U THÈSE KEUGIEUSE DANS LE I^ONAN
La Bévue des Deux mondes a publié deux romans traitant la question religieuse en deux sens contraires : le catholicisme et le spiritualisme libéral; et récemment un troisième écrivainaopposé,en Belgique, à la Foi l'athéisme ^
Ces trois œuvres se rencontrent en presque tous les points. Georges Sand, en dressant autel contre autel, félicite M. Octave Feuillet
» L'Eistoire de Sibylle, par M. OoT. Feuillet. — il«"« de la Quintinie, par Georges Sand.— Maison tranquille, par M. Emile Lbclrrcq.
d'avoir a fait un noble 'effort pour élever le roman à Vétat de thèse », et M. Emile Leclercq revendique de même pour son art le droit de prendre part aux luttes religieuses et philosophiques.
Dans les trois romans, c'est la femme aimée qui est chrétienne et représente la foi : le héros estlibre-peuseur et personnifie la raison.
Dans tous les trois, la question est posée de la même manière : « Elle s'était juré, — dit M. Feuillet de son héroïne, Sibylle, — de ne « jamais épouser qu'un homme qui partageât « sa foi. » — « L'âme des deux époux ne doit a pas faire deux lits » , dit Georges Sand ; — et l'athée de M. Leclercq ne tient pas un autre langage : « Vous avez des croyances religieuses « et je n'en ai pluâ ; voilà ce qui nous sépare « et c'est un abîme infranchissable. » Les opinions plàidéespar les trois écrivains différent, mais leur thèse est absolument identique. Admettons-la d'abord ; nos recherches l'exigent. Nous verrons après ce qu'elle signifie.
Le vrai héros de ces sortes de thèses est celui qui triomphe. Dans Sibylle, c'est la femme chrétienne ; dans les deux autres romans, c'est
chap. ^^ - éMisE en scène ^e vidée, m
Tamant, spiritualiste ou athée. M. Octave Feuillet a pris un grand soin du portrait de son héroïne : Sibylle est une noble chrétienne ; elle a grandi sous l'aile de deux vénérables vieillards, ses aïeux, véritables Philémon et Baucis religieux, sans morgue et sans superstition, pleins de délicatesse, de charité, damour. L'institutrice, qu'un parent leur envoie avec une légèreté vraiment parisienne, est protestante; quand ils l'apprennent, les nobles vieillards sont froissés dans leurs sentiments- les plus profonds; mais il gardent l'hérétique, par une pensée de justice et dé bonté, et, quand la foi de Sibylle tiédit, ils ont « le courage de la dispenser de toute pratique religieuse » . Le contraste ne manque pas à ce tableau : à côté de ces saintes âmes, l'auteur a mis un modèle de ce qu'il appelle « les plates dévotes », qui jouent avec le culte ; qui prennent pour lecture : « ces niaises productions mystiques où toute « vérité morale et religieuse* disparaît sous les « fleurs les plus fades d'un symbolisme raflB.né» ; dont les pratiques puériles « font rire du bon Dieu « de Madame de Beaumesnil » ; qui, sous ce couvert pieux, se livrent à toutes les passions de
Tégoïsme et de l'intolérance et ne reculent pas devant « ce système de calomnies, de tracasse - « ries et de vexations où les mauvais déxots ex- « cellent». — C'est toujours l'auteur catholique quiparle et plusieurs scènes du roman montrent que cette religion d'apparat mène à la frivolité, au trafic de soi dans le mariage et à l'adultère.
Sibylle, toute jeune, a réagi contre cette dévotion mauvaise. Si elle n'a pas refusé une institutrice hérétique, ce n'est pas pour admettre un culte niais. Ces jeux lui semblent sacrilèges ; elles ne rentrera dans le temple que lorsqu'elle l'aura purifié; son curé même subit la transformation et un premier triomphe couronne ces réformes : l'institutrice demande le baptême le jour même où Sibylle fait sa première communion dans la petite église de Férias, * rendue à la décence du culte.
