‹ De la corruption de nos institutionsChapitre 15 sur 33 · Page · texte numérisé non relu

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de plus exact en soi que ces réflexions empruntées au document de 1892, déjà cité :

« Dans l'ordre de la nature, c'est au milieu d'une famille que doit êlre élevé l'enfant, et rien ne vaut pour lui la famille. Si donc sa famille lui manque, le mieux qu'on puisse faire pour lui sera de lui procurer la chance de se créer une famille d'adoption. A supposer même qu'il ne trouve pas de la tendresse chez ses nourriciers, il aura une place à ce foyer, il habitera cette demeure dont il dira : « chez nous » ; il partagera un jour les travaux de ceux dont il aura partagé les études et les jeux; il aura une commune, cette famille agrandie; il aura un point d'attache dans la vie, il tiendra à l'ensemble social par ces mille liens qui se nouent si fortement dans les premières années de l'existence; il se différenciera aussi peu que possible de ses concitoyens.

« Dans un orphelinat, si paternellement qu'il soit dirigé, l'illusion du foyer domestique n'est donnée à personne : les assistés ne se confondent pas avec les enfants qui ont une famille ; ils ne vivent guère qu'entre eux. Plus tard, ils sortent de l'établissement, et alors, faute d'un centre d'attraction, ils se perdent de vue, ils partent dans des directions différentes. L'enfant était seul quand il a été reçu à l'orphelinat; le jeune homme se retrouve seul au moment de Je quitter.

« Des deux éducations, familiale ou collective, c'est la première qui prépare le mieux l'enfant pauvre aux labeurs et aux épreuves de l'existence.

« L'éducation collective le place dans des conditions de milieu toutes différentes de celles où il sera appelé un jour à la lutte. Même adolescent, il ne voit guère que ses maîtres, ses camarades et les serviteurs de la maison; il ne prend que rarement et superficiellement contact avec les choses du dehors; il vit dans un monde fermé, de même qu'il respire une atmosphère confinée. Les pensionnaires d'un orphelinat, pour peu qu'ils ne commettent pas de fautes graves, sont matériellement traités les uns et les autres de la même manière : mêmes travaux, mêmes récréations, mêmes vêtements, mêmes repas; pour ces enfants et ces jeunes gens, il n'y a pas, entre l'énergie dépensée et le hien-être obtenu, cette relation de cause à effet qui est un des stimulants de l'effort.

« Ces conséquences du placement dans un orphelinat seraient d'autant plus redoutables à l'égard des pupilles de l'Assistance que pour eux l'éducation collective ne serait point tempérée par des vacances, qu'ils n'ont pas de parents qui viendraient les voir, qui temporairement les recueilleraient et auprès desquels ils pourraient faire connaissance avec le monde extérieur : ils subiraient la claustration sans évasions périodiques.

« Au contraire, placé dans une famille de travailleurs, élevé avec les enfants de la maison, le pupille est graduellement adapté aux conditions d'existence faites aux ouvriers. Malgré l'humble situation qu'il partage avec ses nourriciers, il a

un autre horizon que celui que bornent les quatre murs d'un orphelinat; d'emblée il est aux prises avec les réalités de la vie; il est témoin de l'effort au prix duquel s'opère la conquête du pain quotidien; bientôt, souvent môme trop tôt, il est associé à l'effort. S'il s'y refuse ou si, par suite d'indiscipline ou de paresse, il échange un bon placement contre une condition médiocre, le désir qu'il aura de retrouver un meilleur gite et un moins maigre salaire l'engagera à s'amender, à assouplir son caractère ou à secouer sa torpeur. Quel enseignement théorique vaudrait l'expérience subie? L'éducation familiale est l'apprentissage de la vie. »

J'ai tenu à citer en entier cet éloge de la famille et cette appréciation sévère du régime de l'internat. Ils ont quelque chose qui plait tout particulièrement sous une plume officielle; on ne peut que souhaiter de voir nos gouvernants de 1902 s'inspirer ailleurs encore que dans l'administration de l'Assistance publique de ces lignes écrites en 1892 sous la présidence de M. Carnot. Aussi auraije bientôt à y revenir. Le lecteur verra que c'est à plus d'une fin que je lui ai soumis ce long, mais intéressant extrait.

