MOYENS EMPLOYÉS POUR ENLEVER LE VERNIS ORDINAIRE
On appelle vernis ordinaire, celui que l’on désigne sous le nom vulgaire de vernis à tableaux. Il est aujourd’hui d’un usage journalier dans toute l’Europe et connu de tous les amateurs. En donner la composition serait superflu. Nous dirons seulement qu’il résulte d’une dissolution de mastic résineux dans une quantité bien proportionnée d’essence de térébenthine ; en peu de temps il acquiert un degré de dureté et de cohésion que le temps n’accroît jamais au delà du point nécessaire pour qu’un frottement léger des doigts ne puisse l’entamer et le réduire en poussière.
Les moyens employés pour l’enlever du tableau qui l’a reçu sont de deux sortes. — Le premier, qui est le plus préconisé par les amateurs, est celui obtenu par le frottement des doigts sur ce vernis. On appelle cette opération dérouler.
Il est nécessaire pour faire lever la première poussière , ou autrement dire pour en rompre le poli qui ne cède pas toujours sous les doigts, de les passer sur de la résine pulvérisée, ou bien de les salir d’un peu de cendres tamisées. Une fois le poli rompu, la plus légère pression le réduira tout en poudre; il ne faudra pour cela qu’un peu de patience et le soin attentif d’enlever constamment le vernis pulvérisé, afin de suivre de l’œil autant que possible la peinture qu’il recouvre.
Plus on approche du maître , plus aussi on doit
user de circonspection ; car le frottement de ce petit sable sur la partie découverte du tableau lui serait funeste. On reconnaît que l’on est arrivé à la pâte du maître par la différence qui existe entre elle et le vernis. La sensibilité du doigt l’indique, car il glisse sur une partie plus ferme et plus polie qui ne cède pas sous sa pression comme fait le vernis, qui se pulvérise jusqu’à ce qu’il soit entièrement extrait.
Il se rencontre sous ce dernier des restaurations qui , si l’on n’y porte une grande attention, sont cause d’accidents, surtout quand ce nettoyage est opéré par une main peu exercée. Leur présence rend le vernis moins friable (1) et exige un frottement plus appuyé, ce qui , souvent , fait attaquer les parties saines qui les environnent.
On rencontre aussi bien des fois entre la peinture et le vernis des encollages ; il faut autant que possible les respecter, car ils préservent la peinture, dans ce mode de nettoyage , du frottement qu’on lui ferait subir sans sa présence. Le vernis enlevé, il suffit d’un peu d’eau chaude pour faire disparaître ces encollages. — Il y en a de plusieurs sortes : ceux de colle de peintre en bâtiments , de poisson, de pâte , de blancs d’œufs sans mélange ou auxquels on ajoute du sucre candi; on emploie aussi la gomme, mais bien rarement.
Le second procédé est plus simple, plus prompt. Il consiste dans l’emploi des spiritueux. On forme un mélange de bon esprit-de-vin et d’essence de térébenthine que l’on proportionne en raison de l’épaisseur du vernis qui couvre le tableau que l’on veut nettoyer ; la proportion de l’esprit doit être au plus de moitié (2).
(1) On les reconnaît en ce qu’elles font perdre la blancheur du vernis, et que ce dernier semble gras sous le doigt.
(2) Il y a des personnes qui l’emploient presque pur, dans de
On en diminuera la dose en raison des ménagements que nécessitent les peintures, soit par leur finesse ou délicatesse qui ont présidé à leur facture, ou bien en raison du temps de leur existence.
On imbibera un coton de ce mélange avec lequel on frottera le vernis que l’on veut détremper et enlever ; de la main gauche on tiendra un coton d’essence pure dont on se servira pour neutraliser les effets de l’esprit en l’étendant (1) ; on renouvellera ces cotons aussi souvent qu’ils seront suffisamment empâtés de vernis. Il est essentiel de ne pas tâtonner.
Il faut attaquer franchement la partie du tableau sur laquelle on a commencé l’opération qui en sera toujours la moins importante. En principe , moins les liqueurs séjourneront sur la peinture, moins aussi le danger sera grand ; puisque en ne les laissant que juste le temps nécessaire pour dissoudre le vernis on ne peut atteindre la peinture qui , dans les vieux tableaux, est au moins six fois plus solide que ce dernier; donc il faudra six fois plus de temps pour l’amollir. En calculant ainsi le degré de solidité de chacune des pâtes sur lesquelles on doit opérer, rarement se trouvera- t-on en défaut.
