‹ De la conservation et de la restauration des tableauxChapitre 34 sur 60 · NÉ A VALENCIENNES EN 4684, MORT EN · texte numérisé non relu

NÉ A VALENCIENNES EN 4684, MORT EN

Watteau , né d’un ouvrier maître couvreur, devait rencontrer dès ses premiers pas dans la carrière tous les obstacles qui la rendent si difficile à parcourir pour les hommes d’une naissance obscure. Cependant , dès que son père eut découvert ses dispositions, il s’empressa de le placer chez un peintre , son voisin. Le jeune Watteau travailla avec ardeur et n’eut bientôt plus rien à apprendre de son maître , artiste très-médiocre ; aussi le quitta-t-il pour se mettre sous le patronage d’un décorateur qui, appelé à Paris pour la décoration de l’Opéra , Fy amena en 4702. Ce fut donc par ce genre de peinture qu’il débuta , et les premières impressions reçues dans ce palais magique ne furent peut-être pas sans influence sur le genre de ses compositions, où l’on trouve tant d’attrayante gaieté et de grâce voluptueuse.

Ses travaux terminés , son maître retourna à Valenciennes; Watteau resta à Paris , n’ayant pour tout bien que son talent. En ce temps , l’étoile de Louis XIV pâlissait. L’Angleterre répandait ses guinées pour soulever les protestants. Le duc de Savoie trahissait en Italie. Le moment était peu favorable pour un jeune artiste sans amis , au milieu d’une ville comme Paris ; la misère fut bientôt son partage.

On peignait alors des dessus de portes et de glaces, des devants de cheminée, etc.; c’était la mode du temps.

Des décorateurs en possession de maîtrise se chargeaient de ces travaux. Leurs maisons étaient le refuge des talents malheureux ou médiocres , et le salaire de ces ouvrages était en raison de leur peu d’importance et de la vulgarité de leur destination.

Watteau fut employé à copier et recopier les productions d’un de ces patrons, homme vain et ignorant. Quel supplice ne dut-il point endurer ! Encore si son travail lui avait procuré une existence honorable 1 Mais non , à peine pouvait-il couvrir ses dépenses indispensables. Ces temps malheureux altérèrent bientôt sa constitution déjà faible ; son caractère devint mélancolique et taciturne , inquiet et changeant.

Aumomentoùle découragement s’emparait de lui, le hasard mit sur son chemin Gillot, artiste franc et loyal, qui , heureux de conserver aux arts un homme auquel il avait reconnu des qualités supérieures, mit tout à sa disposition, atelier, travaux, et ce qui surtout honore son caractère , c’est qu’il se vit surpasser sans envie.

Ce peintre composait des sujets analogues à ceux de Watteau , mais son dessin est roide , ses figures sans souplesse et sa couleur est sans transparence. Watteau, tant qu’il travailla sous sa direction , participa à tous ces défauts ; seulement il est plus fin de tons , et ses figures , quoique roides , ont plus d’action et sont plus spirituellement touchées. Il peignit à cette époque un Embarquement pour Cytlière. La gravure à l’eau-forte de ce tableau est d’une grande exactitude , et peut donner une idée précise de la première manière de Watteau. Elle est signée : P. M. del. et sculpt.

Gillot , en digne ami , voulant produire celui qu’il appelait son élève , employa tout son crédit près d’Audran , fameux peintre d’ornements , pour le faire admettre à peindre les figures dans ses ouvrages, ce à quoi il parvint. Ce peintre habitait le Luxembourg , qui

renfermait alors la galerie de Médicis. Watteau y passait tous ses instants de loisir à étudier les belles productions de Rubens. Ces études changèrent entièrement sa manière ; sa couleur devint brillante et harmonieuse, sa touche large. La sécheresse disparut, et son dessin prit beaucoup du sentiment du grand maître qu’il étudiait avec enthousiasme. J’ai vu même plusieurs pastiches de Rubens faits par Watteau, et qui approchent de très-près de ce grand maître.

Nous appelons cette époque de son talent sa seconde manière ; le tableau du Musée , Y Embarquement pour Cythère , en est le type. Cependant , en ce temps , il en fit de plus étudiés ; mais toujours le goût rubanesque y domine. Il a su dissimuler avec adresse le mauvais goût des costumes de l’époque , marier les vives couleurs de ses étoffes de telle façon que leur brillant jette des lumières qui égayent ses tableaux et y ajoutent un effet saisissant sans nuire à l’harmonie qu’il possède au plus haut point.

Déjà l’espérance rentrait en son âme; sûr maintenant de lui , il se présente au concours du grand prix , qui lui fut décerné d’une voix unanime. Mais la décision de l’Académie ne fut pas ratifiée par l’autorité , et le brevet de pensionnaire lui est refusé. Pourquoi? C’est que le règne de Louis XIY allait'fmir. La cour, plongée dans la dévotion , goûtait peu le talent de notre artiste qui lui rappelait des plaisirs désormais défendus.

