NÉ A PARIS EN 4656, MORT EN
Il y a peu d’années, on voyait rue Geoffroy-Langevin, sur la maison portant le n° 7, une belle pancarte jaune sur laquelle on lisait en lettres noires : Ecole de dessin tenue par M. Langlois de Sézanne. En elfet, ce modeste artiste habitait cet hôtel ; car c’en était un, et des plus aristocratiques, bâti dans le plus beau style de Louis XIV, quoique l’extérieur n’offrît rien de remarquable que les solides barreaux qui en garnissaient les fenêtres. Cet artiste, dis-je, l’habitait depuis 40 ans, et son bonheur était de penser qu’il mourrait là où Largillière était mort ; car c’est de l’hôtel de ce dernier que nous parlons.
M. Langlois avait alors près de 80 ans : vieillard des plus agréables , conteur par excellence , doué d’une mémoire qui ne l’abandonna jamais, il était de ces artistes de vieille roche , l’honneur personnifié, fier de sa profession, qu’il aimait avec fanatisme, ainsi que tous ceux qui l’avaient honorée. La plus grande partie de ses économies avait été convertie en objets d’art.
Son cabinet renfermait beaucoup d’œuvres de ses peintres de prédilection. Naturellement Largillière occupait l’une des plus belles places. Il y avait réuni les productions de ce maître, à toutes les époques de son talent, et se plaisait, en les montrant, à expliquer la manière de procéder de Largillière ; il y mêlait, en outre, une foule de particularités qu’il tenait des élèves de ce grand homme. Comme il m’honorait de son amitié, je les ai recueillies, et j’en ferai la base de cette notice.
Largillière, né à Paris, était fils d’un négociant originaire de Beauvais, qui habitait Anvers. Un ami de son père, qui était fixé à Londres, l’y emmena à l’âge de neuf ans, dans le but de lui faire connaître l’Angleterre, et de lui en apprendre la langue. Durant les vingt mois qu’il y resta, tout son temps fut employé à dessiner; aussi, de retour à la maison paternelle, son père vit avec stupéfaction ce goût devenir une passion, car il le destinait à la magistrature. Mais dans un pays comme Anvers, où Rubens est un demi- dieu que l’on fête chaque année, les artistes trouvent des sympathies. Aussi les amis de son père eurent bientôt vaincu ses scrupules, et Largillière put se livrer tout entier au goût qui l’entraînait.
Un peintre de marchés et de foires , Antoine Goubeau, fut son maître. 11 l’employait à peindre, dans ses tableaux, les accessoires, tels que les poissons, les fruits, les fleurs ; mais les inspirations de Largillière avaient une portée plus élevée; aussi profitait-il de l’absence du maître pour s’y livrer. Un jour qu’il terminait une vierge qui ne put, cette fois, échapper aux yeux de Goubeau, celui ci, étonné des qualités que renfermait ce tableau, redoubla les soins qu’il avait pour son élève, pendant les dix-huit mois qu’il resta encore dans son atelier. Au bout de ce temps, il
lui avoua qu’il en savait assez pour voler de ses propres ailes. Il avait alors dix- huit ans.
Quelques semaines après, il passait à Londres, où Pierre Lely, premier peintre de Charles II, le recommanda au surintendant des bâtiments du roi. Plusieurs tableaux de grands maîtres , destinés à être placés dans le château de Windsor, lui furent confiés, afin d’augmenter leur dimension. Le roi, qui avait ordonné ces travaux , fut charmé de la manière habile dont ils avaient été exécutés. Il admira surtout un Amour endormi. Il avait fait toute la partie inférieure du corps, sans que l’on pût distinguer son travail de l’original.
Ce prince ordonna que Largillière lui fût présenté. Le voyant si jeune, il dit, en s’adressant à ses courtisans : « On ne pourrait le croire, si on ne le voyait ; ce n’est qu’un enfant. » Puis il lui témoigna le désir de voir ses œuvres. Largillière lui présenta trois tableaux qui méritèrent ses suffrages, ainsi que ceux de toute la cour. — Il y avait quatre ans qu’il habitait l’Angleterre lorsque les persécutions religieuses se réveillèrent. Un Français de ses amis, poursuivi comme catholique, vint lui faire ses adieux ; il se rendait, disait-il, à Paris, qu’il n’aurait jamais dû quitter; ce Paris de 1678, si brillant, et si redouté! ce Paris du siècle qui vit s’élever à la fois les Invalides, la colonnade du Louvre, Versailles, Marly, Trianon, le Valde-Gràce, l’Observatoire ! Paris , où des académies s’étaient fondées ; d’où l’on envoyait fouiller les entrailles de la terre d’Asie, d’Afrique, pour lui arracher les chefs-d’œuvre des anciens! L’enthousiasme de son ami réveille en Largillière l’amour de la patrie, et peu d’heures après ils faisaient voile ensemble pour la France.
