CHAPITRE VI
DE l'iXTÉRÈT de la TRAGÉDIE POUR LES SPECTATEURS AU XVif SIÈCLE
Nous avons essayé de dégager la part de la convention dans la tragédie, pour montrer la partie faible de cet art si puissant, pour expliquer les différentes tentatives de révolutions littéraires, dont une seule, le Romantisme, devait réussir. Nous en trouverons une dernière raison dans ce chapitre : jusqu'à quel point la tragédie étaitelle intéressante pour les contemporains?
On ne peut se dissimuler toute la difficulté de cette recherche, tout ce qu'elle a de problématique.
D'abord, nous devons essayer de dépouiller toutes nos habitudes d'esprit actuelles, oublier ce que nous avons appris au théâtre moderne, revenir en un mot à cette fraîcheur d'impressions, à cette naïveté d'un public qui n'avait pas lu Shakespeare, qui n'avait pas éprouvé les fortes émotions du drame actuel.
Il est à peine besoin de parler de ceux qui maintenant ti'ouvent nos classiques ennuyeux : c'est la faute du
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lecteur rt non de rauteur. Quelijiie romantiques (ju'iueu.t été nos chissu[ucs, on ne peut guère demander à Corneille, surtout à Racine, l'intérêt immédiat d'un drame.
Mais nième ceux qui goûtent encore nos vieilles tragédies, sont-ils sûrs, dans leur admiration consacrée, de rencontrer juste? Notre sens critique individuel n'est-il pas émoiissé par les observations et les éloges entassés depuis plus de deux siècles sur chaque vers^ chaijue mot de ces chefs-d'œuvre? Il est déjà difficile de juger par soi-même une pièce moderne à la troisième ou ([uatrième représentation. Combien davantage nous est-il malaisé d'admirer librement, spontanément, le Gid ou Andromaque?
Oublions un instant que Polyeucte et Britannicns sont des chefs-d'œuvre : tâchons de traiter nos deux grands poètes comme de simple mortels. Corneille, qui des deux semble le plus dramatique, condamne pourtant absolument un procédé très scénique : le coup de théâtre \ et lui préfère la lutte des sentiments. 11 ne dédaigne pas, bien entendu, les situations fortes ; mais elles ne sont pour lui qu'un moyen, et non un but. S'il imagine une seconde entrevue entre Chimène et Rodrio-ue, c'est qu'après la première, les amants ont encore quehjue chose à se dire.
Mais a-t-il voulu réaliser ce rêve de tout auteur dramatique, rillusion? Je ne le crois pas. Il n'est personne., parmi ceux qui aiment vraiment le théâtre, qui ji'ait connu ces moments d'illusion parfaite dont parle Stendhal ^, qui n'ait ressenti cette émotion délicieuse : à de