Ce portrait, entouré de lumière et d'ombre, et cet ensemble de personnages représentent bien la foi de l'auteur; il peut entamer la lutte.
Le héros de J/^^*' de la Quintinie, Emile Lemontier, est aussi un grand esprit et un grand cœur et il s'appuie sur un père plus grand que lui. Ce père honore la philosophie par des
Chap. le^ — miSË Èk SCÈNE *Ï)E LIDÉE. 173
œuvres où respire la plus noble tolérance, par un caractère qui inspire le respect à ses ennemis mêmes. Tout ce qu'il écrit à son fils, comme l'éducation qu'il lui a donnée, comme son intervention au dénouement, est consacré par un spiritualisme élevé, humanitaire. Le. jeune Lemontier a un ami, plus facile, qui accepte à l'aise un mariage mixte, mais cetjami porte avec honneur un nom d'honnête homme.
L'auteur de Maison Tranquille a dédaigné d'entourer aussi bien son héros; il donne à Paul Leroy, avec une grande jeunesse, une fermeté d'opinion au dessus de son âge et une promptitude à être «paralysé» devant une jeune fille, à « défaillir » devant ses parents, qui ne semble pas plus dans les mœurs d'un artiste habitant une capitale que dans le caractère d'un rigide penseur. L'auteur a voulu que le chevalier de l'athéisme, jeté dans une famille catholique de religion et de parti, ne fût pas un « héros » et marchât seul au combat : soins et nudus.
Mais,devant quels adversaires vont se trouver ces trois personnages qui s'en vont en guerre religieuse? Prêter à la personnification de ses idées un caractère de son choix et ses meilleures
armes, est permis à récrivain ; il peut s'y donner carrière, c'est son droit. Mais son devoir, son diflB.cile devoir est ailleurs. La mise en scène du parti ennemi est l'écueil de ces thèses. Une pareil débat exige, comme condition première, que l'idée adverse soit personnifiée en un type avouable par elle-même ; que le parti que l'auteur combat soit incarné aussi complètement que celui qu'il défend ; que les cbampions de l'écrivain soient en présence de dignes adversaires et non de moulins à vent. Les idées ne peuvent lutter qu'à armes égales ; sinon la victoire est due à la ruse de l'auteur, non à la justice de la cause.
Cette condition est artistique et morale autant que philosophique. Y faillir, c'est reculer devant la véritable lutte, esquiver la thèse annoncée, escamoter une victoire qui ne compte point. Ce qui est indispensable dans la création des personnages, dans les scènes qui les font agir, c'est la loyauté.
L'écrivain catholique a donné un mauvais exemple, qui a été suivi. Quel héros et quel monde oppose-t-il à cette noble et originale figure de Sibylle et à son entourage si complet et
Chap. I«'. — ^MISE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 175
si vrai dans ses contrastes 9 Raoul est un grand artiste ; l'auteur lui accorde « Télévation du na- « turel, la gravité de la pensée, un certain fonds € de conscience et d'honnêteté, une âme ouverte « à tous les sentiment nobles, à toutes les con- « ceptions délicates ou sublimes » . Il croit à la poésie; le mensonge lui répugne. Mais lorsqu'un ami invoque « Thonneur » et « les lois morales » pour l'empêcher de commettre « une fort mauvaise action » : l'adultère, il le raille : « Où est a ton critérium? » dit-il. « L'honneur? Je te défie « de me montrer dans aucun de tes alambics, ni « dans aucun de tes grimoires, un seul des élé- « ments de cette force à laquelle tu veux que a j'obéisse! » Les lois morales? « Dès que je ne « crois pas à un Dieu, source de toute justice, « modèle de vertu, sanction de toute loi morale, « je ne me sens aucune raison suffisante de vain- « cre. . . mes passions ! » L'homme qui pense ainsi ne représente ni la raison, ni la liberté, en face de la Foi et du culte ; il détruit son idée plus qu'il ne la personnifie. Ne lui parlez pas de la philosophie du droit ni de la morale indépendante, il vous répondrait: folies ! Ce n'est pas un esprit libre, c'est un cœur troublé ; ce n'est pas