Sa famille, qui comptait dans son sein plusieurs personnages de distinction, le reçut avec tout l’empres-
sement que lui méritaient ses premiers succès. Cet accueil bienveillant, et plusieurs portraits qui lui valurent les éloges de tous, auraient dû suffire pour le fixer à Paris ; mais il ne fallut pas moins, pour l’y résoudre, que fintervention de Van der Meulen, dont il faisait alors le portrait, ainsi que celui de Ch. Lebrun, premier peintre du roi , qui, en voyant cette remarquable production, qu’il admira, fit ses efforts pour le retenir. « Pourquoi, lui disait Lebrun, porter à l’étranger ce talent qui peut vous faire briller en votre patrie? Votre modestie, mon ami, vous abuse; restez parmi nous, vos succès vous révéleront bientôt ce que vous valez. » En effet, Largillière possédait toutes les qualités nécessaires pour réussir dans le monde. La nature l’avait comblé de tous ses dons; la beauté de son caractère l’emportait encore sur celle de son visage, qui était des plus beaux. Il joignait à un talent vrai une habileté exquise dans l’art de flatter sans nuire à la ressemblance de ses modèles. Sa couleur était brillante et des plus harmonieuses; elle séduit d’autant plus que les têtes de ses portraits, sont toujours en pleine lumière. Il semble en avoir proscrit les ombres, n’ayant recours, pour obtenir leur modelé, qu’à des demi-teintes d’une finesse qui ne se trouve que sur la palette de Rubens.
Le doute qui s’était emparé de son esprit se dissipa bientôt. Chaque portrait qu’il produisait lui attirait les éloges les plus flatteurs, et étendait de jour en jour sa réputation. On ne parlait plus que de son habileté à peindre les dames. Sa réputation, dis-je, fut aussi rapide que ses grands talents le méritaient, nonseulement comme peintre de portraits, mais encore dans l’histoire. Son tableau du Parnasse fit connaître que tous les genres lui étaient familiers.Dès l’annéel 686, il fut reçu à l’Académie, dans la section d'histoire,
sur la présentation du portrait historié de son ami Charles Lebrun.
Dans un pays comme l’Angleterre, un homme du talent de Largillière ne pouvait être oublié ; aussi, à l’avénement de Jacques II, fut-il mandé à la cour pour y peindre le roi et la reine, qui le comblèrent d’honneurs et de présents. Toute la noblesse lui fit les offres les plus brillantes pour le retenir; mais les tracasseries qui lui étaient suscitées par les artistes anglais, jointes au peu de goût qu’il avait pour les grands, lui firent tout refuser. Jamais en France il ne tenta aucune démarche pour s’approcher de la cour. Il préférait travailler pour le public. Il disait que les soins en étaient moins grands, et le payement plus prompt. C’est peut-être à cette disposition d’esprit qu’il dut f étroite amitié qui l’unissait à Rigaud, son illustre rival.
Ce fut au retour de ce troisième et dernier voyage que lui furent commandés, par les officiers de la ville, deux grands tableaux représentant : l’un, le repas que la ville de Paris donna en 1687 à Louis XIV, en réjouissance de sa convalescence; l’autre, le mariage du duc de Bourgogne avec Marie-Adélaïde de Savoie. Ces deux tableaux ont été brûlés en 1793. Il reçut aussi la commande d’un tableau représentant le vœu que fit la ville, en 1 694, pendant la famine qui désolait la capitale et le pays. Cette œuvre, destinée à l’ancienne église de Sainte-Geneviève, est, depuis sa destruction, dans celle de Saint-Etienne du Mont. Largillière y figure parmi les assistants; il y a mis Santeuil dans son habit de chanoine régulier de Saint-Vicfror. Les génovéfms en furent choqués et firent changer en une robe noire le vêtement blanc de Santeuil. ïl s’en plaignit en beaux vers, et obtint la restitution de son premier costume. Les vers mêmes de Santeuil prouvent que cette
anecdote est rapportée d’une manière inexacte par Dargenville.