Quelle est , de ces deux opérations, celle que l’on doit préférer à l’autre? N’en déplaise à messieurs les amateurs, c’est la seconde.
Voici pourquoi :
Nous parlons ici des tableaux d’une certaine proportion, car pour les grandes machines la première est
grandes machines surtout. C’est Jun tort, car dans ce cas elles sont obligées de recourir à l’emploi de l’huile, qui, comme nous le verrons plus tard, doit leur devenir funeste , lorsqu’il s’agira d’exécuter la restauration, c’est-à-dire de peindre.
(1) Ou autrement dit, en l’inondant de cette liqueur.
impraticable, attendu la grande quantité d’empâtements de toutes sortes qui s’y rencontrent et le temps immense qu’il faudrait y passer sans obtenir un résultat satisfaisant.
Nous disons que l’emploi des spiritueux est préférable à la pulvérisation des vernis par les doigts, parce que tout le temps de l’opération l’œil peut en suivre le travail et être arrêté à l’instant même si quelque danger vient à menacer (1).
Quelques jours après, on peut en toute assurance reprendre son opération et l’achever sans accident, en employant toutefois des moyens plus doux.
Il n’en est pas ainsi du premier procédé : d’abord la pression des doigts fatigue les préparations, mais c’est un de ses moindres inconvénients ; son défaut capital est que l’on opère en aveugle, puisque la sensibilité du doigt seule peut vous guider. La poussière que produit le vernis dérobant à la vue l’original , il est impossible de s’assurer si l’on ne dépouille pas le tableau dans un endroit plus que dans un autre. Comment être certain de ne pas attaquer cette précieuse patine qui fait le charme d’une peinture vierge et qu’un restaurateur habile doit conserver avec un soin religieux? Certes le doigt le plus fin ne peut la distinguer.
Il est constant que le frottement de ce petit sable , si menu qu’il soit, épiderme les finesses de la peinture malgré les soins les plus minutieux, et la preuve, c’est qu’il est incontestable que tous ou presque tous les
(1) En ce cas, on laisse sécher les liquides qui s’évaporent, sans aucun préjudice. Si au contraire on en craint les suites, et que l’on cherche à enlever ce liquide par le frottement, on risque d’entraîner avec les cotons les parties amollies de la peinture.
tableaux que nous appelons épidermes doivent cette maladie à ce genre de nettoyage qui use toutes les parties adhérentes aux grains de la toile ou aux fils du bois.
Avec l’esprit, un maladroit qui en altère une partie peut s’arrêter et s’abstenir, tandis qu’au contraire avec les doigts il ne s’aperçoit des dégâts qu’il a commis qu’après avoir peut-être altéré le tableau dans toutes ses parties.
L’emploi des spiritueux est donc bien moins redoutable qu’on ne le suppose vulgairement, puisqu’on en neutralise facilement l’action et qu’on agit sur un corps plus ou moins solide. Le danger est dans le tâtonnement ; l’assurance donne le succès. L’amateur qui frottaille une petite place de son tableau avec de petits cotons, prenant toutes ses petites précautions pour des soins qui lui assurent une réussite certaine , se trompe; car son opération terminée, il aura trop nettoyé par places, pas assez dans d’autres, et aura ainsi désharmonisé son tableau.
Il faut dans ce travail voir l’ensemble de l’œuvre à laquelle on fait subir un nettoyage. Que la partie sale serve de guide aussi bien que celle nettoyée ; que l’œil ne perde jamais de vue aucune des parties du tableau, sans quoi , je le répète, on détruira son harmonie , et pour la rétablir on se trouvera forcé de nettoyer sa peinture jusqu’au fond, ce qui est toujours un grand tort.
Nous avons été souvent témoin des fureurs dans lesquelles entrent certains amateurs contre l’emploi de l’esprit-de-vin dans les nettoyages ; pour eux un tableau que les spiritueux ont touché est un tableau perdu.
Le nettoyage par les doigts est chez eux seul admis ; mais pour faciliter cette opération, ils emploient plu-
sieurs drogues qu’ils laissent plus ou moins séjourner sur leur tableau afin d’en faire blanchir le vernis : entre autres, celle qui est le plus généralement adoptée est l’eau-de-vie.