Eant affirmant la raison, c est Pascal quand la Foi l'abandonne ; il n'a pas acquis la science du rationaliste, il a perdu la grâce du chrétien ; ce n'est pas un incrédule, c'est un transfuge ; il regrette < le Dieu de son enfance » ; attendez : il va faire l'éloge du moyen-âge religieux. Lui, un adversaire ! c'est presqu un complice : « Si Dieu m'avait donné ou conservé une mère « comme vous, dit-il à l'aïeule de Sibylle, j'y « croirais peut-être. »
Son maître est pire. Gondrax l'athée est un savant dont le portrait fait d'abord penser à M. Littré. n ne se targue, ni ne se cache de son opiùion ; il détourne son ami d'un crime et il dit cette belle parole : « Le mariage est la chasteté < de l'espèce. » Mais, à la première avance, il se jette au crime de l'adultère; au premier abandon de sa maltresse, il se tue. — « Où vas-tu? — a Là ! » dit-il platement, en montrant la terre. Ce héros n*est pas un champion de la raison et son ami n'en est que la parodie. Est-il uq paterne, est-il un parti qui accepterait de mauvais dataires pour le représenter ^^ "J/ jeH redoutable ? Non ; les cartes sont biv^eautées, la partie est à recommencer. Si vous nous envoyez
Chap. î< — dMISE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 177
trois Curiaces, permettez-nous au moins de vous opposer trois Horaces.
Georges Sand a moins versé dans cette erreur, mais y a versé. Lucie est une chrétienne aux idées élevées, et, si son aïeul est incrédule, c'est un constraste et un stimulant pour sa foi. Mais, quand son amour l'ébranle et qu'elle se réfugie dans la retraite, qu y trouve-t-elle, elle qui y cherche la force de la religion? Trouve-t-elle la noble famille de Sybille et le digne curé de Férias? Non! Son directeur lui-même, qui a formé son âme, est changé ; l'abbé Fervet est devenu un ultramontain, armé des « foudres de l'intolérance» ; il amène à la rescousse un moine italien, bon tout au plus à prêcher, en énergumène, devant des la?zeroni, une « doctrine de mort », <ile De profundis de l'hiimanité » , Le père même de Lucie complète le groupe par le ridicule. Ce « Monsieur Prud'homme » n'a que la fausse énergie des gens faibles et une criarde de^I^ion de commande : « iSacà laine! » — Que qu'il ne liieune croyante, élevée dans un large christiamândùMmani taire, contre des adversaires aimés qui"«rtii disent: « Il y a au dessus « de tous les cultes un culte suprême : celui de
a l'humanité » ; que peut-elle sans autres soutiens qu« des ultramontains sévères ou ridicules, fanatiques ou faux, qui lui crient : Intolérance ! Rien que de répondre au père Onorio : « Vous
« m'avez ramenée au vrai Dieu » , le Dieu de son amant.
Georges Sand admettrait-il le Raoul de Sihylle pour le tenant d'armes de sa philosophie? Non, sans doute. Mais croirait-il avoir, de son côté, représenté le christianisme dans ces types ? Il n'a mis en scène, pour les pourfendre, que le fanatisme ultramontain et le parti clérical. M. Leclercq semble à peine avoir songé à personnifier l'idée religieuse en opposition à lathéisme. Une tante fanatique et brutale; des parents ridicules; un oncle qui pratique froidement le culte catholique et sert chaudement, sous le nom de parti clérical, des rancunes de clocher, mais sans réfléchir qu'il ne croit guère à cette religion ni à cette politique ; un frère d'adoption /^ui joue le même rôle, en sachant ce qu'il fait et en y apportant cette rage des gens qui se vengent d'agir autrement qu'ils ne pensent; un vicaire qui écarte le débat théologique ; une religieuse qui fait bâillonner une jeune fille
Chap. ^^ — ^MISE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 179
en conservant « l'onction de sa physionomie ^ : Est-ce bien là tout ce que notre siècle oppose d'idées et d'hommes à la négation de Dieu? C'est à peine une esquisse des vices et des ridicules du parti clérical des petites villes. S'il n'y a pas d'autres esprits religieux, si le matérialisme athée n'a plus d'autres adversaires, la thèse est oiseuse.