Ce fut aussi en ce temps que, faisant bâtir son hôtel, il se plut à l’enrichir de ses œuvres. J’ai encore pu voir un délicieux petit salon tout décoré de sa main. Cette décoration figurait des rideaux cramoisis s’ouvrant sur les trois faces de cette pièce, et laissant apercevoir un magnifique panorama. Une rampe de pierre formait les balcons, sur lesquels des perroquets, des chats, des singes s’ébattaient au milieu des fruits et des fleurs. On voyait aussi, dans tous les autres appartements, des dessus de portes, des dessus de glaces» représentant des attributs en rapport avec la destination de ces pièces, le tout d’une couleur si brillante, d’un effet si piquant et si vrai, qu’il le disputait à la nature même. Il y avait réuni une collection de 1500 portraits, ainsi qu’une grande quantité de ses œuvres, entre autres une Annonciation, le Jardin des Oliviers, l’Entrée à Jérusalem, un Portement de Croix, une Elévation de Croix, un Crucifîment, le Dernier Soupir du Christ, une Mise au Tombeau, ainsi que plusieurs paysages, etc.
Dans toutes les productions de Largillière, ce qui frappe d’abord c’est sa touche savante et légère, ainsi que le moelleux du pinceau qui, venant en aide à la richesse de son coloris, produit une harmonie qui captive. La composition de ses portraits est d’une simplicité noble et ingénieuse, et toujours animée par l’élan de l’àme, source première du style héroïque. Tout en eux respire le mouvement et la vie. Les critiques disent, avec quelque raison, que ses draperies, quoique légères et distribuées avec goût, sont souvent maniérées : c’est qu’il les exécuta toujours de souvenir, et qu’il les cherchait au bout du pinceau, souvent même sans les dessiner (quoique esclave du modèle
pour toutes les parties du corps humain) ; mais elles sont toujours bien jetées et parfaitement entendues pour l’effet général. Quand il a traité des sujets historiques et dans ses tableaux religieux, il s’est inspiré tantôt des Italiens, tantôt des Flamands ; aussi est-il inférieur à lui-même, car il y perd son originalité, et souvent tout son feu habituel. C’est que, comme le dit Diderot, les modèles, les grands modèles, si utiles aux hommes médiocres, nuisent aux hommes de génie. Il n’en est pas de mêipe dans les ouvrages qu’il a faits pour l’Hôtel-de-Yille et l’église Sainte-Geneviève. Ces compositions sont réellement une vaste collection de portraits, et on y retrouve toutes les qualités éminentes qui le distinguèrent.
On rencontre aussi, de Largillière, des portraits d’une sécheresse extrême, d’un ton rose et blanc. Ces productions sont celles de sa vieillesse.il voulut constamment travailler, malgré son grand âge. Jusqu’à son dernier moment, il conserva son humeur enjouée. D’un commerce des plus aimables, il aimait à conter, et particulièrement les anecdotes plaisantes.
Il fut attaqué en 1743 d’une paralysie qui le conduisit au tombeau trois ans après. Quoique ayant rempli avec distinction les places les plus honorables de l’Académie, dont il fut professeur, recteur et directeur, il ne reçut aucune marque de distinction de ia cour. Le plus bel éloge qui fut fait de Largillière est sorti de la bouche de Rigaud.
« Vous êtes, a-t-il dit, vous êtes, monsieur, non-seulement un académicien très-distingué, mais vos divers talents mériteraient six places semblables. »
Largillière eut un fds, mort encore jeune, et une fille à laquelle il laissa une fortune considérable; elle mourut sans enfants.
Ses élèves sont : Oudry, le chevalier Descombes,
Meusniers fils, Jans de Lyens, Yan Scuppen et Milot.
Les graveurs qui ont concouru à son illustration sont : L. Desplaces, P. Drevet, Edelinck, G.-E. Petit, S.-L. Roullet, Schuppen, C. Vermeulen, Chereau, etc. Outre les ouvrages déjà cités, les portraits les plus connus sont ceux de Louis XIY au milieu de sa famille, Hardouin Mansardée cardinal de Noailles,Huet d’Avranches, Mlle Duclos, Deforest, Mme de Molleville, l’abbé de Louvois, de Mmes Bertin, Roettiers, tous les membres de la famille du président Lambert.
On peut voir de cet habile artiste, dans le cabinet de M. le marquis de Saint-Cloud, un saint Paul d’une exécution très-remarquable. Cette peinture peut rivaliser, par sa couleur et son effet, avec les plus belles productions flamandes.
M. Duclos possède l’esquisse du tableau représentant le vœu que fit la ville en 1694. Et l'on peut voir dans le cabinet de M. Bryan un beau portrait de deux jeunes sœurs sur la même toile.