CHAPITRE IV
Nous avons précisé les qualités essentielles d^un peintre-restaurateur; nous avons donné autant que possible ridée deTensemble de ces travaux : nous compléterons cet examen en passant en revue les diverses maladies dont les productions de chaque école sont particulièrement atteintes, en indiquant les secours que l'art peut y porter ; puis nous prendrons à cette occasion connaissance des procédés employés par les artistes étrangers pour la restauration.
En parcourant les principales écoles nous chercherons leur caractère distinctif en commençant par leurs tableaux primitifs.
Les plus anciennes écoles sont celles d'Italie et de France. Personne ne conteste Tantiquité de la première, mais il n'en sera sans doute pas de même pour la nôtre. Felibien, Florent le Comte, et tous les biographes qui ont écrit l'histoire de nos artistes , ont borné leurs recherches à la seconde moitié du xvi' siècle, attribuant ainsi à l'étranger l'honneur d'avoir fondé en France le culte des arts, et de l'avoir initiée à tous leurs secrets. L'indifférence habituelle des Français pour les œuvres de leurs concitoyens a fait passer l'opinion de ces écrivains dans le domaine des idées reçues , et dont on ne discute plus la vérité : car dans notre pays un fait une fois admis, il est désormais sans contrôle et sans résistance.
Hais aujourd'hui nos antiquaires ne composent plus leur cabinet des débris souvent informes de l'industrie grecque ou romaine : pour être curieusement recher-
ché, il ne suffit plus qu*un objet ait traversé les si^' clés , il faut en outre qu'il soit une œuvre d'art. L-*^ simple antiquaire a fait place à rarchéologue, qvxi souvent est homme de goût , et d'un goût moins er.-; clusif.
Le moyen âge a été étudié , ses merveilles recherchées: une foule d'œuvres admirables dans. tous les genres furent retrouvées sous la poussière qui les ipr couvrait. Ces monuments classés, étudiés, condwnrqpBit à se demander comment nos pères» que l'on supposait presque étrangers aux arts, avaient, p^ les {Mrodliire» Uardiéologue examÎBa anrec plus d'attei^ioii pc^. yir tr^ux , produit d'un art tout français, il enAdinin^ les riches compositions et les brillaQtes couleur^ , et Ait. frappé de la fermeté de leur exécution.
Il en découvrit même qui remontent j usqu^au xn* siècle. En ce temps ce n'était, il est vrai, qu'un trait à^ peine ombré sur des tons locaux. Mais un peu plus, tard on en rencontra, dans le xiii® par exemple ,. qui. prouvent que la France possédait, en ce temps , plus d'un Cimabue. Enfin les manuscrits furent fouillés et notre bibliothèque nationale offrit aux yeux étonnjés toute l'histoire de l'art français. On put y admirer Y Evangile de saint Médard de Soissons^ production de nos artistes sous Gharlemagne; puis la Bible de Charles le Chauve. On demeura sans doute confus de Toubli vraiment honteux dans lequel est tombée notre école primitive. Le bon goût qui préside à l'ensemble de ces belles miniatures , l'extrême finesse de leur ornementation, la délicatesse des types de têtes qu'on y rencontre, et qui caractérise déjà le sentiment national , commandèrent l'admiration. Ce sentiment, cette délicatesse du goût français , on le rencontra encore dans . le X' siècle, époque où J'art disparait presque entière^
^«nt (4). On le remarqua même dans le xi% quoique ^ors le grec nomade achevât de cori'ompre le peu de sentiment d*art que Ton trouvait encore chez les diffëitntes nations, en colportant les produits de son métier de faiseurs d'images. Cependant la Bible de taint Martial, datant du xu' siècle, apprit à Tarchéologue qu'à cette époque Fart commençait à renaître en France.
Les Heurei de Jean de France, premier duc de Berry, montrent manifestement qu*au xiv* siècle les arts étaient en pleine renaissance.
Enfin les belles miniatures de J. Fouquet, peintre de Louis XI, ne laissent plus de doutes , et prouvent que les Français n'avaient rien à envier aux nations les plus avancées.
Citerons-nous à Tappui de notre opinion les monu« ments que les démolisseurs ont laissés debout? Non , nous laisserons à des écrivains plus instruits le soin de traiter ce sujet tout patriotique (8), et nous croyons eii avoir assez dit dans les quelques mots qui précèdent.
Cependant nous voulons constater ici que la France se plaça dans un état d'infériorité vis-à-vis des autres nations le jour où François I*' y fit venir k grands frais les artistes étrangers. En échange des honneurs dont
(1) Dans les x* et xi* siècles, les miniatures françaises se distinguent, comme à toutes les époques , de celles des autres nations, par le goût délicat de leur ornementation, alors même que l'art semblait entièrement perdu.
(i) Depuis que nous avons écrit ces lignes, M. Thénot nous a fait prendre connaissance d'une foule de matériaux, fruit de longues recherches , devant servir à une histoire de l'art qu'il prépare et qui , nous Tespérous , accomplira le sonhiiil que nous venons de former.
il les combla , ih nous dotèrent d'une école peu estim^^^ aujourd'hui» et qui jusqu'à un certain point justifie 9^^ mépris dans lequel elle est tombée.