Assurément il serait dangereux de généraliser cette sorte de condamnation des orphelinats. Si on licenciait d'un coup les 1 . 350 orphelinats de jeunes filles et les 320 orphelinats de garçons que Y Office central des œuvres de bienfaisance vient de recenser, il serait difficile de trouver indéfiniment

des familles d'adoption disposées et aptes à les remplacer. Un grand nombre de ces enfants ne sont d'ailleurs que des demi-orphelins : ils gardent encore soit un père, soit une mère qui entendent bien conserver la plénitude de leurs droits. Puis, je l'ai déjà dit, l'Assistance publique, surtout depuis qu'elle prend de toutes mains et à tout âge tant de « moralement abandonnés », sent les difficultés grossir. Aussi réclame-t-elle à grands cris des écoles spéciales pour ceux de ses pupilles qui se montrent indisciplinés ou vicieux. Enfin elle voudrait se créer toute une clientèle par des internats primaires où elle ferait élever les fils de certains électeurs par des maîtres de son choix. Il est incontestable cependant que, pour la très grande majorité des enfants assistés et surtout pour ceux du premier âge, on a bien fait de renoncer aux hospices et même aux orphelinats : les raisons données par l'Exposé de 1892 sont excellentes.

On ne peut que souhaiter également avec M. Henri Monod la disparition complète d'une coutume qui subsiste encore dans certains départements. Les enfants assistés y sont groupés dans de petits centres où ils forment une sorte de colonie à part, sous la surveillance de vieilles femmes : celles-ci ne vivent que de la subvention qu'on leur accorde pour cette garde; elles ne peuvent donner qu'une éducation extrêmement rudimentaire, elles ne s'attachent point aux enfants et sont même, nous dit-on, trop disposées à les ren-

dre, quand ils grandissent, afin d'en prendre de plus jeunes pour lesquels on leur donne une indemnité plus élevée.

Toutes ces pratiques écartées ou ramenées à Fétat d'exception, reste la solution par excellence et qui fait tant d'honneur à notre pays, celle du placement individuel, rural et familial. Pesons hien ces trois expressions.

Le placement est individuel, c'est-à-dire que l'enfant de naissance et de situation irrégulières est assez isolé de ses pareils pour qu'il ne puisse pas former avec eux une petite société séparée de -la vraie par des craintes ou des défiances réciproques.

Il est rural, ce qui est un bien pour la santé de ces enfants; car celle-ci a presque toujours été compromise par les effets ordinaires de la passion, du trouble, du désordre... et du vice qui ont présidé à leur entrée dans la vie.

Il est enfin familial autant qu'il peut l'être. Ceci est bien connu de certains départements : il n'en est pas moins utile d'entrer dans quelques détails.

L'Assistance publique des gros départements l ne cherche pas indifféremment partout des familles qui veuillent bien se charger d'enfants étrangers, les prendre en nourrice, puis les garder et les élever moyennant une certaine rétribu-

1. Seine, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Khône, Bouches- Ju- IUiône, etc...

tion. Autant pour choisir des populations mieux préparées à cette tâche que pour grouper ses inspections et rendre ainsi la surveillance plus efficace, elle s'adresse à certaines régions. Prenons les chiffres que l'Assistance publique de la Seine, la grosse pourvoyeuse, donnait en 1898. La Nièvre tenait la tête, comme toujours, avec 11.157 petits Parisiens. Venaient ensuite le Pas-de-Calais, avec 5.748; l'Allier, avec 4.799; l'Yonne1, avec 3.328; l'ille-et- Vilaine, avec 2.430; le Loir-et- Cher, avec 2.316, etc.. Telles sont, du moins, les régions auxquelles s'adresse le Conseil général de la Seine ; car tous les départements de France ont plus ou moins des enfants assistés dans une portion choisie de leur territoire ou de celui d'un département voisin : donc plus ou moins toute la population rurale de la France donne son concours à cette grande œuvre.

