NÉ EN 1725, MORT EN
Par une triste et froide matinée du mois de mars 1 805 , un char funéraire , dont la simplicité annonçait la pauvreté, franchissait les portes du Louvre. Un petit nombre de parents et d’amis l’entouraient , mais le recueillement et l’air de tristesse répandu sur toutes les physionomies prouvaient que les dépouilles qu’il transportait étaient celles d’un être aimé. Quand le cercueil fut déposé au pied de l’autel , que le prêtre eut terminé ses prières, au moment où il répandait sur lui
un peu de cette terre qui semble dire qu’entre ces restes mortels et cette argile il n’existe plus aucune différence , une jeune fille , dont l’émotion et les larmes se trahissaient malgré le voile qui lui couvrait le visage, s’approche du cercueil et y place un bouquet d’immortelles. Les tiges de ces fleurs étaient réunies par un papier sur lequel on put lire : a Ces fleurs, offertes par la plus reconnaissante de ses élèves , sont l’emblème de sa gloire. »
Vers le soir, tout ce qui restait de l’auteur de l’accordée de village , du plus grand compositeur moraliste, l’un des peintres les plus illustres, Greuze enfin, était déposé dans la tombe sans autre cérémonie que celle qui accompagne l’indigent.
Cette scène touchante se passait à Paris le 23 mars 1805, Greuze était mort le 21. Il avait à cette époque près de 80 ans. Il était né en 1725, à Tournus.
Au-dessus de la porte de la maison où il naquit , on voyait encore il y a peu d’années , et on peut voir sans doute encore aujourd’hui , une plaque de marbre avec cette inscription : Ici est né J. -B. Greuze , le 22 août 1725. Sa famille occupait depuis longtemps dans cette petite ville un rang honorable. Ses ancêtres faisaient partie de la magistrature. Ils étaient en outre seigneurs de la Guiche près Icilly.
Il laissa deviner de bonne heure le penchant qui l’entraînait vers son art ; mais, comme presque tous les peintres , il eut à combattre les projets de son père , qui voulait faire de lui un architecte. Sa ferme volonté l’emporta , et il fut placé chez Grandon , beau-père de Grétry, qui était fixé à Lyon. Ce Grandon occupait plusieurs jeunes gens à faire des portraits tout préparés à l’avance. Lorsqu’un amateur se présentait pour se faire peindre , on choisissait celle de ces ébauches qui pouvait avoir quelque similitude avec lui , on la retou-
chait d’après le personnage , et il s’en retournait ainsi emportant son image, toujours fort satisfait.
Cependant ce fabricant de portraits faisait aussi dans ses moments de loisir, de petites têtes d’expression que l’on attribue le plus souvent à Greuze dans sa première manière , mais qui ne peuvent se confondre avec lui, qui fut toujours un coloriste harmonieux, tandis que son maître est sec et passe du bleu au blanc ou au rose sans transition.
Telle est l’école où Greuze puisa ses premières leçons.
Grandon étant venu à Paris, Greuze l’y accompagna, plein de l’espérance que lui faisait concevoir son excellent tableau de la Lecture de la Bible , qu’il apportait avec lui. Fort du talent qu’il possédait , il dédaigna le patronage d’un professeur et se rendit à l’académie pour y suivre l’étude du modèle.
Dans un temps où tout dans les arts n’était que convention , il est facile de comprendre le peu de succès qu’il y obtint. Aussi les plus mauvaises places étaient toujours réservées à l’artiste dont le dessin était l’imitation naïve de la nature. Greuze avait conscience de son savoir ; aussi , révolté d’une telle injustice , il se rendit chez M. Sylvestre, auquel il fit voir ses productions. Cet artiste distingué fut charmé de ses talents. Il lui fit rendre justice et fut son premier ami.
Nous avons dit que Greuze connaissait ce qu’il valait. C’était un de ces hommes que la nature semble avoir formés pour réussir dans la peinture , qui ne peuvent rien que par cet art ou pour lui. Sa façon de peindre, ses caractères de têtes, ses expressions, ses beautés, ses défauts, tout est de lui , tout lui appartient en propre ; c’est l’homme original par excellence. Ses talents ainsi que la protection de M. de Lalive de Jully, qui le mettaient à même de ne plus s’inquiéter des besoins
de la vie , sa réputation qui s’accrut à un point extraordinaire, lui valurent des dégoûts, qui ne lui furent épargnés ni par les maîtres ni parles élèves. Il ne répondait à tous ces envieux qu’en créant ses délicieux tableaux, dont la vue touche le cœur et dispose à la vertu.