Si la Sibylle d'Octave Feuillet avait aimé le fils de M. Lemontier, au lieu de l'ami de Gondrax, eût-elle triomphé ? Si la Lucie de Georges Sand, si la Marthe d'Emile Leclercq avaient eu autour d'elles les sages aïeux, la noble institutrice de Sibylle et le généreux curé de Férias, eussent-elles cédé? Là est la véritable question et elle reste entière, à la fin des trois romans. Qu'auraient fait ces prétendus vainqueurs, s'ils s'étaient trouvé en présence : Sibylle d'un vrai philosophe, Eaoul et Paul Leroy d'un père qui eût pu leur dire: C'est par un acte réfléchi de notre libre raison et après des études de philosophie et d'histoire que nous nous sommes rangés, que nous restons fidèles au Christianisme? Que serait devenu leur triomphe trop facile ? Ce sont cependant là les seuls mandataires avouables
de ces idées et de quel droit des écrivains nous donnent-ils la parodie d'une idée pour son incarnation, et pour un portrait, une charge? Si le christianisme n'a pas d'autre adversaire que ceux que lui oppose M. Feuillet, il est trop puissant, trop inattaquable, pour qu'on prenne sa défense dans un roman. S'il n'est plus d'eiutres chrétiens que ceux que rencontrent Paul Leroy et Emile Lemontier, il est inutile de donner le coup de pied à cette religion morte!
Ainsi, le combat n'a pas réellement existé ; les armes n'étaient pas égales ; le vaincu n'est pas le vrai champion de la cause attaquée; le parti, qu'on terrasse trop à l'aise, a le droit de désavouer ses tenants d'armes; à peine lui a-t-on pris ses valets pour résister aux chevaliers de l'ennemi. Je ne mets pas en doute les intentions des écrivains, mais leur science des conditions artistiques d un sujet pareil. La mise en scène de leur triple thèse manque de loyauté artistique.
Quels dénouements cependant ont amené ces faciles triomphes? M. Feuillet n'a pas craint
Chap. I«'. — £MISE EN SCÈNE rOE VIDÉE. 181
de pousser la foi de Sibylle outre mesure. « Cet « homme souille votre église!» dit-elle en parlant de celui quelle aime, et elle insulte en face à sa conscience, elle lui nie tout honneur. Mais l'artiste se relève : « Je me demande si c'est vous qui « parlez, ou bien si ce n'est pas une de ces statues « de pierre?» Plus tard quand la mort, a sèche et brutale » de l'athée l'a ébranlé, que les aveux d'une femme qui lui fait « monter au cerveau la fumée des amours païennes » le troublent, et qu'il revient auprès de Sibylle, est-ce une grande scène religieuse, une scène qui lui montre l'idée de Dieu et le sentiment chrétien dans toute leur sainteté, qui va courber ce fier sicambre?Quel autre dénouement prouverait en faveur de la thèse de l'auteur? S'il croit à la supériorité de son culte, il doit pouvoir y trouver ces grandeurs qui ramènent les âmes» Quand Sibylle, enfant, a renoncé à pratiquer, elle a vu le prêtre lutter contre les furies de la mer, lutter en prêtre
par la bénédiction qu'il donne aux naufragés, lutter en homme par le secours qu'il leur porte, et ce spectacle l'a ramenée au culte des grands dévouements. Cela ne suffirait pas pour convertir Eaoul qui sait que les sentiments d'humanité
appartiennent à tous les hommes. Qu'a imaginé l'auteur chrétien qui nous représentât au dénouement la puissance de conversion du christianisme? En vérité, rien qife de profane 1