En vérité , on conviendra que ceux-là jouent étrangement sur les mots Quelle différence y a-t-il donc entre l’eau-de-vie et l’esprit-de-vin étendu d’une substance qui le remet au même degré de force que leur liqueur ? Quoi ! de l’esprit qui s’appelle eau-de-vie pourra séjourner cinq minutes sur un tableau sans danger, tandis que celui qui s’appelle esprit-de-vin mitigé ne peut y rester deux minutes sans le perdre ? L’expérience même qu’ils font subir aux peintures qu’ils veulent dérouler est la meilleure preuve que nous puissions donner de l'efficacité du procédé que nous avons adopté et que nous conseillons , en tant toutefois que l’on sache s’en servir.
Ces procédés ne peuvent être employés indifféremment que pour dégager un tableau du vernis ordinaire qui se rencontre presque constamment sur tous les tableaux restaurés depuis une quarantaine d’années, mais principalement sur tous les tableaux français ou flamands modernes ou de la fin du siècle dernier, car rarement ils ont reçu du vernis d’une autre nature.
La plus grande prudence doit guider pour les tableaux modernes, car souvent (comme nous le ferons voir plus tard en parlant des craquelures) la pâte de ces productions est plus tendre que le vernis lui-même. Dans ce cas il faut absolument se servir des doigts.
La peinture de nos derniers maîtres , quoique ayant plus de consistance , n’en réclame pas moins des soins attentifs , car elle n’est pas encore arrivée à l’état d’émail , et s’amollit par conséquent en peu de temps. Puis ces tableaux , comme ceux de nos jours, ont été
vernis souvent beaucoup trop tôt, le vernis en a pénétré la peinture et a fini presque par faire corps avec elle.
On en rencontrera des exemples dans les tableaux de Prud’hon , de Greuze , etc. Ces maîtres réclament d’autant plus les soins d’une main très-exercée, que les glacis et les demi- pâtes ont été constamment employés par eux.
Prud’hon surtout appelle la plus grande attention ; sa peinture a peu de corps. De légers glacis brillants harmonisent ses empâtements. Ses clairs-obscurs euxmêmes sont obtenus par de petits moyens, quoique personne plus que lui n’ait compris la simplicité dans les grandes masses , ainsi que les grands effets ; qualités éminentes qu’il doit à de longues méditations. Prud’hon a beaucoup étudié le Corrége , mais il ne voulut jamais le copier. Il chercha seulement à pratiquer, en conservant son individualité, les procédés mécaniques qu’il croyait être ceux de ce maître.
Il séjourna longtemps en Italie, mais il s’y livra peu au travail manuel. Un jour l’auteur des Lettres d’un Danois lui demandait quel était l’objet de ses études dans ce pays : « Je m’occupais à regarder et à admirer les chefs-d’œuvre » lui répondit-il. Aussi , rien d’Italien ne se fait remarquer dans ses tableaux. Seulement on peut croire que l’observation attentive des chefs-d’œuvre antiques , grecs et romains , la noble simplicité de leurs contours, la pureté de leur dessin , ont eu sur son talent une heureuse influence.
Les mêmes recommandations s’appliquent à Greuze, quoique sa pâte soit plus ferme ; car quelqu’ habile que semble sa peinture , elle n’en est pas moins très-péniblement exécutée.
Il revient sans cesse par des retouches sur des tons locaux , soit par des empâtements , soit par de légers frottis dont lui seul a le secret* En étudiant ses meil*
leures productions, remarquez-y de ces tons bleuâtres et laqueux frottés avec une adresse, nous dirons même avec un bonheur vraiment merveilleux. Voyez ses draperies blanches , elles sont presque toujours glacées par un ton rompu qui les harmonise admirablement avec ses chairs.
Tels sont les maîtres que nous posons comme types du nettoyage; qui , dans leurs productions , ainsi que celles analogues , réclament une étude spéciale que l’expérience et une grande habitude peuvent seules faire réussir sans dommages.
Les deux procédés indiqués dans ce chapitre doivent y être employés alternativement , selon que les frottis et demi-pâtes du maître seront plus ou moins légers.
Ici s’arrêtent nos conseils , le reste ne pouvant se décrire , l’observation et le travail seuls pourront l’enseigner. Mais puisque nous venons de parler de Greuze, nous allons communiquer à nos lecteurs ce que nous avons recueilli sur sa vie privée, car encore aujourd’hui elle est peu connue.