CHAPITRE II
Dans une notice (1) de plusieurs précieux tableaux recueillis à Venise, Florence, Turin et Foligno, et autres tableaux nouvellement restaurés, exposés dans le grand salon du Musée ouvert le 18 ventôse an x, nous trouvons un rapport sur l’enlevage et la restauration du tableau de Raphaël venu de Foligno. Messieurs les commissaires chargés d’en suivre les opérations diverses entrent dans des détails soigneusement circonstanciés. Ces détails rentrent si naturellement dans notre sujet, et les appréciations de ces messieurs sont d’une justesse et d’une loyauté telles, que nous croyons devoir reproduire ici leur rapport en entier.
Restauration du tableau de Raphaël , venu de Foligno .
L’administration croit rendre un service important aux arts en donnant au public un extrait du rapport intéressant que les citoyens Guiton-Morveau, Bertholet, Vincent et Taunay, membres de l’Institut national, ont fait à cette société savante, sur l’opération que ce tableau précieux a subie.
Lorsqu’il fut recueilli à Foligno, il était dans un tel état de dégradation, que les commissaires pour les arts, en Italie, hésitèrent s’ils devaient l’envoyer à Paris; ils ne se déterminèrent à ordonner ce transport qu’ après avoir fixé en plusieurs endroits la peinture qui quittait le fond, par le moyen de gazes collées sur
(1) A Paris, l’imprimerie des sciences et arts, rue Ventaddour, n° 474.
la surface. Outre cette maladie, le fond de bois blanc, de 0m 032 d’épaisseur, sur lequel le tableau était peint, avait une fente de 0m 0 1 0 d’écartement à son extrémité supérieure, et descendait depuis le cintre, en diminuant progressivement jusqu’au pied gauche de l’enfant Jésus ; depuis cette fracture jusqu’au bord droit, la surface formait une courbe dont la plus grande flèche était de 0m 067 ; et de la fracture jusqu’à l’autre bord, une autre ligne de 0m054 de flèche. Un grand nombre d’écailles s’étaient déjà détachées, et de plus la peinture était piquée de vers en plusieurs endroits.
Il était donc instant de songer à sauver de la ruine qui le menaçait ce précieux tableau, et l’administration se décida à le faire enlever, bien convaincue qu’on ne pouvait refixer la peinture qu’en la reportant sur un autre fond. Mais comme ce n’est qu’avec un respect religieux qu’on peut se permettre une opération de cette importance, et surtout quand il s’agit d’un tableau de Raphaël, elle demanda au ministre de l’intérieur d’inviter l’Institut national à nommer dans son sein une commission pour suivre la restauration projetée et lui en faire un rapport, afin de tranquilliser les personnes timorées, ou faire taire celles de mauvaise foi, et surtout pour rendre publiques les opérations les plus simples, et éloigner le charlatanisme et la jonglerie dont ces opérations étaient environnées avant sa gestion.
Cette commission fut composée des citoyens Guiton et Bertholet, chimistes, et des citoyens Vincent et Taunay, peintres.
Ils reconnurent, ainsique l’administration, l’urgente nécessité d’enlever le tableau. Voici le précis des opérations qu’ils ont suivies.
Il fallait d’abord rendre la surface plane : pour y
parvenir, on a collé une gaze sur la peinture, et on a retourné le tableau ; après cela, le citoyen Hacquin a pratiqué dans l’épaisseur du bois de petites tranchées à quelque distance les unes des autres, et prolongées depuis l’extrémité supérieure du cintre jusqu’à l’endroit où le fond de bois présentait une surface plus droite ; il a introduit dans ces tranchées de petits coins de bois ; il a couvert ensuite toute la surface avec des linges mouillés, qu’il a eu soin de renouveler; l’action des coins, qui se gonflaient par l’humidité, contre le bois ramolli, a obligé celui-ci à reprendre sa première forme : les deux bords de la fente dont on a parlé se sont rapprochés; l’artiste y a introduit de la colleforte pour réunir les deux parties séparées ; il y a fait appliquer des barres de chêne en travers, pour maintenir le tableau, pendant la dessiccation, dans la forme qu’il venait de prendre.
La dessiccation étant opérée lentement, l’artiste a appliqué une seconde gaze sur la première, puis successivement deux papiers gris spongieux.
Cette opération, qu’on appelle cartonnage, étant sèche, il a renversé le tableau sur une table, sur laquelle il l’a assujetti avec soin ; il a ensuite procédé à la séparation du bois sur lequel était fixée la peinture.
La première opération a été exécutée au moyen de deux scies, dont Tune agissait perpendiculairement, et l’autre horizontalement ; le travail des scies terminé, le fond de bois s’est trouvé réduit à 0m 01 0 d'épaisseur; l’artiste s’est servi alors d’un rabot d’une forme convexe sur la largeur ; il le faisait marcher obliquement sur le bois, afin de n’enlever que des copeaux trèscourts, et d’éviter le fil du bois; il a réduit, par ce moyen, le bois à 0m 002 d’épaisseur; il a pris ensuite un rabot plat à fer dentelé, dont l’effet est à peu près celui d’une râpe qui réduit le bois en poussière ; il est
parvenu par là à n’en laisser que l’épaisseur d’une feuille de papier.
