III. — Hérédité
L’influence de l’hérédité a été très controversée : pour les uns, elle doit être admise sans réserve ; pour
(1) Mac Even. Glascow Med. Journal, 1886.
les autres, son influence, si elle existe, est bien peu considérable. C’est du reste une question très difficile à élucider, car c’est seulement dans la clientèle, après une longue pratique, qu on peut trouver des familles dans lesquelles, après avoir donné des soins à un grand nombre de leurs descendants, on peut reconnaître l’hérédité des lésions cancéreuses. A l’hôpital, au contraire, les malades ignorent le plus souvent de quelle maladie sont morts leurs ascendants, et si l’on acquiert par l’autopsie la vérification complète de la lésion du malade, il est impossible de retrouver une preuve certaine de la nature héréditaire de la lésion. C’est peut-être ce qui explique les idées divergentes défendues avec une égale conviction par les auteurs: les uns à l’hôpital arrivent à la notion de
non-hérédité du cancer; les autres, dans la clientèle,
observent des faits qui entraînent leur conviction et
leur font considérer l’hérédité du cancer comme évi-
dente.
Telles sont les observations rapportées par Broca (1) : en soixante-dix ans, sur trois générations issues d’une même souche cancéreuse, une famille a perdu seize de ses membres enlevés par le cancer. Paget (2) rapporte l’histoire d’une dame qui mourut d’un cancer de l’estomac, dont les deux filles moururent, l’une d’un cancer de l’estomac, l’autre d’un cancer du sein et dont six petits enfants furent atteints, deux, d’un cancer du sein, et deux d’un cancer de l’utérus,
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(1) Broca. Traité des tumeurs , t. I.
(2) Paget. Pathological Society’ s transactions , vol. XXV, p. 319.
un d’un cancer des ganglions axillaires, un autre d’un cancer du rectum.
Firket (1) rapporte l’histoire d’une famille liégeoise dont le père, mort d’un cancer de l’estomac, a laissé six enfants, dont quatre, à l’heure actuelle, sont morts de cancer (2 sein, 1 estomac, 1 bouche).
Warren (2), Moore (3), Walshe (4) Anderson et Cameron (5) ont publié des observations analogues que l’on ne peut pas interpréter par une pure coïncidence la succession de ces cas ; il en est de meme de l’histoire des Bonaparte.
Et cependant un assez grand nombre d’auteurs, Breschet, Amussat, Piorry, Cruveilhier nient complètement l’influence de l’hérédité. Bayle avait fait remarquer que, vu la fréquence du cancer, il n’était pas logique d’attribuer forcément à une disposition héréditaire la coïncidence de plusieurs maladies de ce genre dans une même famille. Cripps (6) a soutenu que si l’on ne tient compte que des parents et des enfants, le chiffre des morts par le cancer est à peine plus considérable que chez les adultes pris en général, et que par conséquent beaucoup de sujets cancéreux ont pu avoir des parents également cancéreux sans qu’il y ait là aucun phénomène d’hérédité.
Cette conclusion est peut-être un peu absolue, car
(1) Firket. De l’origine du cancer. Bruxelles, 1891.
(2) Warren cité par Picot. Les grands processus morbides, t. IL
(3) Moore. « The antécédent conditions of cancer. Brit. Med. Journal, 1865.
(4) Walshe The cyclopedia of practical surgery, 1861.
(5) Glasgow Medical Journal, 1886.
(6) Saint- Bar tliolomew’ s Hospital Report, vol. XIV, p. 287.
en additionnant les statistiques qui ont été publiées par différents auteurs pour prouver l’influence de l’hé • rédité, on trouve que celle-ci a été signalée au moins dans un certain nombre de cas. Ce tableau est extrait de l’ouvrage de Picot et de 1 article de Cuelliot dans Y Union médicale clu Nord-Est, de 1891.
Lebert
102 cas. Hérédité signalée dans 14 cas,
Paget
Sibley
Siegrist
ojo
Snow
Ojo
Combes
Veyne
West
Nous voyons donc que l’hérédité dans les tumeurs cancéreuses a été signalée dans 14 °/0 des cas, ce qui ne fait que 1 sur 7.
Si maintenant nous cherchons à nous rendre compte de l’influence de l’hérédité dans les cancers des différents organes, on voit, comme l’a fait remarquer Guelliot, que suivant les différentes localisations du cancer, il semble que l’influence de l’hérédité varie.
Dans le cancer de la peau, Paget admet l’hérédité dans 1 cas sur 20, Heurtaux dans 1 cas sur 10, Hardv pense que pour le cancer de la peau l’influence de l’hérédité n’est pas aussi manifeste que pour les autres organes.
Pour le sein, Velpeau admet qu’on trouve des antécédents héréditaires dans un tiers des cas ; or, la statistique qu’il publie ne donne pas ce chiffre. Il cite
320 cas clans lesquels il a noté l’hérédité dans 11 observations, ce qui ne donne une influence de l’hérédité que dans un cas sur 29, ou dans 3,4 °/0 des cas. Samuel Gross sur 1,164 cas arrive à la même proportion, 4,7 °/0.
Dans le cancer de la langue, Th. Anger dit qu’il ne faut pas attacher une trop grande importance à l’hérédité. Butlin admet que s’il n’y avait que le cancer de la langue pour étayer la théorie de l’hérédité du cancer, cette théorie cesserait bientôt d’avoir cours.
Pourl’utérus, Schrôder, dans 948 cas, a noté 78 fois l’hérédité, c’est-à-dire 8,2 °/0 des cas.
