AVANT-PROPOS
Au mois de juillet 1861, un jeune élève en médecine, M. G. Reynier , soignait des malades affectés d’érysipèle dans le service de M. Nélaton ; il fut atteint d’un érysipèle et mourut; sa mère, qui ne quittait pas son chevet, fut atteinte le huitième jour et mourut; enfin la domestique qui soignait Mme Reynier fut atteinte également d’un érysipèle (I).
A la même époque, M. Grateau, élève du service de \1. Voillemier. soignait des érysipèles : il fut pris d’un érysipèle et mourut. ( Gaz . des hop., juillet 1861 ; M. le prof. Trousseau, Cliniq. , t. I, p. 171).
(I) Nous tenons ce dernier fait du frère de M. Reynier.
Ces faits, qui sont encore dans la mémoire de tous nos camarades des hôpitaux, et plusieurs autres du même ordre dont je fus témoin, me frappèrent vivement et me décidèrent à en rechercher de nouveaux pour essayer de voir s’il n’y avait eu là qu’une coïncidence, qu’un hasard , ou bien au contraire s’il y avait réellement quelque chose de contagieux dans l’érysipèle.
Je me mis donc à recueillir, pendant ma quatrième année d internat, tous les faits d’érvsipèle que je pus rencontrer dans le service de M. Gosselin, à l’hôpital de la Pitié. Je les ai enregistré sans idée préconçue, ou du moins sans être décidé pour ou contre la contagion; seulement, mon attention étant éveillée sur ce point, il est tout simple que j’aie noté ce qui pouvait être favorable ou défavorable à celte idée.
Plusieurs de mes amis, sachant que je désirais faire ma thèse sur ce sujet, m’ont également fourni depuis celte époque des observations extrêmement intéressantes : qu’il me soit permis de les en remercier ici.
Partant de ces faits, qui m’ont paru établir nettement l’existence de la contagion dans l’érysipèle, je commençai quelques recherches pour ma thèse, mais je m’aperçus dès les premiers pas que le problème était bien plus complexe, bien plus ardu, qu’il ne m’avait paru d’abord.
En effet, le fait brut d’un contagium, de quelque chose qui se transmet d’un individu à un autre, m’était bien démontré et l’est en effet ; mais en face de moi se dressaient, comme une hydre aux cent têtes, toutes ces terribles questions : 11 y a contagion, ditesvous : qu’est-ce que la contagion? comment se fait la contagion? pourquoi la contagion ? de quelle contagion parlez-vous? etc.
J’ai cherché, j’ai consulté nos maîtres, mais cette immense question de la transmission des maladies que la vie de tant d’hommes illustres n’a pas suffi à résoudre, je n’ai pas la prétention ridicule de l’avoir résolue ; je me suis vu seulement obligé, pour exposer clairement la façon dont je comprends la contagion dans l’érysipèle,
de dire non pas ce qu'il faut entendre, mais ce que j’entends par contagion.
De là j’ai été entraîné à exposer quelques-unes des principales théories régnantes sur les contagions : il m’a été impossible de ne pas en adopter une, et je me suis rattaché à l’hypothèse des ferments ou plutôt au transport de la maladie par des cellules organiques; non pas que je la considère comme absolument démontrée, mais parce que c’est celle qui me paraît réunir le plus grand nombre de probabilités en sa faveur : credo quia non absurdum.
Il y a donc deux parties bien distinctes dans ce travail : d’une part, une moitié toute théorique, hypothétique si l’on veut; de l’autre, un ensemble de faits très-positifs pris par différents observateurs et sans idée préconçue.
C’est à cette dernière partie que je prie mes juges et les lecteurs non prévenus de s’attacher ; il me paraît impossible qu’en présence de ces faits ils n’admettent pas qu’il y a des cas de contagion dans l’érysipèle.
Four arrivera celte démonstration, j’ai suivi la méthode qui m’a paru la plus naturelle.
J’ai cherché d’abord à me rendre compte par quels ordres de faits on pouvait, une contagion quelconque étant donnée, la démontrer.
D’après celte méthode, j’ai recherché si l’érysipèle nous présentait des faits de ces diverses catégories : je crois en avoir trouvé qui démontrent la réalité de l’infection proprement dite et de la contagion; quant à l’inoculation, nous manquons de faits.
L’érysipèle, pour nous, est donc une maladie contagieuse. A quel point il est contagieux et quelles formes sont les plus contagieuses, c’est ce que nous n’avons pu préciser complètement dans un travail trop rapide; ces questions exigent, pour être résolues, des études nombreuses et le concours de plusieurs.
Nous avons à peine effleuré la question de l’épidémicité dans l’érysipèle, de même que la question de l'influence de la constitution
médicale sur la production de cette maladie ; nous avons préféré nous restreindre et n’envisager que l’influence du malade sur le malade.
Puissions-nous avoir réussi à prouver cette influence, et a légitimer ainsi la conclusion pratique qui est le but de ce travail, à savoir, que l’érvsipèle étant infectieux et conlagieux, il y a nécessité de séparer le plus possible les malades affectés d’érysipèle des autres malades, principalement dans les services de chirurgie.