Sibylle enmène Raoul dans la forêt, elle le conduit à la fontaine où il l'a vue pour la première fois, elle lui avoue avec émotion son amour; mais, en cherchant à ébranler le cœur de Raoul, elle reste inébranlable dans son esprit : a Je a veux être aimée comme j'aime ! Je repousse ce « bonheur, parce qu'il serait un mensonge. » L'artiste répond encore fièrement, gravement : « Quel crime vous commettez au nom de votre « Dieu et de vos vertus t» Mais la nuit est venue. Sibylle prend froid, la fièvre la gagne, ils s'égarent dans le bois et l'émotion de son amant augmente. Elle tombe épuisée de fatigue, physique et morale ; Raoul la prend dans ses bras et la transporte inanimée dans une cabane où il la dépose sur un lit de feuilles sèches : l'émotion redouble^ remplaçant la discussion. Il envoie l'homme de la chaumière au château de Sibylle et reste seul avec celle qu'il aime. Sibylle dort : «Sa douce figure, sa beauté pure et brisée » lui font « songer aux jeunes martyres
Chap. ^^ — miSE EN SCÈNE "DE LIÙÉE. 183
chrétiennes» ; il l'admire ! Il craint la mort pour la belle vierge! Alors, les émotions du cœur, les impressions physiques sont au comble, l'auteur triomphe : « Il y a des attendrissements, des dou- « leurs, des coups de lumière, qui descendent « dans l'homme à des profondeurs que le langage « n'atteint pas. Tout à coup, il tressaillit, ses « yeux se mouillèrent, il tomba sur ses genoux, « le front dressé vers le ciel et il fut évident « qu'il priait. »
« Vous priez, lui dit Sybille qui s'éveille. — « Oui, jeprie 1 je crois ! je crois qu'il n'y arien de « vrai dans l'univers ou que vous êtes un ange a immortel ! »
En conscience, est-ce là le vrai chemin de Damas?
Le moyen-âge y allait plus rondement et quelquefois plus artistiquement. La force régnait alors, prouvant la Foi, comme le Jugement de Dieu prouvait l'innocence. Les chevaliers qui courtisent les païennes, les séduisent d'abord, les délivrent et les convertissent ensuite, enfin les épousent, et la belle qui a aimé le courage de l'amant se range à la foi du mari. Une scène d'un roman en prose sur Percevais écrit vers la
fin du Xn^ siècle, est plus religieuse. Gendrée, reine païenne, est devenue aveugle pour éviter rhumiliation de voir un chrétien. Perce val, vainqueur du pays, imposant partout la Foi sous peine de mort, entre au palais de cette ennemie du ciel et lui laisse une nuit pour réfléchir. La nuit, Gendrée a un rêve. Elle demande à ses Dieux de lui rendre la vue, ils s'y refusent et lui ordonnent de tuer leur ennemi : Perceval. Alors, elle s'adresse au Dieu de cet ennemi : En ce moment, elle voit une femme mettre un enfant au monde dans une étable, et la femme est une vierge et l'enfant est un Dieu. Puis, la scène change; deBethléem,lavisionpasseauGolgotlia; l'enfant, devenu homme, est supplicié pour Tamour des hommes, et la mère pleure au pied de la croix où elle sacrifie son fils à l'humanité. Gendrée pleure avec cette mère et ces larmes du cœur ont une force divine : elles lui rendent la vue. Ceci est un miracle, mais un miracle plein d'émotion, et rien de mondain ne s'y mêle que des larmes du cœur;la conversion de la païenne se fait par un moyen religieux : toute l'histoire du Christ y est employée pour arracher à un cœur de femme des pleurs sublimes.