Williams (1) a noté les antécédents de 235 femmes atteintes du cancer de l’utérus et du sein. Sur 100 femmes atteintes du cancer de l’utérus, 9,3 °/0 étaient issues de parents cancéreux, 19,7 °/0 étaient de familles cancéreuses. Sur 135 femmes atteintes du cancer du sein, 9,6 % avaient des parents cancéreux, et28,9°/0 étaient issues de familles cancéreuses.
Snow (2) a observé 1,075 cas, dans lequels l’hérédité est notée dans 15,7 °/0 des cas. Mais, et c’est là le point intéressant, recherchant les antécédents cancéreux chez 78 personnes bien portantes, il trouve que 17 à 19 °/0 d’entre elles ont dans leur famille un membre cancéreux.
Guelliofcest arrivé à une conclusion analogue; sur 40 observations complètes du cancer, il note l’hérédité dans 5 cas, c’est-à-dire dans 1 cas sur 8, dans
(1) <s The family history of cancerous patients. » Brit. Med. Journal , 1884.
(2) Snow, chirurgien à Cancer Hospil. British Med. Journal, 1888.
12,5 % des cas. Sur 40 observations prises pour des maladies quelconques, il retrouve 3 cas de cancers chez les parents des malades, c’est-à-dire 1 fois sur 13, ou dans 7,5 °/0.
On peut objecter à de telles statistiques sur les gens bien portants, qu’ils n’ont pas encore atteint l’âge où le cancer se manifeste ; Guelliot, pour répondre à cette objection, a interrogé 50 vieillards, 29 hommes dont l’âge moyen était de 82 ans, et 21 femmes dont l’âge moyen était de 76 ans, et a noté chez 3 d’entre eux, c’est-à-dire 6 %, l’hérédité cancéreuse. On voit par là que chez les cancéreux l’hérédité peut se montrer dans 14 °j0 des cas, et que chez les gens âgés on peut retrouver dans 6% des cas des antécédents cancéreux. L’hérédité a donc une influence probable sur le développement du cancer, mais moins considérable que celle qu’on admet généralement.
Les cas où l’hérédité est nette présentent-ils quelque chose de particulier qui puisse faire croire qu’il existe une forme correspondante au cancer héréditaire? Il est très difficile de répondre à cette question. Moore admet que la carcinose héréditaire se montre avant l’âge de 5 ans. Pour Guelliot, le cancer héréditaire paraît débuter à 35 ou 39 ans. Tandis que le cancer des arthritiques, des herpétiques est souvent tardif, et que de lui seul il est juste de dire que c’est une maladie de la fin de l’âge mùr et de la vieillesse.
L’hérédité aurait aussi une influence sur la transmission des tumeurs bénignes. Broca a cité l’observation de trois filles atteintes comme leur mère
d’adénomes du sein. Verneuil (1) s’est fait le défenseur de cette théorie; il admet que tous les néoplasmes vrais forment, par l’identité de leur cause primaire, une famille pathologique naturelle. Ils naissent en vertu d’une disposition spéciale, d’une aptitude morbide particulière, en un mot d’une diathèse néoplasique . Cette diathèse n’est ni primitive , ni indépendante , mais dérive d’une maladie constitutionnelle beaucoup plus générale, l’arthritisme, ce qui revient à dire que le néoplasme vrai' est une manifestation arthritique au même titre que la gravelle biliaire ou rénale, l’eczéma, le rhumatisme ou la goutte.
Un élève de Verneuil, Ricard (2), a montré qu’une mère cancéreuse pouvait héréditairement transmettre à ses enfants un lipome, un fibrome, un enchondrome, et que chez un membre d’une descendante cancéreuse on peut trouver des tumeurs multiples malignes ou bénignes. André (3) arrive à la meme conclusion ; il rapporte vingt-sept observations dans lesquelles « l’hérédité carcinomateuse se traduit par l’apparition de tumeurs bénignes, constituées en majeure partie par des fibro-myomes. » Ce qui est en somme une vérification de la théorie de Verneuil.
Le cancer, et avec lui toutes les tumeurs bénignes, devrait son développement à un état constitutionnel particulier, qui pourrait se transmettre des parents
(1) Verneuil. « Congrès intern. des sciences méd., 1884. » Revue scientifique , 1884.
(1) Ricard. Sur la pluralité des néoplasmes chez un même sujet et dans une même famille , th. de Paris; 1885.
(2) André. « La diathèse néoplasique. » Mercredi médical, 11 nov.
à leurs enfants, et c’est là ce qui constituerait l’hérédité dans le cancer; il n’y a pas transmission de la graine, mais bien du terrain favorable au développement des néoplasmes. Bazin, Verneuil admettent que cet état constitutionnel correspond à l’arthritisme.
Pour tous ceux, au contraire, qui considèrent le cancer comme une maladie locale, au début tout au moins, la transmission héréditaire du cancer peut s’expliquer par ce une tare locale imprimée dès l’origine au sein même de la cellule reproductrice sur l’élément moléculaire déjà spécialisé, qui est la souche atavique des cellules qui seront plus tard malformées (1). »
En résumé, pour ce qui touche l’influence des causes internes, c’est-à-dire inhérenies à l’individu, sur le développement du cancer, nous voyons que l’homme à tous les âges de la vie peut être atteint par le cancer et que l’hérédité ne jouit pas d’une action prépondérante dans la transmission des lésions cancéreuses.