LE MARQUIS
« Si fait, mais au désert seulement. >
Le désert ou la mare ! pas de milieu ! L'Evangile est moins dur et le théâtre indien du 2*' siècle plus humain. — Au désert ! pour une faute de soi ou pour le crime d'autrui ! Où donc ces moralistes renverront-ils les Madeleines, repentantes ou non, de la littérature? Les Marion font peu de victimes en comparaison des milliers de lecteurs que peut corrompre un mauvais livre ou un drame faux. Le désert ou la boue! C'est trop souvent à la fortune, aux
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honneurs, à la gloire que mènent ces péchés, moins que mignons.
LTiomme, au contraire ! La boue est pour lui Teau de jouvence. C'est dans cette société, cette mare, qu'il se forme aux nobles hymens, qu'il se prépare aux saintes joies de la famille. Voyez le Sage et le Fou!
M. Méry, dans îe Sage et le Fov, a traité un sujet pareil, sans hésitation. Deux hommes ont suivi une route opposée : l'un a aimé une seule femme, l'autre s'est fait aimer de toutes; le premier s'est attaché de plus en plus ; le second ne s'est livré jamais. Survient l'âge, l'occasion d'épouser une belle héritière, digne d'un honnête homme; qui donc l'obtiendra? Le sage ouïe fou? Mais qui donc de ces deux hommes a été le sage? Le monde a ri des folies du Lovelace jetant son cœur à tous les vents de l'adultère et du demi-monde. Mais, quand le moment vient de rentrer dans la vie régulière, celui qui- a été plus sage ne peut se dépêtrer de son amour unique, honnête et équivoque. L'autre, au contraire, il est libre, libre comme l'air et la dé-
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bauche ! n'ayant eu que des maltresses, il aime pour la première fois ; ayant abusé de toutes les femmes, il est à l'aise pour épouser une vierge: \^ belle devient l'épouse de ce prétendu fou qui est le sage de la pièce. Voilà du moins une philosophie qui ne trébuche pas! Ce n'est point la vôtre, lecteurs, ni la mienne; mais on sait à quoi s'en tenir : c'est clairement immoral et trop crû pour être bien dangereux ; il n'y a que ceux qui veulent s'y laisser prendre, qui puissent y être pris. Œuvres mauvaises que celles qui plaident aussi effrontément pour l'égoïsme ! Mais le doute au moins est impossible ; l'auteur n'a pas déployé toutes les ressources de la poésie et de l'émotion contre sa thèse et il ne risque pas de mener le public, par les sentiers du beau et du grand, au piège d'un préjugé.
La fausse morale exagère toujours la sévérité: toute femme compromise ne doit trouver dans le monde que deux choses : pour elle, la nostalgie de la boue, contre elle le droit à l'assassinat ; voilà une idée morale vraiment supérieure à opposer à une religion qui a relevé saintement Madeleine, à une littérature qui réhabilite maladroitement Marion, à une société, pleine de curiosités mal-
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saines, qui a donné sottement an déshonneur le droit de cité. Dépasser le bat n'est pas 1 atteindre, disait La Fontaine.
Ce sujet semble obséder la littérature française. M. Pailleron, dans les Faux ménages, fait dire aussi à deux amants, par un pevâonnage qui se connatt en fausses amours :
Vous préférez alors rester en tête à tête. Relire MarUm de Lorme, au coin dq feo.
Le jeune poète frappe juste; c*est de Marion de Lorme que date le sujet dont il a essayé la contre-partie, le faux genre contre lequel il veut réagir.
Mais M. Pailleron a-t-il mieux réussi que l'école romantique de MM. V. Hugo et Alex. Dumas fils, mieux réussi dans sa protestation que MM. Octave Feuillet ou Emile Augier?
Voici ce qu'il a fait :
Son héros n'a pas le prétexte de Didier, qui a cru aimer une honnête fille : Marie, et non Marion. Armand savait tout; il a aimé, etEsther s'est relevée, relevée par l'instruction, pour être la compagne intellectuelle de son amant ; rele-
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vée par le travail, pour être son égale; relevée par rhonneur, pouf être digne d'amour. Cepen- ]^ dant, cette femme, qui possède « la passion du beau, le respect de soi-même » ; qui ne rêve que la réhabilitation intérieure : « d*être honorable et non d'être honorée » ; qui brave les affronts, mais qui se trouble, cède, fuit, à l'aspect de l'innocence :
O sainte pureté I t*ai-je fait cet outrage
De croire un seul instant f avoir conquise, hélas !
cette femme, qui prend alors la résolution de laisser son amant à une épouse vierge, et de rentrer dans la vie obscure du travail :
Elle vous aime I Et moi, moi, j'étais sa rivale I Ohl comme j*ai vu clair dans mon indignité ! Képousel la voUà!
cette femme, enfiû, à laquelle le poète prête tous les traits de l'honneur et de l'héroïsme, comment Armand va-t-il agir envers elle? Il l'a protégée, il Ta imposée à sa mère, il Ta fait respecter de tous, il Ta défendue avec éloquence, avant la dernière preuve de grandeur d'âme qu'elle lui donne.... Puis, quand son héroïsme est complet, il l'abandonne.