Chap. 1er. miSE EN SCENE "DE L'IDÉE. 185
M. Feuillet termine son œuvre par un trait délicat : il ne veut pas que cette longue, cette cruelle lutte aboutisse à un mariage. L'héroïne, qu'il vient de comparer à une martyre, meurt. Une froide critique en inférerait que l'auteur fléchit, recule devant ce mariage chrétien qui lui a tant coûté, n'ose se donner la victoire en ce monde, et réfugie sa thèse dans la mort. Il me semble, au contraire, qu'il est rentré ainsi plus profondément dans l'humanité et qu'il a évité d'être un sectaire. Ces luttes ne sont pas de celles qui finissent aisément par des violons. Comme toutes les grandes luttes, elles produisent plus de victimes du devoir que de victoires de l'orgueil. Malheur à qui s'y risquerait s'il ne se sentait pas le courage du martyre!
Le dénouement àeM^^^de la Quintinie n'apas cette grandeur finale. Il s'inspire des procédés du mélodrame plus que de la puissance de la pensée. Quand Lucie a dit : « J'ai le devoir de a comprendre et de servir Bien selon les vues de « l'homme à qui je consacrerai volontairement ma « vie » , le roman est fini, la victoire est assurée, le reste appartient aux coulisses de l'art. Cela ne suffit pas au romancier. Il faut que la thèse
se termine en mélodrame ; il faut que l'abbé s'introduise en caehettedansla chambre de Lucie, y cherche des papiers secrets, ne les trouve point, soit épié, découvert par l'amant qui les trouve ; il faut que ce testament de la mère de' Lucie lui révèle un drame qui résout la question religieuse en faveur de son amour, qui tranche les luttes de famille en désarmant l'abbé : le tout à la plus grande gloire d'un génie inventif digne d'Eugène Sue, de Bouchardy ou de Paul Féval, sans doute; mais au détriment d'une thèse bien difficile à résoudre si elle a besoin d'un tel appareil d'intrigues dans le présent, de malheurs dans le passé. Et qu'elle est donc heureuse cette Lucie d'avoir toutes ces terribles histoires dans sa famille, toutes ces utiles ^c^Zles dans le panneau de sa chambre 1 Sans cela, elle n'épouserait pas celui qu'elle aime! La grande thèse religieuse finit « en queue de morue » : Desinit inpiscem, dit Horace.
M. Leclercq n'a pas besoin de cet échafaudage de trop facile invention. Mais il semble aller bien vite en besogne. En quelques jours, par l'eflfet d'une seule lettre du jeune athée, loncle « s'ausculte » et se trouve libre-penseur ;
Chap. 1^. — éMlSE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 1Ô7
la jeune fille, jetée de force dans un couvent pour en être tirée presqu'aussitôt sans que l'auteur tire parti de cet incident qui pouvait être capital , passe à l'athéisme ; et son frère adoptif y est déjà passé, La mort de Fonde ne sera pas un obstacle, les sommations respectueuses sont faites contre les tuteurs fanatiques. Dès que Paul a converti sa fiancée, Tauteur comprend que le roman est fini. Courez au dénouement, dit Horace. Mais les dénouements qui sont des conversions du catholicisme à l'athéisme ne demandent-ils pas quelques scènes qui les préparent dignement : l'opposé de celle de Gendrée, par exemple ; et peut-on vraisemblablement faire du chemin de Damas de l'athéisme une course au clocher?
Ces conversions, en effet, sont chose grave, La prétention est absolue, l'injonction impérieuse, la thèse radicale. Sibylle a juré de n'épouser qu'un bon chrétien. Ma fille ne consentira jamais t à un mariage mixte » dit M. de la Quintinie. « Ni temple, dit Paul Leroy, ni prô- € tre, ni religion, ni espoir d'une vie future ! »
Liv. m. — LES Œuvres,
Que la chrétienne s'impose cette condition, cela paraîtra naturel d'une religion qui se déclare la seule vraie. Mais les deux romanciers qui s'attaquent au christianisme n'ont pas daigné mettre cet ultimatum dans la bouche de la femme catholique; le spiritualiste le prend pour son compte et l'athée y met plus de rigueur que le philosophe déiste, que la vierge chrétienne.