Après le refus de son prix, Watteau , découragé par la mauvaise fortune qui le poursuivait, vint réchauffer son âme abattue au foyer paternel. Là il rêva l’Italie et voulut tenter un dernier effort. Il fit deux tableaux qu’il porta à Paris dans l’espoir d’en retirer quelque argent pour entreprendre ce voyage. La régence alors , remplaçant la vieille cour de Louis XÏV, rappelait en son sein l’amour et les plaisirs. Watteau, leur peintre fa-

vori , y avait naturellement sa place ; la fortune lui sourit doncune seconde fois. Ayant exposé ses tableaux, ils furent admirés par Lafosse, artiste influent, homme de cœur, digne de Gillot. S’étant informé du nom de l’auteur, on lui répondit que ces productions étaient d’un jeune homme qui cherchait à se retirer en Italie. Non, dit-il, il doit rester parmi nous, car il honorera notre compagnie et en soutiendra dignement le titre. A l’instant même il se rendit près deWatteau : « Mon ami , lui dit-il , vous ignorez vos talents , vous en savez plus que nous ; votre place est à l’Académie , je veux vous y faire recevoir. » En effet , dès le lendemain il l’accompagna dans ses visites et le fit admettre sous le titre de peintre des fêtes galantes.

Presque aussitôt sa réputation prit un essor rapide. Faisons observer ici qu’il est peut-être le seul qui, parmi les artistes , n’eut que des amis et pas un seul envieux. Peut-être le dut-il à ce talent original qui empêchait tout rapprochement avec d’autres œuvres. Il devint l’homme du jour. Son nom était dans toutes les bouches , les poètes l’illustraient dans leur poésie. Parmi elles nous avons choisi ces vers :

Parée à la française , un jour dame nature Eut le désir coquet de voir sa portraiture.

Que fit la bonne mère? Elle enfanta Watteau :

Pour elle , ce cher fils , plein de reconnaissance ,

Non content de tracer partout sa ressemblance,

Fit tant , et fit si bien , qu’il la peignit en beau.

Enfin , le nombre de ses visiteurs lui devint tellement importun qu’il quitta sa demeure et vint installer son atelier chez un de ses nombreux amis , M. Çrozat le jeune , possesseur d’une riche collection de maîtres de l’école d’Italie. La vue des Véronèse et des Titien modifia encore sa manière. Il devint plus simple dans son

dessin, plus ferme de tons ; en un mot, à cette époque, qui forma sa manière dite italienne ou troisième manière , il s’éleva à la hauteur des plus grands maîtres. L’admirable tableau connu sous la dénomination des Amusements champêtres , et qui faisait partie de la collection du cardinal Fesch , est dans cette manière. C’est incontestablement le chef-d’œuvre du maître. Dans cette production , il a su s’approprier toutes les ressources de l’art et réunir les qualités des trois écoles. Tout est là : la grâce française , la suavité du Flamand , la vigueur de l’Italien. Ce tableau a été payé l’été dernier, par lord Herfort, 28,000 francs, à la vente de M. de Morny, faite à Londres. Nous l’avions vendu à ce dernier 25,000. *

La réputation de Watteau alla toujours croissant jusqu’en 4748 , époque où le système de Law, absorbant tous les esprits par la lièvre de la spéculation , en bouleversant toutes les fortunes , fit oublier les arts et les artistes qui , délaissés , quittaient tous la France. Watteau les imita. Il partit pour Londres en 474 9. Il y fut très-bien accueilli. Il y séjourna une année , mais sa pauvre santé ne put résister à l’air de ce pays, il y fut presque toujours malade , et revint à Paris dans un état de langueur qui lui laissait à peine le temps de travailler. Un ami l’emmena au village de Nogent , près Paris , espérant que la pureté de l’air le ramènerait à la vie. 11 y mourut en 4724 à 37 ans.

Le curé de ce village , l’exhortant à son heure dernière , lui présenta , selon l’usage , un crucifix que notre peintre trouva si mauvais de sculpture qu’il s’écria : « Otez-moi ce Christ ! Comment un tel artiste ose-t-il se permettre de représenter les traits d’un Dieu ! » Ce prêtre avait un physique agréable, Watteau le connaissait depuis longtemps , il le représentait dans ses tableaux sous le costume de Gilles ; aussi , en mourant ,

lui en demanda-t-il pardon. Son médecin ne fut point épargné. Il est peint d’une manière fort plaisante , sous la figure d’un homme à table , servi par deux autres armés de seringues.

L’œuvre gravée de Watteau contient 560 pièces. Tous les principaux graveurs y ont concouru : tels qu’Audran , le Bas , Tardieu , Boucher, Larmessin , etc.

Outre ses compositions ordinaires, on possède de lui des tableaux de nature morte, des fruits, des fleurs, des arabesques , des camaïeux et plusieurs gravures à l’eau-forte , ainsi qu'un grand nombre de dessins qu’il faisait le plus souvent au crayon rouge ou aux deux crayons.

Nous avons vu de lui quelques pastels , des gouaches; ces dernières sont très-rares. Toutes ces études , faites avec une grande facilité, ont une vigueur qui n’altère en rien la légèreté de son crayon. Ses dessins sont en grand nombre ; car il avait pour habitude de croquer tout ce qui lui offrait quelque intérêt. Il les légua à quatre de ses amis. Ils en firent des lots , payé rent ses dettes , et le firent inhumer d’une manière honorable.

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