Cependant , fatigué de cette lutte incessante , il partit pour l’Italie, en compagnie de l’abbé Gougenot. Il y étudia pendant plusieurs années, au bout desquelles il pouvait espérer que ses anciennes rivalités seraient oubliées. Il ignorait qu’il ne suffit pas d’avoir un talent supérieur, mais qu’il faut savoir se le faire pardonner. Il ignorait aussi que ses œuvres, dans lesquelles la nature est si fidèlement copiée , étaient la censure la plus amère des Boucher, des Restout, des Natoire , au milieu desquels il vivait. On décriait son style , on le prétendait trivial ; ses envieux espéraient ainsi le pousser dans une fausse route. Ils y réussirent momentanément. Comme tous les artistes, il ambitionnait un genre pour lequel il n’était préparé ni par son organisation , ni par ses études, celui de l’histoire. Il poussa même la prétention jusqu’à vouloir être reçu académicien à ce titre ; les membres de l’académie l’invitèrent à présenter un tableau en ce genre , pour sa réception. C’était certes un piège qu’ils lui tendaient, et la suite le prouva.
Quand il eut achevé ce tableau de Septime-Sévère reprochant à son fils Caracalla d’avoir voulu attenter à sa vie , sujet maheureux , et encore plus malheureusement rendu , la jalousie de ses futurs collègues put s’applaudir de l’échec qu’il éprouva. Ils ne voulurent l’admettre que comme peintre de genre. Greuze , indigné , se retira de l’académie , et voulut qu'on lui rendît son tableau. Les académiciens s’y refusèrent , prétendant qu’il devait rester entre leurs mains pour faire apprécier leur refus. On continua cependant à le con-
sidérer, malgré sa démission , comme faisant partie de l’académie; mais il ne se rendit à aucune de ses séances , et lit de son atelier un salon qui attirait tous les amateurs et les étrangers. Gustave III et l’empereur Joseph II ne voulurent pas quitter la France sans l’avoir visité. L’impératrice de Russie, Catherine II, chercha à attirer Greuze dans ses États ; mais l’amour de son paysl'y retint ; car, malgré les tracasseries que lui suscitaient ses confrères et les chagrins qu’ils lui causaient, Greuze voyait chaque jour son nom se populariser, et la gravure venant en aide à son pinceau , ses œuvres deverfir l’ornement du palais et de la chaumière. C’est qu’en effet rien n’est plus touchant , à notre avis , que ces scènes de famille , qui toutes ont été créées avec la pensée d’inspirer la vertu et de faire détester le vice.
Quelle leçon pour l’enfance que ces deux tableaux de la Malédiction paternelle , et du Fils puni ! Dans l’un , un fils ose menacer son père , qui le maudit en trem blant : il fuit. Dans l’autre, ce vieillard rendant le dernier soupir au moment où le fils repentant vient implorer son pardon Mais après ce drame voyez ce
bon vieux père entouré de sa famille , l’instruisant par une sainte lecture. Puis, ce pauvre père paralytique trouvant encore le bonheur au milieu de ses enfants empressés à lui faire oublier ses maux. Et cet heureux chasseur jouissant avec transport du spectacle que lui offre sa femme accablée par les caresses de ses petits enfants. Et encore cette dame de charité conduisant sa fille dans les tristes demeures du pauvre , afin que de bonne heure elle connaisse les jouissances que l’on éprouve à soulager l’infortune.
Oui, Greuze fut bon peintre et poète, et ses ouvrages le prouvent ; mais ils sont aussi la preuve de sa profonde sensibilité , car c’est dans sa belle âme qu’il puisa
ses sujets. Sur ses tableaux sublimes ou gracieux , touchants ou tendres, on le retrouve toujours. En les regardant on aime l’homme et on admire l’artiste.
Greuze était beau et doué d’une physionomie expressive , où se peignait l’enthousiasme , la douceur et la sincérité de son àme. Il avait dans ses manières une politesse affectueuse et vraie ; généreux à l’excès , bienfaisant pour tous les malheureux. L’élève indigent trouvait près de lui de bons conseils et des secours qui le mettaient à même d’en profiter. Il fut même dans sa vieillesse plein de respect et de galanterie pour les dames. Une femme pour lui était un être sacré.
A Rome, il eut une passion des plus vives pour la fille du duc de l’Or..., dont il était le professeur ; mais quoique cette passion fût partagée par son élève, qui l’éprouvait au moins aussi vivement que lui, quoique son âme fût pleine d’amour et de l’orgueil que l’homme éprouve lorsqu’il est aimé pour lui-même, malgré les larmes et la fortune de cette belle et séduisante Romaine, il refusa de l’enlever à son père, et revint à Paris, n’ayant pour consolation que le portrait de celle qu’il aimait, et la conviction d’avoir agi en galant homme.
Voici ce qu’avait été celui dont le pauvre convoi sortait du Louvre le 23 mars 4 805 ! qui, après une longue carrière remplie de succès, se vit, par une trop grande générosité et par le malheur des temps qu’il a traversés, réduit à demander au travail le pain du lendemain jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans.