Les trois romanciers s'accordent sur un autre point : on ne doit pas épouser un ennemi de sa foi, mais on peut l'aimer. Sihylle se jure de n'épouser qu'un chrétien ; la logique du devoir voudrait qu'elle se défendît de n*aimer qu'un homme qu'elle pût épouser. La logique du roman est autre : c'est la fatalité de l'amour. Sibylle aime un homme honorable, aux grands sentiments, digne d'estime et d'affection ; elle lui avoue qu'elle lui doit : «les émotions les plus « élevées, les joies les plusprofondesqui puissent « ravir l'âme d'une femme et d'une chrétienne ; » mais cet homme, digne d'être aimé, n'est pas digne d'être épousé.
Emile Lemontier . aime et est aimé. « Il ne « peut y avoir d'obstacle, dit-il à Lucie, puisque « vous croyez en moi ! » Mais,lorsqu'à ce moment
Chap. I«. — ^ÎSE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 189
même, celle qu'il estime et qu'il aime lui demande de « 1 ui garantir la liberté de conscience » , if s'y refuse : « Que me demandez- vous ? le di- € vorce avant le mariage! » Qu elle croie en lui, ce n est pas assez, il faut qu elle croie comme lui. Le penseur n'épousera que lorsqu'elle aura compris qu'une femme doit « servir Dieu selon les "eues de son mari » . C'était vraiment bien la peine de plaider tant de fois l'émancipation des femmes dans l'amour, pour aboutir à leur abdication religieuse selon les "eues de leur époux!
L'athée dit de même et plus rudement : « Une « femme véritablement religieuse ne peut estime mer un homme athéeet^?^c^-'^?er^âJ. »Onnepeut s'estimer, ni s'épouser, mais on peut s'aimer, mce-versa.
Quel est donc cet amour, ou plutôt quelle est cette foi, cette foi impérieuse du chrétien, du libéral ou de lathée, qui ne peut se contenter d'aucune vertu, d'aucune estime, d'aucun amour ; qui n'a pas le pouvoir de nous empêcher d'aimer en dehors de nos opinions, mais qui ne nous permet ni d'estimer, ni d'épouser une femme que si elle abandonne
190 LIV. ni. — LES ŒUVRES.
son Dieu pour le nôtre? Que Ton conseille de ne s aimer qu entre coreligionnaires, soit! Nul n'est forcé d'aimer où il ne lui plaît point. Mais respecter la liberté de conscience de .ses semblables est un devoir, même quand. on les aime : Devoir humain, universel, sacré! Est-ce qu'il cesserait dès qu'on veut s'épouser ? Se ferait-il alors une subversion du sens moral? Est-ce l'abdication qui deviendrait alors un devoir pour l'un des deux, au choix ou au plus fort? La liberté de conscience! Que me demandez vous ? C'est un divorce ! C'est un mensonge f C'est un abîme !
Cette thèse est tout simplement la thèse de l'intolérance.
Il est bon de noter qu'il y a peu de discussions religieuses dans ces trois livres. M. Feuillet trouve « superflu » de reproduire « les objections du scepticisme moderne » , qu'il attaque cependant; Sibylle s'est fait « une loi, dit-il, d'éviter « avec tous et surtout avec Eaoul, ce texte d'en- « tretien. » — « Mon avis est qu'il faut éviter les e discussions vaines et ne point porter de trouble a dans les esprits par la guerre aux détails » , dît M. Lemontier. — L'auteur de Maison tranquille
Chap. l«r. — éMISE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 191
se contente d'une lettre où il affirme l'athéisme et le devoir de n'épouser qu'une femme qui pense comme soi; le reste, ainsi que l'auscultation de l'oncle, se borne à une critique de la politique catholique, à des railleries sur le culte; et les reproches faits au catholicisme ne sembleront vraiment suffisants à personne pour faire en quelques jours d'une chrétienne une athée. C'est que les romanciers, qui pensent que l'amour s'impose, s'en fient surtout à la pression du sentiment. L'intolérance triomphant par la fatalité amoureuse, voilà leur thèse, à tous trois.