Lorsque cette école de Fontainebleau était honneur, Jean Cousin^ Tauteur du mausolée de Chabot, le peintre du Jugement dernier, restait pi que oublié dans sa verrerie.
On peut nous faire une objection, et nous compte de l'abnégation de nos artistes , dont les noi
même sont restés inconnus à la postérité, tandis qiK ^
les Italiens montraient avec orgueil la peinture de nationaux, et élevaient presque des autels au G4ou et à Cimabue.
Nous répondrons que chez les peuples qui se rent , le progrès marche aussi vite que la décadence ■^ chez celui qui tombe. Chez les premiers, la guerre, 1^- ^ dissensions civiles peuvent le retarder, mais nov^^ l'arrêter. £n outre, chez les différentes nations l'artist ^^^ est honoré avec plus ou moins de ferveur, selon 1^^ ^ tendances de ses compatriotes. L'Italie , asile et foye^ ^ des restes de la civilisation européenne , n'avait poit^B^t oublié sa grandeur passée; elle devait voir renattf ^ avec enthousiasme les arts, qui lui rendaient sa spleendeur : tandis qu'en France ils n'avaient ni les mém^^ antécédents , ni la même popularité.
L'Allemand trouva dans les arts des jouissanc^^ calmes et rêveuses vers lesquelles le portent les tendaa^ ces de son esprit. Il les vit apparaître avec bonheur; tandis que nos preux chevaliers, élevés pour les combat» seulement, ne rêvaient que batailles, dames et tournois. Un habile armurier était le seul artiste dont ils pussent comprendre le mérite.
Cependant, dans ces temps de féodalité , les citadins s'étaient unis entre eux par un lien puissant enfermant des corporations. Elles avaient toutes des privilèges et
dles lois , et le dernier de leurs membres serait mort Udillé fois plutôt que de démériter d'elles.
An sein de ces sociétés fermentait une ardente émulation; car chacun youlait, par son travail, arrifer tux dignités particulières à chaque confrérie. Tout oumer savait que , pour acquérir le titre de maître , il ftllait qu'il produisit un chef-d'œuvre, et tous ses efforts tendaient à ce but. Il savait aussi qu'il devait être probe et honnête, s'il voulait obtenir le suffni|;e de sea confrères pour le grade de syndic ou de prud*liomnie. L'artisan pensait peu aux richesses, Tavenir ar pouvait l'inquiéter dans une société dont tous les eorpa^ étaient constitués , et qui , par conséquent , ne pouvait lui faire défaut. Nos artistes se confondaient done avec nos ouvriers ; l'esprit de corps produisait seul rémulatiott' Ce que nous appelons la renommée leur était inconnu ; leur province était leur univers ,* ils ne désiraient et ne comprenaient pas d'autres applaudissements que ceux de leurs amis. Cette situatioD dura Jusqu'au jour où Charles VJ transforma la confrérie de Saint-Luc en Académie.
Chaque province avait sa corporation : la Normandie, la Bourgogne, la Provence, la Lorraine, etc. Le caractère et le style différaient selon les climats : car chacune façonnait les artistes dans le coin où ils étaient nés. Us étaient pour la plupart peintres, statuaires ou architectes. Ils parcouraient leur province, et mettaient leurs divers talents à la disposition des archevêques , des abbés , des seigneurs qui les employaient à l'embellissement des églises et de leurs demeures. Mais c'était toujours avec empressement qu'ils retournaient au sein de leur famille, auprès de leurs amis. Car c'était là seulement qu'ils jouissaient de leurs succès. Us mettaient surtout leur gloire et leur orgueil à l'embellissement de l'église de leur ville natale : car cette
église était en quelque sorte la propriété de tous, et les actes les plus importants de Pexistence du plus humble vassal, comme du plus puissant seigneur, s^accomplissaient dans son enceinte.
L'artiste d'un talent recommandable n^a réellement conscience de sa valeur qu'autant qu'il est estimé du public et favorisé par les grands de ce monde. Lliomiiie médiocre peut croire, dans son orgueil, quUl est tta génie incompris. L'un parce qu'il se sent estimé, raiitre parce qu'il croit qu'il le sera ; ils laissent tous deux le plus de traces possible de leur passage sur ÎÉténre, espérant que leur renommée leur survivra. Ifétis uos pères vivant de cette vie intime , ne se doutaient gdèie que la postérité chercherait leurs noms, et que b patrie s'honorerait de les compter au nombre de ses en£ants, eux dont les œuvres étaient mises, parlai public et les grands , au niveau des travaux mànueb. Aussi les noms des artistes français sont restés incoO' nus, et si quelques-uns sont arrivés jusqu'à nous, nous le devons au hasard , et non pas à des idées de gloiï^ qui pouvaient s'éveiller dans leur esprit. Maïs lorsque François I'*' attira les Italiens à sa cour, lorsquMl leii^ rendit des honneurs, nos artistes comprirent pour ^^ première fois que leurs talents avaient quelque impoT* tance.
Pour compléter cette esquisse des mœurs de n^ premiers peintres , nous allons consigner ici dans u^ courte notice ce que nos recherches nous ont app^^ sur le plus célèbre d'entre eux.