente, ou même si réellement il existe une période préconsciente, quelque courte qu’on la suppose. Cette date de l’animation propre du fœtus au sein de la mère a été très-discutée et diversement fixée par les anciens (1). D’après Aristote, l’animation du fœtus mâle aurait lieu au 40 e jour et celle du fœtus femelle serait plus tardive. Elle aurait lieu plutôt d’après Hippocrate. C’est l’opinion d’Aristote qui, à partir de Pierre Lombard et de saint Thomas, est devenue la doctrine commune de la philosophie et de la théologie scholastique. Elle fut généralement adoptée par les médecins et par les jurisconsultes (2). Si même nous en croyons l’auteur de la Philosophie de Lyon, l’abbé Yala, c’était encore, à la fin du xvin® siècle,
(1) Empédocle, selon Plutarque, fixait au 49 e jour l'achèvement des organes de l’enfant dans le ventre de la mère. (De placitis philo sophorum, lib. V ; cap. xv.) Le code Justinien fixe au 40 e jour l'animation de l’enfant. Dans les législations modernes, il n’y a plus de date fixée antérieurement à laquelle l’avortement serait permis, sans doute parce que le fœtus dès l’origine est supposé un être distinct, un être humain.
(2) Voir sur cette question une longue et curieuse disser-
l’opinion la plusgénéralement adoptée (1). Maisnous croyons que l’auteur se trompe et au’en dehors de quelques théologiens un peu arriérés, l’opinion attribuée à Aristote n’avait plus que bien peu de partisans à la fin du xvm® siècle. Avant le milieu du xvu®, par suite de nouvelles expériences, et surtout des obser-
lation dans le chap. VI du de Animâ du docteur Fromond, in-l°, Louvain, 1649. Voici l’opinion que préfère entre toutes le savant docteur en prétendant s’appuyer sur l’autorité d’Hippocrate : inter tôt igitur variantes et dissidentes de tempore formationis fœtus sententias, nibil adhuc certius video quarn quod divinus senex, ut medici sui eum vocant, olim dixit : masculum triginta dicbus, ri fjLa.xp6ra.rov, ut longissime, feminam tardissime quadraginta diebus conformari.
Scipion Dupleix, dans sa Métaphysique, (in-12. Rouen, 1688,) reproduit cette opinion qui a dominé au moyen-âge : « Ce n'est ni du commencementque l’embryon croit au ventre de sa mère, ni dès lors qu’il commence d’avoir sentiment que l’âme y est infuse, ainsi que divers auteurs ont diversement estimé, mais seulement lorsqu’ayant vie et sentiment, il est parfaitement organisé et disposé à recevoir cette divine hôtesse, ce qui arrive pour le plus tôt vers le 40 e jour, et pour le plus tard 4 mois après la conception de la femme, selon l'admirable doctrine d'Hippocrate laquelle est conforme à l’Écriture sacrée et saints canons de l’Église, par lesquels est porté, que celui qui fait avorter une femme dans le 40 e jour après celui qu’elle a conçu, n’est point coupable d’homicide, comme il le serait sans doute si l’embryon était doué de l’âme raisonnable.
(1) Après avoir rapporté diverses opinions sur l’origine des âmes, il ajoute : Cæteri omnes consentiunt animas humanas h Deo creari et in singulis corporibus à Deo infundi, statim at~ que suis organis instructa sunt, quod juxta communem sententiam contingit quadraginta post conceptum fœtum diebus. (Philosophia Lugdunenris, Metaphysica specialis, pars 2, dissertât. 2.)
vations microscopiques, la réaction avait commencé. La question a passé entre les mains des médecins qui démontrent que le foetus donne des signes de vie avant le 40* jour et que son organisation est plus avancée que ne le supposait Aristote. Les uns placent l’animation au 7® jour (1), les autres au 3 e , les autres enfin au moment même de la conception ou presque immédiatement après. Parmi les partisans de cette dernière opinion nous nous bornerons à citer un nom célèbre dans la philosophie, eelui de Gassendi (2).
Mais quoi de plus arbitraire que toutes les prétendues dates du moment précis de l’animation dans le cours des développements et des progrès de la vie organique ? Pourquoi pas un peu plus tôt, pourquoi pas un peu plus tard ? Les raisons physiologiques tirées du degré de formation ou d’achèvement de tel ou tel organe pourraient seules paraître avoir quelque chose de spécieux. Mais l’or-
(1) I/opinion la plus accréditée de son temps, selon Cangiamila, est celle du 7* jour : Hoc autem extra dubium est sententiam quæ fœtum animari défendit septimo die, quia jam ab inde sufficienti gaudeat eonformatione, hodie, longe magis amari quam Aristotelicam, pene apud medicos antiquatam ut Gassendus adnotavit. (Lib. 1, cap. vin.)
(2) Gassendi combat l'opinion d’Aristote et incline à croire que l’âme vient dès le premier moment de la conception : Quæ sententia longe planior est; quippe nullum invenitur commodius momcntum, cum, assumpto quolibet alio, incredibile fiat cur non tantisper expectari debuerit. ( Phytica , caput de anim. fœtus.)
gane achevé et complet est-il bien la condition préalable, nécessaire de la fonction? La fonction et l'organe ne peuvent-ils se développer simultanément de telle sorte que la fonction soit plus ou moins imparfaite, mais non pas nulle cependant, tant que l’organisation est en voie de formation. Ainsi un rudiment de cerveau pourrait suffire à un rudiment de pensée. Comment d’ailleurs concevoir que l’organisation commence sans l'action d’une cause organisatrice qui ne peut être que l'âme ellemême, comme nous croyons l’avoir prouvé dans notre ouvrage sur le Principe vital et l'Ame pensante ?
Mais la plus grande des difficultés est celle de ce passage de l’inconscience absolue à la conscience, de cette apparition subite, à un moment donné, du principe du sentiment et de la pensée. Faudra-t-il donc, comme faisaient les scholastiques, et comme les théologiens en général, supposer une infusion après coup et soudaine de l’âme raisonnable par une inter vention, par un miracle de Dieu ? Un miracle en effet paraîtrait ici nécessaire car, comme le dit profondément Leibniz : « Une perception ne saurait venir naturellement que d’une perception, comme un mouvement ne peut venir que d’un autre mouvement (1). » Disons encore avec Leibniz, que si nous nous éveillons de la spontanéité aveugle à la
(1) Monadologie, art. 23.
conscience, il faut bien admettre que la première renfermait déjà une sorte de conscience (1). Donner pour antécédent à la conscience une période d’inconscience, n'est-ce pas faire dériver une perception de ce qui n’a aucun rapport avec la perception, de ce qui est absolument d’nn autre ordre? N’est-ce pas comme si l’on prétendait faire dériver un mouvement d’une perception et non d’un mouvement ?
Comment donc éviter ce passage incompréhensible, ou plutôt cet hiatus non moins infranchissable de l’inconscient au conscient que du mouvement à une perception ? Comment nous affranchir de toutes ces dates chimériques et nous préserver de solutions contraires à l’esprit même de la science ?
(1) Nouveaux Essais, liv. II.