‹ De la conservation et de la restauration des tableauxChapitre 4 sur 60 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L’enlevage est une découverte toute nationale ; ses premières opérations furent inventées et faites par M. Picault. Hacquin perfectionna ses procédés et fut, sous la surveillance de Lebrun , chargé de la mise en état de la plus grande partie des chefs-d’œuvre que nos conquêtes préservèrent ainsi d’une destruction presque certaine. Aujourd’hui on a simplifié l’opération, mais le principe reste le même. Les enduits résineux sont supprimés sans inconvénient pour la solidité de l’enlevage. On procède comme il suit :

Avant tout, le rentoileur fixe aussi bien que possible toutes les parties qui se lèvent dans le tableau en réparation ; après quoi il pose sur la peinture une gaze très-fine ; sur celle-ci, des feuilles de papier spongieux dont il forme un cartonnage assez fort, mais très-égal, ayant soin, pour obtenir cette égalité, que ces feuilles se recouvrent exactement.

Cette opération terminée et bien séchée, on détache le tableau que l’on assujettit sur une table de bois dur très-unie. Ensuite, en s’aidant du grattoir, on extrait la vieille toile que l’on a soin de tenir dans un certain degré d’humidité (1).

Cette toile retirée, toujours au moyen du grattoir, on pulvérise tout ou partie de l’ancienne préparation

(1) Dans le cas où il s’agirait de l’enlevage d’un panneau, il faudrait recourir aux moyens employés pour son extraction par Hacquin, et décrits dans le rapport. Aujourd’hui on n’en emploie point d’autre.

selon que sa détérioration l’exigt mais aussi toujours ce travail doit être uniforme.

Nous avons vu plusieurs de ces peintures dégagées de leurs préparations être arrivées à la transparence du verre peint. C’est alors que le rentoileur applique une nouvelle préparation de peinture à l’huile, dans le ton exact de celle qui a été supprimée. Lorsqu’elle est bien séchée, le rentoileur colle sur elle une gaze, qu’il enduit d’excellente colle de peau, puis sur celle-ci un canevas. Ces différentes opérations terminées , il dégage le tableau de son cartonnage, lui substitue un simple papier, et procède immédiatement à son rentoilage tel que nous l’avons décrit plus haut.

L’enlevage ne présente donc pas , comme on pourrait le supposer, des difficultés telles que l’on puisse hésiter à l’employer quand la nécessité le commande ; surtout quand le tableau malade est pourvu d’une préparation qui protégera le travail du maître pendant l’extraction, soit de la toile, soit du panneau qui l’ont reçue. Nous comprenons l’hésitation quand une peinture est exécutée sur le panneau même, car ici la dif ficulté se centuple et réclame du rentoileur des soins inouïs. Il en est de même lorsqu’il s’agit d’enlever une peinture sur cuivre, parce qu’elle repose presque toujours sur le cuivre même. Si parfois le métal a été couvert d’une préparation, elle est si légère qu’on peut la compter comme nulle. Heureusement ces sortes de tableaux réclament rarement cette opération ; car là est la vraie difficulté, le rentoileur opérant directement sur la peinture même.

C’est aussi pourquoi l’enlevage des peintures murales, soit a l’huile, soit à fresque, n’offre pas les difficultés qui semblent presque insurmontables aux personnes étrangères à l’art; car ces peintures sont constamment exécutées sur des enduits fort épais,

celles à fresque surtout. Après les avoir fortement cartonnées, et fermement maintenues par l’application d’une table étayée, ces enduits isolant en quelque sorte l’œuvre du maître de la muraille qui la supporte, permettent ainsi la démolition de cette muraille qu’avec des soins attentifs on détache pièce à pièce de l’enduit que l’on parvient à toujours laisser intact. S’il arrivait toutefois que la démolition, soit pour une cause, soit pour une autre, ne puisse s’effectuer, alors on devra creuser autour du tableau une profondeur suffisante pour la manœuvre d’une scie, et avec son secours on détachera le tableau qui , protégé par le cartonnage et la table appliquée, ne pourra se briser.

