‹ De la conservation et de la restauration des tableauxChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La réparation d’un tableau exige une certaine méthode pour ne point perdre de vue son ensemble. Ainsi on peut le ramener par des tons plus ou moins clairs selon l’aspect de son harmonie générale. Il faut donc la conserver précieusement. Pour cela, le tableau étant suffisamment nettoyé et bien séché , on devra passer légèrement le vernis à retoucher sur toute la peinture en réparation, je dis légèrement, car il sera absolument nécessaire d’en couvrir plusieurs fois certaines parties altérées de la peinture. On s’occupera ensuite de l’ébauche des mastics que l’on tiendra infiniment plus clairs que le ton réel. Cette opération est très-importante : pour l’exécuter on ne se servira que des couleurs les plus éprouvées, les tons devant être d’une grande franchise afin que cette ébauche ne repousse pas sous les tons définitifs.

Quand elle sera bien sèche , on passera de nouveau le vernis à retoucher sur la partie que l’on voudra mettre en œuvre, en commençant toujours par celle qui se trouve plus éloignée de l’œil : par l’horizon, si c’est un paysage ,* par les fonds , si c’est un tableau de figures. On avancera ainsi jusqu’au premier plan, en en réservant toujours les parties les plus brillantes pour terminer. En suivant cette marche, toutes les parties altérées des divers plans seront rappropriées ou ramenées avant que l’on mette au ton vrai les mastics qui peuvent s’y rencontrer. Tout ce qui les entoure étant ainsi rétabli , on jugera bien plus exactement les tons définitifs qui doivent les recouvrir.

Rapproprier , c’est faire disparaître par un ton juste

et léger les nombreuses crasses qui gênent le modelé , et nuisent à l’effet d’une peinture.

Ce travail doit être exécuté avec esprit et discernement. Il ne faut pas trop s’y appesantir; on s’exposerait à amollir le maître, et à donner au tableau un ton louche et désagréable.

Ramener , c’est rétablir une partie fort endommagée soit par l’usure , soit par un froissement qui aura fait détacher de la toile une multitude de parcelles de la pâte. Dans ce dernier cas, on remplira toutes ces petites altérations par un ton juste en se renfermant strictement dans les vides laissés par les écailles tombées, telles nombreuses et si petites qu’elles soient. La réparation de l’usure est plus difficile , parce qu’il s’agit de rétablir cette altération par un ton plus ou moins empâté selon que la peinture aura été plus ou moins profondément atteinte. On ne peut obtenir un résultat satisfaisant qu’en réservant soigneusement toutes les parties saines, et par un pointillé dans le sentiment de la peinture en miniature. Dès l’instant que ce travail se fera remarquer, il manquera le but : il faut donc que les tons soient assez justes pour se confondre avec ce qui reste du maître.

Quand on aura rapproprié ou ramené toutes lés parties du plan dans lequel se trouvent les mastics, on s’occupera de ces derniers. On les couvrira de nouveau par un ton juste en les tenant toutefois un peu plus clairs. Le tableau entièrement remis ensemble , on le laissera parfaitement sécher, après quoi on rétablira l’harmonie générale en éteignant par de très-légers glacis les parties trop brillantes , et en rappelant en clair celles qui seraient trop sombres. Les mastics seront harmonisés par ces mêmes glacis , dont on se servira pour imiter les salissures qui couvrent ordinairement les peintures anciennes.

Si, comme il arrive presque toujours, la mollesse se fait sentir dans les parties ramenées , on pourra, par des touches légères et habilement jetées, soutenir les ombres et quelquefois les demi-teintes : mais qu’on se garde bien de toucher les parties claires sans une nécessité absolue, car un œil tant soit peu exercé y découvrirait trop facilement la touche fraîche qu’il est impossible de fondre parfaitement avec la peinture émaillée.

Telles sont les qualités essentielles que l’on peut exiger d’un restaurateur; tels sont les principes généraux qu’il doit observer pour obtenir une bonne restauration.

Nous avons parlé de la réparation repeinte , comme d’une partie essentielle de l’art dont nous nous occupons. Un restaurateur doit en connaître toutes les parties , s’il veut être constamment occupé.

Cette branche de son art est une des plus lucratives. Ce genre de travail a pour but de donner à un tableau d’école l’aspect du grand maître qui en est le chef. En France nous appelons ces sortes de peintures tableaux à tournure ; les italiens les appellent quadri di fabrica Quand ils sont bien réussis, et que le temps les a couverts de saletés , ils sont extrêmement dangereux pour les amateurs qui cherchent et croient faire des trouvailles.

Voici le procédé employé pour leur exécution :

On prend par exemple un tableau de Patel. Ce maître a fait une grande quantité d’ouvrages exécutés avec plus ou moins de conscience , mais dont les compositions rappellent toujours le Claude. Le feuillé de ses arbres , et ses ciels sont exécutés dans ce sentiment. Bien que cette exécution soit plus molle, que les tons soient plus lavés , que les couleurs passent ordinaire-

ment de l’orange au bleu , et du bleu au vert , cependant ses tableaux sont doués d’une certaine harmonie. Ajoutons que lorsqu’ils sont d’une qualité médiocre, on les trouve dans les ventes à des prix peu élevés, circonstance fort à considérer pour leur emploi.