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Ëcoûtez-le parler :
Oui, c*est la loi du monde 1 oui. Ton aime une femme. On Faime, on M refait une âme avec son âme; Elle est comme réponse, on est comme Tépoux. Elle prend le meilleur et le plus pur de nous. Cette fleur de la foi qu*on nomme la jeunesse ! Et puis, comme après tout ce n*est quHme maîtresse. Et que ces femmes-là n*ont droit qu*à notre amour. Le monde dit : Assez ! On la chasse, un beau jour. On rentre honnêtement dans la route suivie. On déchire en riant un lambeau de sa vie. Et Ton s*en va, léger, insoucieux, moqueur. Sans même un souvenir, cette aumône du cœur ! Quant à l'autre, qu'elle aille où le hasard l'emporte l Deviens ce que tu peux ! Vis bu meurs, que m'importe ? Plus je fai mise haut, plus tu retombes bas. Mais c'est afEaire à toi, je ne te connais pas 1 Remonte ton rocher, Sisyphe, et le remonte ! Recommence à marcher, juif errant de la honte 1
Ainsi a parlé Tamant. Mais comment agit-il? n subit cette loi du monde, lui, ce héros candide qui a relevé une femme ! Et pourquoi ? demandera-t-on? Pour rien, en vérité, qui vienne d'elle ! Car Esther se montre plus grande à mesure que le supplice approche. Pourquoi ? Parce qu'un inconnu, un être qu'il méprise, et qui se trouve être son père, l'homme qui a trahi sa mère, qui lui a dévoré, volé sa fortune, comme il le dit lui-môme, et qui vit dans l'abjection.
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vient lui rappeler son exemple, lui rendre son nom, qui, à ce qu'il paraît, est noble , et lui défendre de faire une folie, et lui remontrer les préjugés du monde :
Non I non I ne plaçons pas notre idéal trop haut! G*est déjà malaisé de faire ce qu'il faut. Croyez-moi, Ton vit mal en dehors de la vie.
Les lieux communs qu'Armand a si bien flétris, deviennent décisifs dans la bouclée de ce misérable!
Mais est-ce le dénouement qui compte? Non, c'estreffet produit. Quelle est donc l'iiéroïne de cette pièce? Serait-ce Aline? L'innocente va accepter un époux qui ne peut venir à elle qu'en déchirant tm lambeau de sa tie et chargé des dépouilles opimes d'un noble cœur? Non. C'est Esther qu'on aime, c'est Esther qu'on admire et qu'on plaint. La mère d'Armand le lui dit elle-même, tout en profitant de son sacrifice, et le spectateur le pense. Les beaux sentiments que le poète a mis en vers se tournent contre sa thèse. A quoi bon toute cette poésie, pour conclure contre toute poésie et toute justice? La même logique de sentiment qui condamne Marion de Lorme, Rédemption et La Dame aux
Camélias, plaide en faveur d'Esther, contre un dénouement impitoyable. Il n'est pas une scène qui ne donne à cette femme le droit de défier les préjugés de lui jeter la première pierre. Le poëte croit-il donc avoir plaidé contre les faux ménages? il n'a fait que rompre un vrai mariage que ses beaux vers avaient légitimé.
Ce n'est pas ainsi qu'on pourra « reconstituer l'amour > , comme dit M"' Aubray . C'est ainsi qu'on fait dans les mœurs le chaos.
Cette loi de la logique des caractères est instinctivement comprise par la foule. Que d'art, que de prestige en dehors de l'art, n'a-t-il pas fallu pour faire accepter les premiers drames du romantisme ! Néanmoins, que de protestations du public comme du gouverneinent, de la presse comme des tribunaux , et que de fois les sifflets du parterre se sont obstinés à troubler la représentation d'ouvrages réputés aujourd'hui chefs-d'œuvre, avant qu'ils pussent s'acclimater dans la patrie de Molière et de Racine!
Une pièce de deux écrivains, consommés dans
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l'art scénîque, est tombée sous les sifflets pour une raison pareille. Ces écrivains s'étaient associés pour présenter au public « le développement d'une idée. » Cette idée est vraie, honnête, utile. La voici : L'argent est la Pierre de touche du caractère. Cependant le public a sifflé. « On s'est mépris sur nos intentions^ disent les auteurs, à qui la faute? » et ils expliquent leur idée, demandant à chaque mot : « Est-ce clair? » L'idée, oui ; la manière de la rendre, non. Le public a senti juste; voyons pourquoi.
