‹ De la conventions dans la tragédie classique et dans le drame romantiqueChapitre 254 sur 256 · Revue Française, t. XVI, p. 2ul · texte numérisé non relu

Revue Française, t. XVI, p. 2ul

Maintenant que ces luttes sont loin de nous, il semble possible d'apprécier la valeur littéraire du drame romantique. C'est ce que nous avons essayé de faire dans le courant de cette étude, tout en établissant entre la tragédie et le drame une comparaison provoquée par les novateurs eux-mêmes.

Nous avons constaté que, pour toutes les questions de forme, le romantisme triomphe : il délivre le théâtre d'entraves subies et non imaginées par les créateurs de la tragédie : il rend le vers libre, en supprimant la nécessité de l'hémistiche, et la loi de l'enjambement; il rend l'action libre, en négUgeant les unités de temps et de lieu.

En revanche, le fond même du drame est plus discutable : l'action manque de logique; elle est dirigée, non par la raison du dramaturge, mais par son imagination.

Les caractères sont monotones, dans leur ressemblance avec l'esprit même de l'auteur. La vérité psychologique est sacrifiée aux coups de théâtre, aux mots à efTet. Mais les personnages sont moins héros et plus

hommes dans le drame (jne dans la tragédie. Les doiileiirs de leur àme retentissent jiis(}iie dans leur corps.

Le côté réellement faible du drame est l'histoire : la vérité historique est sacrifiée au roman, à la politi({ue. Le drame n'est pas plus fidèle, au fond, à l'histoire, (jue ne l'avait été la tragédie; il a même Tair de Tètre encore bien moins; car la convention dans les événements et dans les caractères historiques forme un contraste déplaisant avec la vérité des détails matériels. On ne pouvait guère, au wif siècle, demander à des Romains en pourpoints et en hauts-de-chausses, coiffés d'une grande perruque, et parlant dans nn salon banal, ce que l'on est en droit d'exiger de Romains en laticlaves se promenant dans le Ghamp-de-Mars. — Mais le romantisme a remplacé ces Grecs et ces Romains qui n'intéressaient plus, par des modernes, par des Français? — Alors il a eu tort de ne prendre dans notre histoire nationale que les désastres et les hontes. A parti pris égal, nous préférons l'histoire en beau à l'histoire en laid.

Tous ces défauts, sensibles à la lecture, disparaissent, il est vrai, à la représentation : or, c'est au point de vue de la scène qu'il faut juger une œuvre scénique; elle n'a pas été composée pour qu'on l'étudié dans ses éléments : l'analyse est donc un procédé dangereux ; on perd le sens du tout.

Vu dans son ensemble, le drame fait encore bonne figure. Sans doute, un certain nombre de pièces ont disparu du répertoire courant, et la popularité de leurs auteurs ne gagnerait rien à des exhumations trop nombreuses.

D'Alfred de Vigny, on ne connaît plus que Chatter-

ton. Des soixante-six pièces d'A. Dumas, six ou sept tout au plus se jouent encore, quelques-unes clans les petits théâtres de banlieue, ou en province, le dimanche K

Le théâtre de V. Hugo a mieux résisté : des huit drames composés pour la scène, six continuent à vivre.

Marie Tudor même a été jouée en 1873, et l'on parle de reprendre les Burgraves.

Ces pièces elles-mêmes, il faut bien le reconnaître, ont beaucoup vieilli. Vivant à une époque relativement calme, nous sourions un peu de la turbulence des héros romantiques. On a beau accuser la génération actuelle de « névrose », elle est bien calme, comparée à la jeunesse de 1830. Pour comprendre ce théâtre, nous sommes obligés de faire un effort d'adaptation : le drame semble, en cinquante ans, avoir autant vieilli que la tragédie classique en deux siècles et demi.

Cette tragédie a été conservée surtout par la pureté de sa forme. C'est aussi ce qui préservera de l'oubli les quelques drames que nous avons signalés. Celui des trois romantiques qui a le plus perdu, est celui qui a le moins surveillé son style. Les drames écrits en beaux vers dureront aussi longtemps que l'on sera sensible à l'harmonie de l'hexamètre.

Ce qui surtout assurera longtemps encore des spectateurs et des lecteurs aux romantiques de 1830, c'est la forme nouvelle qu'ils ont su donner à l'ancien, à

1. Dumas tomba vite, au point de vue de l'art pur, élevé, sitôt qu'il ne fut plus soutenu par la fièvre romantique. Il a mérité que M. G. Brander écrivît sur lui ce jugement, presque définitif : « Il ne fut artiste que dans sa première jeunesse; dans la période romantique, il écrivit en romantique; dans celle de l'industrie, il écrivit en industriel... » {L'Ecole Romantiqar en France p. 393.)

l'éternel duo d'amour. Nous sommes déjà blasés sur le côté sombre de leurs drames, sur leur lugubre cinquième acte, sur les coups de théâtre trop connus maintenant. Mais les beaux vers de Dona Sol :

Viens voir la belle nuit, mon duc, rien qu'un moment, etc. ',

retentiront longtemps encore comme une vibration parfaite, inconnue à la tragédie.

Que reste-t-il donc, en somme, de tout cet effort? Un affranchissement incontestable pour quelques entraves de détail, pour quelques conventions étroites ou naïves. Le fond même du drame est presque aussi conventionnel que celui de la tragédie. Une seule chose a manqué à cet art nouveau : la délicatesse, la recherche du fini. La tragédie classique gagne à être examinée de près, tandis qu'une étude approfondie (si le mot ne paraît pas trop ambitieux) du drame romantique force le lecteur critique à se dire :

Restons loin des objets dont !a vue est eharmée, L'arc-en-ciel est vapeur; le nuage est fumée 2.

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