Ce concours n'est point passager; car la plus grosse partie de ces enfants reste à la campagne. Parmi les 2.115 garçons arrivés à leur majorité dans une des années de la période que nous terminons, on comptait un vagabond et dix détenus. Sur les 2.104 autres, 1.252 étaient ouvriers agricoles, 215 étaient domestiques d'intérieur. Le reste se répartissait entre les professions les plus variées, mais dont beaucoup devaient encore s'exercer dans les petites villes ou dans les villages. Sur

1. Ou plutôt une partie de l'Yonne, spécialement la Puisaye et le Morvan.

les 1.739 filles de l'Assistance arrivées à leur majorité dans la même année, 22 avaient été placées dans des établissements de préservation comme le Bon-Pasteur; 13 étaient malades et en traitement; 19 étaient classées sous la rubrique : profession inconnue. Sur les 1.685 autres, on comptait 751 domestiques d'intérieur et 720 filles de ferme. Les couturières n'étaient que 62, et les ouvrières de fabrique 43. Je mentionne pour mémoire i institutrices, 5 religieuses et 1 seule modiste *.

Tels sont les résultats obtenus.

A quel prix? Oh! à un prix bien modéré. En 1889, la moyenne, pour les enfants de un à cinq ans, était de 8 fr. 21 par mois, soit de 0 fr. 27 par jour. Encore cette moyenne était-elle due à certains départements riches, comme la Seine, Seine-et-Oise, la Marne, le Calvados, qui allaient jusqu'à payer 15 et 20 francs par mois; car on en trouvait où le prix de pension tombait à 0 fr. 15, à 0 fr. 14, à 0 fr. 13 par jour. Le paysan de la Dordogne se contentait même de Ofr. 09 par jour ou 2 fr. 85 par mois.

Depuis 1889, ces prix ont été un peu relevés, mais bien peu, puisque le directeur général de

i. Cette prédominance de la vie simple et au grand air a considérablement abaissé la mortalité. Au commencement du siècle, dans les hospices désorganisés par la Révolution, elle était effroyable. Bien qu'il n'ait été fait dans ces derniers temps aucune statistique très régulière, à cause, dit-on, de la diversité des âges d'entrée, il est certain que la mortalité tend à se rapprocher de la moyenne générale.

l'Assistance publique, M. H. Monod, écrit dans un rapport récent : « Pour la nourrice, le profit semble insuffisant si le salaire est inférieur à 20 francs par mois ou 0 fr. 66 par jour. Or, il y a 42 départements où le salaire des nourriciers est inférieur à ce chiffre ; et de ces 42 départements, il y en a 17 où il est inférieur à 0 fr. 50; il en est un où il est à 0 fr. 25 par jour. »

Le directeur ajoute : « Le prix de pension du pupille de sept à treize ans ne devrait être abaissé nulle part au-dessous de 0 fr. 40 par jour, soit 12 francs par mois. Il est inférieur à ce chiffre dans 58 départements, et dans 11 de ceux-ci il est inférieur à 5 francs. Il est temps que la loi oblige le département à ne pas maintenir des tarifs qui font aux pupilles des situations trop pénibles. Certes, ce serait une chose fâcheuse que les tarifs fussent trop élevés : le paysan ne verrait plus alors dans la garde de l'enfant que le profit, et son cœur s'ouvrirait sans doute moins à l'affection. Mais le moment ne semble pas proche où ce péril sera à redouter. »

C'est qu'en effet il y a dans nos campagnes une sorte de concurrence entre les familles pour obtenir des enfants assistés. Aux champs, le paysan vit, c'est-à-dire se nourrit, tant bien que mal, sur la terre qu'il cultive. Ce qui est difficile à tenir, c'est l'argent nécessaire à l'achat des petits objets d'habillement et de ménage, que le travail agricole, entendu même au sens le plus large, ne produit pas. Une pièce de cinq francs, à plus

