En
famille et de ces mères veuves ou délaissées, qui, tous les jours, viennent nous trouver et nous disent : « Je n'ai pas de travail, je ne peux plus « nourrir mes enfants, prenez-les-moi. »
Pour ceux-là, le précédent Conseil général s'était proposé d'ouvrir des internats primaires à la campagne, et avait demandé un crédit d'environ 300.000 francs pour y assurer un service de bourses.
Reportons un instant nos yeux sur l'ensemble de ces 50.000 enfants assistés et sur les groupes qu'on y distingue. Que ces enfants — le fait de l'abandon une fois constaté — soient tous intéressants, cela ne fait aucun doute. Que la société laïque et ses représentants fassent leur devoir en songeant à eux et aux mille moyens d'assurer leur éducation et leur avenir, c'est ce qui est encore évident. Ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'en agissant le plus qu'elle le peut toute seule, en excluant les concours libres et les dévouements les plus désintéressés, en substituant aux enquêtes de sociétés compétentes les aveugles formalités de l'enregistrement bureaucratique, l'Administration encourage singulièrement chez un grand nombre de parents une tendance croissante à la dissolution de la vie familiale. On a pu le remarquer dans l'analyse que nous venons de faire, ce qui alimente le plus les cadres de l'Assistance, ce n'est pas la mort, tant s'en faut! puisque de véritables orphelins, l'administration de la capitale en recueille, en somme, assez peu. Là où elle
puise largement, c'est dans les produits du désordre, et, ce qui n'est pas moins désolant, dans ces familles légalement mariées qui ne veulent même plus se charger du soin de leurs enfants légitimes ; c'est dans la foule de ceux qui, venus inconsidérément à Paris, y demeurent plus inconsidérément encore; c'est auprès des femmes « délaissées », sans compter celles qui ont provoqué ou subi les effets de ce divorce qu'un ministre a osé tout récemment décorer du nom d' «institution fondamentale ».
Les voilà cependant, ces 50.000 petits Parisiens auxquels s'ajouteront 80.000 petits provinciaux. Ce qui importe le plus, c'est de voir ce qu'ils deviennent, de même que, dans le budget total de l'État, on passerait, en somme, condamnation sur bien des « recettes », c'est-à-dire sur bien des impôts, si les dépenses étaient faites équitablement, utilement et productivement.
Or ici, nous trouvons, dans le cours du siècle, une évolution fort intéressante qui nous a donné successivement : les hospices, les orphelinats, divers groupements en forme de petites colonies rudimentaires, le placement familial, et enfin des écoles spéciales qu'on voudrait appeler du beau nom d'écoles de préservation.
Ces diverses créations, disons-le tout de suite,
ne se sont pas absolument supplantées ou remplacées les unes les autres. Plus ou moins, toutes subsistent à l'heure actuelle. Seulement l'hospice, quand il n'est pas employé à titre exceptionnel ou temporaire, représente surtout un passé qui recule de plus en plus. Le placement familial, c'est la gloire d'hier, qui devrait bien rester celle de demain. Les écoles de préservation, encore en très petit nombre, sont vivement prônées par tout un groupe de publicistes désireux de les voir se développer; or, il est certain qu'il en faut; toute la question est de savoir s'il y a des chances sérieuses de les voir se créer dans des conditions qui seraient de nature à les rendre aussi profitables que possible.
Dans un grand nombre de régions et dans certaines parties du monde officiel lui-même, les enfants assistés sont encore désignés sous ce nom : enfants de l'hospice. C'est que , pendant longtemps, ils étaient non seulement recueillis, mais gardés dans les hospices, souvent en compagnie des vieillards, et qu'on les y occupait, comme on pouvait, à divers travaux peu instructifs. Il est bien vrai qu'alors les hospices avaient en général beaucoup plus de propriétés immobilières qu'aujourd'hui et que les enfants avaient là plus d'occasions de s'exercer au soin du bétail, aux travaux de la terre. Mais les inconvénients du système étaient déjà sensibles, surtout dans les villes qui ne pouvaient pas réserver à ces enfants un refuge spécial. De plus en plus donc l'hospice qui leur
est affecté, en tout ou en partie, est qualifié pour eux de dépositaire. L'exposé des motifs du projet de loi soumis aux Chambres en 1892 4, contient à ce sujet des lignes certainement très sages 2.
« En thèse générale, plus on abrège le séjour des pupilles à l'établissement dépositaire, mieux on sert leur intérêt : un tel séjour n'est favorable ni à leur développement physique ni à leur éducation. Ce n'est pas en habitant un milieu confiné que l'enfant et l'adolescent peuvent se fortifier. Dans un hospice, le travail est mal organisé ou ne l'est pas ; cette organisation est, en effet, presque impossible, à raison de l'inégalité et de l'instabilité des effectifs... L'enfant y mène une vie molle qui le prépare mal aux difficultés qui l'attendent. Il ne devrait y avoir dans un établissement dépositaire que trois catégories de pupilles : ceux qui attendent un placement, les malades qu'on ne peut soigner chez leurs nourrices ou patrons, les infirmes trop gravement atteints pour qu'il soit possible de les confier à une famille. »
Les orphelinats n'obtiennent pas beaucoup plus de faveur de la part de ceux qui travaillent à réglementer de plus en plus l'Assistance. Rien de plus spécieux, d'ailleurs, je dirai même rien
1. Et sur lequel les commissions continuent à travailler à l'heure actuelle.