Que les rapprochements me seraient faciles ! Est-il donc vrai que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes? — Greuze est mort dans la palais du Louvre, lieu de ses triomphes, dans la capitale des arts et pas un peintre n’est venu honorer son convoi. Mais
sa cendre fut couverte des larmes des vrais amis qui raccompagnaient.
Les œuvres de Greuze ont un cachet qui les font reconnaître à la première vue. Leur couleur brillante, ajoutée au charme de leur harmonieux aspect, lui appartient seule. Ses imitateurs ne peuvent se confondre avec lui, car il a une manière inimitable de passer ses tons, et hors des règles ordinaires. Dans ses demiteintes le ton de sa toile n’est souvent modifié que par un simple frottis, tandis que ses clairs sont vigoureusement empâtés par des touches inégales dans lesquelles la lumière se raccroche. C’est ainsi qu’il parvient à la faire contribuer à la réussite de son elfet. Des glacis artistement jetés et d’une transparence exquise aident à obtenir cette finesse de ton qui se trouve quelquefois dans les portraits de Van Dick, mais que Greuze possède toujours. Son dessin est encore particulier et lui est propre. Les puristes peuvent le trouver défectueux lorsqu’il dessine des nudités, mais, à coup sûr, ils n’oseront soutenir cette opinion devant son admirable tableau de l’Accordée de village dont les personnages, tout simples villageois qu’ils sont, ont un caractère de grandeur et de gravité d’une beauté idéale.
Ses mouvements sont toujours exacts dans la masse; des fautes de détails s’y rencontrent sans doute ; ses draperies sont négligées, quelquefois lourdes ; mais chez lui c’était le résultat d’un calcul peut-être faux : il prétendait ainsi faire valoir ses chairs. A côté de ces négligences, que de finesse dans ses têtes de jeunes filles! Comme chacune d’elles est bien dans l’action qu’il a voulu reproduire ! Comme tous ses personnages sont sentis, sans roideur ni affectation ! Quelle vérité et quelle variété d’expression ! On lui reproche aussi les méplats qu’il a employés avec uniformité et trop fréquemment ; mais ce défaut se trouve-t-il dans
ses ouvrages terminés ? Non ; plus ils sont étudiés, moins ils se font sentir; ils disparaissent même entièrement dans ses meilleurs ouvrages.
Greuze n’était pas seulement un coloriste éminent, un bon dessinateur; il était encore doué d’une fécondité extraordinaire comme compositeur. Ses tableaux n’en sont pas la seule preuve, et le nombre prodigieux de ses dessins répandus et estimés dans toute l’Europe l’attestent assez. A l’ordonnance, à l’agencement pittoresque, à 1 agréable, il a joint le naturel et la raison. Tous ses ouvrages sont les productions d’une imagination vive et aimable.
Il ne forma point d’école, mais il eut quelques élèves : d’abord, ses deux filles dont les productions se vendent journellement comme étant de leur père ; l’aînée surtout possédait la finesse et la transparence des tons de Greuze : la plus grande partie de leurs œuvres ont été retouchées par lui. Puis, Mlle Ledoux, Wille le fils, Donvé, enfin Mme la comtesse de Yalory, sa filleule, protectrice des filles de Greuze, chez laquelle elles sont mortes.
Les tableaux de Greuze sont arrivés aujourd’hui à des prix dignes de leur mérite. La Prière à V Amour, qui fut adjugée à la vente de M. de Choiseul en 1772 5,650 livres, a été vendue 33,261 francs sans les frais à celle de la galerie Fesch en 1 845. Ce tableau se trouve en ce moment dans la collection non encore visible de lord Hertford, qui a de même acquis le Miroir cassé, ainsi que plusieurs têtes que nous avons admirées dans différentes expositions publiques.
Les amateurs français ne se sont point laissés intimider paries prix exorbitants auxquels sont poussés dans les ventes les tableaux de Greuze. Ils ont voulu, à quelque prix que ce fût, conserver en leur pays les œuvres d’un artiste qui l’honore. Le pendant delà Cru-
che cassée. La Laitière, ainsi que plusieurs têtes d’expression, ornent le cabinet de M. James de Rostchild.
M. Delessert nous conserve le précieux tableau de la Lecture de la Bible , ainsi qu’une petite fille qui , dans son berceau joue avee une pomme, tableau que nous lui avons cédé.
M. de Pellaprat possède aussi le délicieux tableau de la Petite Paresseuse , et deux charmantes têtes d’expression faisant pendant. La famille de Laborde conserve aussi l’admirable tableau de Y Heureux Chasseur ; M. le marquis Maison , outre la magnifique Madeleine qu’il possède a encore réuni plusieurs charmantes têtes toutes exécutées dans une manière dilférente du maître. Sa collection olfre un double intérêt aux connaisseurs comme à celui qui veut le devenir.
Les cabinets parisiens renferment encore de belles choses de Greuze, nous ne citons ici que celles que nous avons été à même d’étudier.