forte raison un louis d'or, touché en une fois, en dehors du budget si élémentaire des choses de première nécessité, a donc pour lui, et plus encore peut-être pour sa femme, un prix inestimable. Quand la paysanne prend un enfant du premier âge, son lait ne lui coûte rien; il ne coûte pas non plus à son enfant à elle ; car, par une mesure d'humanité intelligente qu'il faut grandement louer, on n'accepte aucune femme comme nourrice si son propre enfant n'a pas au moins sept mois révolus. Quant à sa peine, elle ne la compte guère; et ainsi, sans cupidité (car le salaire est si modique!), sans regret non plus (car elle a sollicité l'enfant et elle a été heureuse de l'obtenir), elle se laisse aller tous les jours au penchant qui fait insensiblement de la nourrice une seconde mère. Ce penchant agit ici d'autant plus que le pauvre enfant ne connaît pas sa véritable mère, et que nilessouriresqu'il reçoit ni ceux qu'il donne ne sont partagés... C'est donc lui qui, dans son heureuse ignorance, appelle sa nourrice « maman », comme les autres enfants du logis, et la force, pour ainsi dire, doucement, sans qu'elle résiste beaucoup, à mériter de mieux en mieux les témoignages de sa naïve reconnaissance...

Pour plus de sûreté cependant, défions-nous des suppositions et de la peinture de ce qui « doit » être. Un journaliste avait pris, il y a quelques années, le contre-pied de l'idée que je viens d'esquisser. Tablant sur les défauts bien

connus d'un grand nombre de nos paysans, il avait fait du sort des enfants assistés un tableau véritablement sauvage : on eût dit une page d'un roman de Zola; or, il n'avait en réalité aucune collection de faits authentiques à mettre en ligne. N'imitons point son procédé : il ne faut pas ici de fantaisie, ni optimiste, ni pessimiste. Nous sommes, d'ailleurs, quant à nous, bien à notre aise : car les faits favorables abondent.

Le plus marquant et le plus justement célèbre est celui que fournit la scandaleuse expérience inaugurée par des ministres de 1827 et qui se renouvela pendant les premières années de la monarchie de Juillet. Effrayés du nombre croissant des enfants assistés, et désireux de faire des économies, les pouvoirs publics eurent l'idée barbare de décréter des déplacements en masse, enlevant les enfants des villages où ils avaient été d'abord élevés et les envoyant dans un autre département. Ils avaient prévu que beaucoup de nourriciers offriraient de garder gratuitement les pupilles plutôt que de les laisser partir, et ils eurent le courage de s'applaudir, au point de vue fiscal, de voir l'événement justifier leurs prévisions. Dans la Charente, le préfet avait appelé 876 enfants à émigrer dans un autre département : sur ces 876, les nourriciers en retinrent 651 qu'ils voulurent garder à leur charge. Et le Moniteur universel enregistrait triomphalement l'économie qui en résultait. Dans l'Allier, le service des enfants assistés comptait, au 1er janvier,

2.015 pupilles. L'annonce du déplacement et son exécution ont produit le retrait de 1.087 enfants, dont 115 ont été réclamés par leurs mères, et le surplus, soit 972, ont été gardés gratuitement par les nourriciers. Je ne continue pas rémunération, car de tels exemples suffisent. Mais je rappellerai l'admirable discours que prononça 1 Lamartine contre cette « législation meurtrière » dictée, selon ses propres expressions, par « une administration sans entrailles ». Il y montrait « les longs convois presque funèbres d'enfants que l'on rencontrait par longues files sur les routes, le front pâli, les yeux mouillés, les visages mornes, semblant interroger les passants et demandant à quel supplice on les menait... » ; les suicides précoces d'enfants déplacés « qui, ne pouvant supporter l'angoisse de ces séparations, se sont précipités dans le puits de la maison ou dans l'étang du village ». Il montre la pauvre mère indigente « courant de chez elle chez le maire, de chez le maire à la préfecture, pour faire révoquer Tordre inflexible; livrant quelquefois l'enfant, puis se repentant, et courant à pied jusqu'à vingt ou trente lieues après lui pour le redemander et le rapporter dans ses bras ».

Nous n'avons aujourd'hui rien de si tragique, et cependant, nous le verrons, l'attachement des nourriciers se retrouve encore aussi vivant et dans des circonstances qui ne font pas beau-

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