CHAPITRE PREMIER
La formation des musées dans la capitale portait d’heureux fruits. Bonaparte, arrivé au pouvoir, sentit toute l’importance des galeries publiques ; aussi cherclia-t-il à stimuler les provinces par des dons successifs, afin qu’elles suivissent l’impulsion de la capitale. Les principales villes comprirent que ces galeries n’étaientpoint un luxe stérile: elles savaient déjà que lorsque les produits de nos fabriques ont une supériorité
incontestée sur ceux des fabriques étrangères, ils la doivent à notre goût artistique.
Dans nos grandes villes, des collecteurs zélés présidèrent à la formation de ces musées, et l’émulation des provinces entre elles dota le pays de galeries qui lui conserveront, du moins en partie, des richesses que l’étranger cherche à nous enlever. Ces galeries, accessibles aux pauvres aussi bien qu’aux riches, tout incomplètes qu’elles sont, ont plus popularisé l’art en France depuis cinquante ans, que ne le firent, pendant des siècles, les somptueuses demeures de nos grands seigneurs.
Les chefs-d’œuvre des arts doivent donc être placés sans cesse sous les yeux de nos ouvriers, comme des jeunes artistes, afin de leur inspirer le goût du vrai beau, en leur donnant pour guides les sommités de toutes les écoles.
Puisque l’industrie et l’art doivent tant à cette belle institution, que nos efforts tendent donc à la propager; et surtout que tous nos soins se portent à conserver des richesses dont la perte serait irréparable.
La vue des belles œuvres d’art élève l’âme , stimule le véritable artiste, éclaire l’amateur, combat l’envahissement du mauvais goût, et retarde la décadence.
Nous trouvons dans l’histoire artistique de l’antiquité des pages qui doivent être toujours présentes à notre mémoire. Dès le cinquième siècle, toute tradition de l’art avait disparu. Les artistes alors, sacrifiant la belle simplicité au luxe, la conscience au conventionnel, réduisirent l’art à l’état de métier. 11 fallut des siècles pour le faire refleurir et produire de nouveaux chefs-d’œuvre.
La France régente aujourd’hui le monde artistique :
que ses musées soient donc dignes d’elle; que des soins éclairés leur soient prodigués; que leurs directeurs comprennent leur véritable mission. Une administration animée par un dévouement désintéressé, peut seule prévenir des désastres à jamais regrettables.
L’artiste restaurateur est aux musées ce que le médecin est aux malades. Comme lui, il doit posséder la prudence, la sagacité et l’expérience pratique fondée sur un véritable savoir. Comme pour le médecin, tant que l’on croit le danger éloigné, on déprécie son art. Ce danger devient-il évident? on l’appelle enfin. Mais, comme dans les maladies du corps humain, il est souvent trop tard.
La peinture de restauration réclame toute la sollicitude des amis des arts, elle a droit à leurs encouragements : qu’ils ne lui manquent donc pas, qu’ils choisissent parmi ses praticiens des hommes ayant le véritable sentiment de l’art, et la science qui en fait l’application. Que l’étranger sache que notre Louvre dispose des premières capacités dans ce genre, et qu’il vienne, comme par le passé, solliciter leurs conseils et leur concours.
A la fin du dix-septième siècle , le commerce des objets d’art commença à prendre de l’importance. Jusque-là une peinture dégradée, altérée, était remplacée ou détruite. Le sort d’une foule de chefs-d’œuvre recouverts simplement des crasses du temps était d’être relégués dans les garde-meubles, ou dans les combles des demeures seigneuriales, exposés à une destruction certaine. L’art de la restauration les en fit sortir, et ils figurèrent de nouveau dans les innombrables collections qui enrichirent Paris jusqu’en 4790 : objet d’envie et d’admiration pour les étrangers qui ne possédaient rien de comparable.
Malgré nos révolutions successives, des galeries, des cabinets d’amateurs se formèrent de nouveau et firent espérer que bientôt leurs richesses rivaliseraient avec les plus belles collections que possédaient les amateurs étrangers.
Mais dans ces derniers temps des spéculateurs, se couvrant du masque de l’amateur, sont parvenus à régenter la curiosité. Ils avaient compris qu’il ne faut souvent pour en imposer au public que beaucoup d’arrogance et d’aplomb. Et il faut bien l’avouer, ils ont atteint leur but. Car, en rejetant les fautes de quelques hommes du métier sur tout un corps, en dépréciant
les véritables connaisseurs, commerçants avoués
en n’accordant protection qu’à l’ignorance dont la rivalité ne les effraye pas, ou à certains docteurs étrangers qui jettent quelques grains d’encens à leur science douteuse .. ils ont porté partout le trouble et l’incertitude. Le véritable amateur vivant toujours à l’état de soupçon, ne sachant plus où placer sa confiance, est atteint de dégoût... plus d’émulation.... les cabinets restent incomplets,... la mort, les crises politiques dispersent les collections existantes il ne
s’en forme plus de nouvelles. C’est la ruine du commerce d’objets d’art... c’est une des plus belles branches du commerce parisien qui languit et meurt...
Nous le constatons avec regret, l’art de la restauration, depuis longtemps sans protection, soutenu seulement par quelques commerçants éclairés, est menacé d’une décadence complète. Ceux d’entre ses praticiens qui s’étaient fait une réputation méritée ont vieilli, ont disparu, et n’ont pas été remplacés, du moins pour la plupart. Cette carrière ne suffit plus aujourd’hui aux besoins de ceux qui la parcourent encore péniblement. Dans peu d’années elle sera aban-
donnée par les hommes qui ont quelque valeur personnelle. Dès lors cet art si utile ne sera plus cultivé à Paris, et nous deviendrons tributaires de l’étranger qui sait encore le protéger.
Mais continuons à faire connaître en quoi consistent les travaux de ces artistes, qui, mieux connus, doivent certainement intéresser les hommes qui aiment leur pays, et tout ce qui contribue à maintenir sa supériorité.