Le comte Sigismond a cherché toute sa vie
un homme de génie qui pût, après sa mort, em-
• ployer sa fortune au profit de l'art ; il trouve
Frantz. A peine riche, Frantz renonce à son art
et montre qu'il n'eut jamais de génie. De deux
choses l'une : Ou Frantz a du génie, alors le bon
sens moral n'acceptera jamais que le génie tombe
aussi misérablement : « Nous voulons bien
« croire que le caractère et le talent sont soli-
« daires » , disent les auteurs. Ce que la préface
veut bien croire, est dans cet ordre invincible
dont parle Platon, et toute loi de la conscience
est une loi de l'art. — Ou Frantz n'est qu'un am-
bitieux vulgaire que de basses passions devaient perdre ; alors, le comte Sigismond n'est qu'une dupe, son dévouement a une fin ridicule, et la pièce, dirigée contre l'argent et contre Frantz, se tourne contre ce mélomane « excentrique » , et contre l'amour des arts.
Ecoutons les dernières volontés du mourant :
tf Ayant toujours pensé que la richesse n'était « qu'un dépôt entre mes mains et ne m'étant « considéré que comme le distributeur des biena faits de la Providence, je désire que l'œuvre « de justice et de charité que j'ai poursuivie de « mon vivant ne soit pas interrompue par ma a mort.
« Comme la musique a été, avec l'amour du « bien, l'unique passion de ma vie et que j'ai « reconnu chez ce jeune homme un véritaMe « génie musical; voulant donner à ce génie tout a le loisir de se développer, ne doutant pas « d'ailleurs que Frantz Wagner ne fasse de la « richesse l'usage que j'en ai fait moi-même, « c'est lui Frantz Wagner, que j'institue mon « légataire universel. »
Ce testament, empreint de tant de noblesse, les auteurs n'ont-ils pas compris qu'il était le
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centre moral de l'œuvre? Qu'un homme, avec d aussi généreuses pensées, après toute une vie de pratique des hommes et de Tart, puisse se tromper aussi grossièrement et n'ait choisi pour mandataire d'une œuvre de justice que ce « misérable » , comme les auteurs appellent Frantz, cela est impossible, impossible surtout dans le domaine général de l'art, possible seulement d'un caractère qu'on veut tourner en ridicule et pour représenter une manie qu*on veut combattre.
Car cette situation seule, quel plaidoyer n est-elle pas contre ce testament, quelle ironie contre le testateurl Là est là méprise. Chaque détail de la chute de Frantz est une injure à la tombe qui vient de se fermer, une lacéra'tion des dernières volontés d'un noble cœur. Les auteurs n'ont-ils pas compris que le sujet moral est celui-ci : Les volontés de ce « dépositaire de la Providence » , seront-elles exécutées?
Le public l'a compris, lui ; quand il a vu que Frantz manquait de génie, de probité, il ne lui a pas suffi qu'on lui laissât deviner qu'il en serait puni. Puni! Comment? Par sa femme?
mais il dit lui-même : « Quelle compagne! » et il ne l'épouse que par orgueil. Par Conrad? mais quand on a trahi son devoir, trahi son art, trahi sa fiancée, trahi son ami, ces sortes d'aventures ne sont pas un châtiment, pourvu qu'elles rapportent des honneurs nouveaux. La seule punition de ce « misérable » serait la perte de l'héritage. Que rêve-t-il, sinon d'être riche et noble? Il fallait qu'il redevînt pauvre et manant; il fallait qu'une main tînt \k pierre de touche y et, après avoir éprouvé ce faux or, le rendît à sa fange. Cette main, c'était celle du comte. Peut-être le public espérait-il le voir reparaître, indigné, vengeur, — sinon lui, du moins un second testament confié à une main sûre, — pour chasser cet intrus de son palais, arracher son noble dépôt à ces mains impures. Voyant ce génie faux, il croyait la mort simulée ou le testament révocable , et il attendait. Mais, quand il vit le Comte bien enterré, so^i bienfait perdu, sa tombe profanée, le sentiment de la justice s'est révolté en lui, il n'a pas voulu prendre parti contre ce noble cœur, il a pris parti contre les auteurs qui laissaient profaner sa tombe.
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« Le comte Sigismond ne défend-il pas large-
« ment la noblesse? Un représentant de la
•t noblesse ne reniera pas celui-là ...» disent les auteurs. C'est une erreur. Le dénouement fait du Comte, non un vrai gentilhomme, mais une véritable dupe; sa générosité n'est qu' « excentrique » ; son erreur serait ridicule, si elle ne retombait pas plutôt sur Frantz et surtout sur les auteurs. Pour rester le beau caractère que son testament a esquissé, le Comte, au nom de la conscience publique, devait obtenir une satisfaction. Â défaut de la pièce, les sifflets du public la lui ont donnée.
Le public a vengé la logique des caractères.
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