Eh bien , un paysagiste un peu habile tire de ces peintures un merveilleux parti en exécutant avec leur secours des pastiches vraiment étonnants de Claude- Lorrain. Il donnera de la fermeté aux ciels par des touches brillantes qu’un léger glacis harmonisera avec l’ancienne peinture. Il en adoucira la crudité sans détruire ni les crasses , ni les craquelures : il simplifiera les horizons et leur donnera ces tons argentins ou dorés dont le Claude a fait un emploi si heureux. Il parcourra ainsi tous les plans du tableau en plaçant ici un glacis, là un empâtement, et en réservant toujours avec un soin scrupuleux la pâte du maître qui sert de dessous, afin que les parties les plus claires et les plus apparentes soient bien de l’ancienne peinture. Enfin il réservera soigneusement, toutes les craquelures, parce qu’elles contribuent puissamment à l’illusion.

Il en est de même pour la peinture des figures. On choisit un tableau dont les parties claires soient saines, et bien dans la pâte du maître que l’on veut imiter. En s’aidant de bonnes gravures, bien dans le sentiment de l’homme qu’elles reproduisent, on en rétablit le dessin, puis on améliore le modèle de ce tableau par des demi-tons et des ombres, lui donnant tout l’effet et le piquant désirables au moyen des glacis, afin délaisser transparaître le plus possible la vieille pâte. Mais, comme nous l’avons déjà dit , on réservera avec le plus grand soin toutes les parties empâtées claires. Elles ne doivent être touchées qu’avec la plus grande discrétion, parce que toutes les touches qui y seraient posées ne pourraient que très-difficilement se dissimuler. On

ne devra jamais les relever de tons que par de trèslégers glacis.

Ce travail achevé, et bien séché on couvrira le tableau d’une patine imitant le vieux vernis.

Cette patine peut se composer de plusieurs manières ; les uns salissent la peinture avec le safran, le bistre , le réglisse noir ou le café noir ; puis vernissent pardessus cette application. D’autres ajoutent de l’huile grasse à leur vernis , ou le teintent avec un mélange de bitume , de laque jaune et d’ocre rouge , qui donne à peu près au vernis le ton de celui qui a vieilli. Il ne faut pas confondre ces tableaux avec les pastiches, c’est-à-dire les copies ou imitations qui sont entièrement de la main de l’artiste. Leur facture réclame une grande habitude et une connaissance approfondie du travail de la restauration , puisqu’il faut lier les parties fraîches avec l’ancienne peinture : tandis qu’un pastiche ou une imitation bien réussie peut être l’oeuvre d’un peintre tout à fait étranger à l’art de la restauration.

Dorcy est un habile pasticheur de Greuze , et cependant ses œuvres ne peuvent faire une illusion complète : tandis que Albrier, imitant le même maître dans ses tableaux à tournure, est d’une vérité très-dangereuse.

Chaque année les ventes nous offrent plusieurs de ces tableaux , surtout des paysages. Les amateurs y trouvent des Guaspre, des Ruysdaël qiii mettent quelquefois en défaut le tact dont ils sont doués. Les artistes les plus habiles en ce genre sont MM. Moret , Grailly et Bourgeois. Leurs productions sont trèsnombreuses , nous en avons rencontré de très-remarquables.

Plusieurs autres peintres ou restaurateurs emploient quelquefois leur talent à l’imitation des anciens maîtres. Ainsi nous avons vu de M. Pérignon père des

imitations d’Ostade et de Ruysdaël vraiment distinguées; et M. Roëhn a enrichi des paysages de figures imitant Yan de Velde d’une manière admirable ; de M. Rioult des compositions dans la manière de Prud’hon , qui embarrasseront un jour les plus fins connaisseurs. J’ai vu aussi de M. Gondar des gothiques italiens très-bien imités ; de M. Schwiter des Boucher reproduits avec bonheur, etc., etc.

Toutes ces peintures reçoivent des patines et même des craquelures artificielles. Ces dernières s’exécutent avec des aiguilles très-fines. En les dessinant et les gravant , pour ainsi dire , dans la pâte , on forme des espèces de tailles dans lesquelles on introduit, en frottant avec la paume de la main , des saletés imitant celles des anciennes craquelures. On découvre facilement au moyen des piqûres, qu’un tableau est nouvellement exécuté, tandis que dans le tableau à tournure les craquelures et les empâtements sont réellement anciens, et déroutent l’amateur qui s’y trompe bien souvent.

Nous avons dit qu’il existait des restaurateurs qui, sans presque aucune connaissance artistique, avaient su se créer un genre de travail dont ils tiraient un bon parti. En effet, un grand nombre de tableaux sont malades sans avoir éprouvé de graves avaries. Quelquefois de petites parties de leur peinture se sont détachées de la toile ; des déchirures , des froissements ont eu lieu par négligence ou par accident. Si aucune partie notable n’est attaquée, ces restaurateurs pourront rétablir convenablement le tableau ; car ils en reprennent souvent les mastics avec une grande justesse de tons et une patience vraiment extraordinaire. Le restaurateur-artiste les emploie à la préparation de son travail , et le marchand intelligent leur confie les tableaux dont la réparation est à la hauteur de leur savoir.

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