Dans cet état, le bois a été successivement mouillé avec de l’eau pure par petits compartiments, ce qui le disposait à se détacher ; alors l’artiste le séparait avec la pointe arrondie d’une lame de couteau.
Le citoyen Hacquin, après avoir enlevé toute l’impression à la colle, sur laquelle le tableau était peint, et surtout les mastics que d’anciennes restaurations avaient nécessités, découvrit l’ébauche de Raphaël.
Pour rendre un peu de souplesse à la peinture trop desséchée par le temps, il l’a frottée avec de la carde de coton imbibée d’huile, et essuyée avec de la vieille mousseline ; ensuite, de la céruse broyée à l’huile a été substituée à l’impression à la colle, et fixée par le moyen d’une brosse douce.
Après trois mois de dessiccation, une gaze a été collée sur l’impression à l’huile, et sur celle-ci une toile fine.
Lorsque cette toile a été sèche, le tableau a été détaché de dessus la table et retourné, pour en ôter le cartonnage avec de l’eau ; cette opération faite, on a procédé à faire disparaître les inégalités de la surface, qui provenaient du recoquillement de ses parties : pour cela, l’artiste a appliqué successivement sur les inégalités, de la colle de farine délayée ; puis ayant mis un papier gras sur la partie humectée, il a appuyé un fer échauffé sur les recoquillages, qui se sont applanis : mais ce n’est qu’après avoir employé les indices les moins trompeurs pour s’assurer du degré de chaleur convenable, qu’on se permet d’approcher le fer de la peinture.
Nous avons vu qu’on avait fixé la peinture, débarrassée de son impression à la colle et de toute subs-
tance étrangère, sur une impression à l’huile, et qu’on avait rendu une forme plane aux parties reccquillées de la surface; le chef-d’œuvre devait encore être applique solidement sur un nouveau fond : pour cela, il a fallu le cartonner de nouveau, le dégager de la gaze provisoire qui avait été mise sur l’impression, ajouter une nouvelle couche d’oxyde de plomb et d’huile, y appliquer une gaze rendue très-souple, et sur celle-ci, également enduite de la préparation de plomb, une toile écrue, tissée toute d’une pièce, et imprégnée à la surface extérieure, d’un mélange résineux qui devait l’assujettir à une toile pareille, fixée sur le châssis. Cette dernière opération a exigé qu’on appliquât exactement à la toile enduite de substances résineuses, le corps du tableau débarrassé de son cartonnage, et muni d’un fond nouveau, en évitant tout ce qui pouvait lui nuire par une extension trop forte ou inégale, et cependant en obligeant tous les points de sa vaste étendue d’adhérer à la toile dressée sur le châssis. C’est par tous ces procédés que le tableau a été incorporé à une base plus durable que la première même, et prémuni contre les accidents qui en avaient produit la dégradation ; puis il a été livré à la restauration, qui est l’objet de la seconde partie de ce rapport.
Cette seconde opération, que nous nommerons restauration pittoresque, fut confiée, par l’administration, au citoyen Rœser, à qui elle doit la réparation des tableaux les plus précieux, et dont les succès multipliés ont motivé sa confiance. Les commissaires, après avoir indiqué les procédés employés pour cette partie, assurent qu’elle est aussi parfaite qu’il était possible de le désirer, et terminent ainsi leur intéressant rapport :
Nous nous félicitons d’avoir enfin vu ce chef-d’œuvre de l’immortel Raphaël, rendu à la vie, brillant de tout
— jM —
son éclat, et par des moyens tels qu'il 11e doit nlus rester aucune crainte sur le retour des accident, i.t les ravages menaçaient de l'enlever pour toujours à l’admiration générale.
L'administration du Musée central des arts , qui par ses lumières a perfectionné l'art de la restauration, ne négligera sans doute rien pour conserver l’art réparateur dans toute son intégrité ; et, malgré des succès réitérés, elle ne permettra l’application de cet art qu’aux objets tellement dégradés, qu’il y a plus d’avantage à leur faire courir quelques hasards inséparables d’opérations délicates et multipliées, que de les abandonner à la destruction qui les menace. L'invitation que l'administration du Musée a faite à l’Institut national de suivre les procédés de la restauration du tableau de Raphaël, nous est un sûr garant que les hommes éclairés qui la composent, ont senti qu’ils doivent compte de leur vigilance à l’Europe éclairée.
Le précieux et magnifique tableau du Titien : le Martyre de saint Pierre dominicain, subit la même opération. Yoici ce qu’en dit le même catalogue :
« Sa grande dimension obligea les commissaires pour les arts en Italie, de le faire transporter par mer jusqu’à Marseille. La frégate la Favorite , sur laquelle il était chargé, ayant été battue pendant" la traversée par la tempête, et la caisse qui le contenait ayant été mouillée, l’humidité s’introduisit jusqu’au tableau et fit gonfler le panneau, de sorte que l’impression détrempée ne laissa aucune consistance à la peinture du Titien. La grande sécheresse qui survint lors du décaissement du tableau ayant forcé le bois à se retirer et la peinture ne pouvant suivre le même mouvement, on aperçut la maladie par la multiplicité des écailles qui se manifestèrent. Il fallut l’enlever pour le sauver. Cette opération fut confiée au citoyen Hacquin ;
proportion extraordinaire du tableau était une difficulté qu’il fallait vaincre , et l’administration ne peut que se louer de l’aptitude, des soins et du talent qu’il y apporta. »