Le tableau détaché, on le fixe solidement à la table sur laquelle il est appuyé; après quoi, on les fait tous deux basculer sur des tréteaux préparés pour les recevoir. C’est alors que commence l’opération de l’enlevage ordinaire, c’est-à dire que l’on pulvérise, partie par partie, les restes de la maçonnerie, etc. Seulement, si c’est une fresque, on ne devra enlever que la plus forte partie de l’enduit qui l’a reçue, on n’en conservera que quelques lignes d’épaisseur , après quoi on la fixera par des colles, soit sur bois, soit sur toile, mais sur elle toute application de corps gras devra soigneusement être évitée, car ils y formeraient tache et deviendraient alors un grave inconvénient. Les gazes, les canevas, enduits d’excellentes colles-fortes, doivent s’interposer entre les impressions huileuses, afin qu’elles garantissent les enduits de toute absorption de matières grasses ou teintées.

Les antagonistes de toute restauration donnent pour appuyer leur vandalisme et comme exemple à suivre, l’Italie ! et l’Italie laisse se dégrader et se perdre chaque année les chefs-d’œuvre qui perpétuent et justifient sa haute renommée.

Cependant tout ami des arts éprouve une vraie douleur en pensant qu’avant peu les belles fresques du Vatican, que le salpêtre envahit chaque année de plus en plus, subiront le sort des œuvres remarquables de Perino del Vaga et de Jean d’Udine leurs voisines, qui ont presque entièrement disparu, rongées par cet agent destructeur qui ne laisse après son passage qu’un sale lihceul grisâtre.

Cependant lTtalie, séjour des arts, renferme un grand nombre d’amateurs et d’artistes qui restent indifférents ou qui n’osent accepter une responsabilité qui les effraye.

C’est qu’en effet Rome même, malgré son grand renom, est bien arriérée dans les soins conservateurs que nos climats du nord nous forcent à mettre chaque jour en pratique. Ainsi, l’art du rentoileur dont nous nous occupons en ce moment , soit par économie ou manque de connaissances , y est presque inconnu , ou du moins nullement pratiqué; car il se résume en ce pays en un simple collage d’une vieille toile sur une neuve, sans autre préparation.

Le marouflage, qui est abandonné depuis bien longtemps en France , en raison de ses inconvénients sans nombre, et qui consiste à appliquer un vieux tableau sur un panneau en guise de rentoilage, est encore pratiqué journellement chez eux. Les ouvriers parqueteurs ne sont guère plus habiles : leurs travaux sont lourds et massifs , ils ignorent même la partie scientifique de ce travail. En un mot, les rentoileurs italiens ne sont pas plus avancés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a cent ans. Ce sont toujours les mêmes moyens, les mêmes procédés, sans aucune modification. Tandis qu’en Angleterre, en Belgique et en France, nous sommes arrivés presque à la perfection.

Aussi ce n’est pas seulement dans le palais du

Vatican que l’on peut remarquer ces dégradations qui ont affligé nos yeux : elles se rencontrent dans toutes les galeries particulières. Presque tous leurs plus beaux tableaux sont dans un état désespérant, et la plupart pourraient ctre sauvés d’une destruction certaine par un enlevage ! souvent même en se contentant simplement de les refixer. Mais non, on croit qu’il est plus simple qu’un peu de couleur vienne remplacer l’écaille tombée, et tout ainsi se trouve dit.

Cependant le tableau de la Transfiguration, ainsi que bien d’autres, est là pour prouver l’efficacité de l’enlevage. Ce tableau de Raphaël subit cette opération par les ordres de Napoléon ; Hacquin en fut chargé. A cette époque les artistes en ce genre étaient bien moins habiles ; cependant trente et quelques années se sont écoulées sans qu’aucun accident en soit résulté.

Le Vatican renferme aussi un spécimen pour l’enlevage des fresques. Dans l’une des salles qui précèdent celle où se trouve la Transfiguration on voit une de ces peintures d’assez grande dimension de Melozzo da Forli (1), reportée sur toile par un Italien probablement, et bien que ce travail laisse à désirer sous le rapport de la perfection, l’opération n’en est pas moins réussie ; ce que déjà un assez long espace de temps a prouvé en en constatant la solidité.

(1 ) Cette graude fresque de Melozzo da Forli représente le pape Sixte IY, les cardinaux , délia Rovere et Riario , etc. Elle fut enlevéedes murs de la bibliothèque du Vatican, par ordre du pape Léon XII, et mise sur toile.

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