L'amour nous semble de meilleur conseil. Cette unité de religion est la théorie de tous les despotes; ils l'ont imposée longtemps aux nations, et la diversité des cultes leur a semblé une anarchie funeste aux États. La famille est la société en petit, comme la nation est la famille en grand. Transportée de l'État qui l'a rejettée, dans la famille à laquelle on veut l'imposer, cette thèse est toujours celle du despotisme : En dehors de nous, point de salut ! — 0 sectaires !
« Je devrais vous considérer, dit Emile à IP*® de la Quintinie, comme un enfant, bien
a cher et bien naïf, dont je ne voudrais ni effrayer a la déhile intelligence^ ni contrister le cœur ma-- « lade. » Quel orgueil et quel mépris ! C'est encore de l'absolutisme et le pire de tous : l'infaillibilité. Philippe II ne parlait pas autrement. Ne pas penser comme nous, c'est donc être un enfant ou un rebelle ; comprendre Dieu selon ses propres vues, c'est avoir l'intelligence débile ; ne pas prier si nous prions, et mce-versa^ c'est avoir le cœur malade ; réclamer sa liberté P^ conscience (catholique ou athée), c'est être \t^ ^ ^e d'estime ; si noble, si pur que l'on soit, c'est * indigne de marcher sur pied d'égalité avec cob esprits sains et ces cœurs forts ! Ceux qui parlent ainsi possèdent donc la vérité absolue, la vérité pour eux et pour les autres ! Ds ont donc vu Dieu ou vérifié le néant ! Mais où donc est le critérium? De quel signe sont-ils^ marqués qui annonce leur mission? Qui sera juge, devant qui portera-t-on l'appel, et qui décidera? Personne, devant la raison et la conscience; car toute conviction individuelle est respectable; toute liberté, inviolable. Présentée par l'athée ; « Ni Dieu, ni religion, ni espoir a delavie future ! » cette injonction fait horreur
Chap. I«'. — iMISE EN SCENE "DE LIDÉE, 193
au spiritualiste. Imposée par des prêtres à la fille d'un libre-penseur, ellebû ferait crier avec Proudhon : « Je tuerais le prêtre 1» De quel droit cette doctrine, qui révolte dans la touche d'autrui, devient-elle sainte dans la vôtre? Non! non 1 Ces thèses se détruisent lune lautre; les trois écrivains ont oublié le plus vrai des préceptes du Christ, la plus profonde des lois de la nature, le plus grand principe de la philosophie de la liberté : « Ne fais pas à autrui ce que tu « ne voudrais pas qu'on te fit. — Agis de façon « à ce que. l'acte d'un homme puisse servir de « type aux actions de tous les hommes. »
Qui décidera? Rien n'est plus simple pour les romanciers. Ce sera le plus fort devant l'amour, celui qui s'imposera à la faiblesse de l'autre, c'est à dire toujours le despote ! Et dès lors, l'un des deux époux ayant abdiqué, ils seront dignes l'un de l'autre, égaux en intelligence et sains de cœur ! — Oh ! les infaillibles ! les infaillibles !
Cette doctrine devrait être laissée H une Eglise qui se croit l'œuvre de Dieu et son unique organe sur la terre. Mais cette Eglise autorise les mariage mixtes, et c'est un écrivain rationaliste
qui les proscrit, un écrivain athée qui les condamne !
La vraie philosophie de la liberté, comme le véritable amour, conclut à la tolérance. Le respect mutuel assure mieux l'union des cœurs et la paix des familles que cette uniformité imposée. En Amérique, il n'est pas rare, le dimanche, que le père reste chez lui, que la mère aille au temple presbytérien, et les enfants, qui au prêche anabaptiste, qui chez les méthodistes ou les unitariens ; — et la famille existe, unie, respectueuse, aimante! elle a trou vé sa force dans la liberté ! La liberté religieuse a commencé à réaliser l'égalité des intelligences et la fraternité des cultes.
La vraie question cependant n'était pas dans l'amour ni dans le mariage ; car deux êtres ïnajeurs qui s'aiment, peuvent se garantir la liberté de conscience. Le problème rencontre des difficultés surtout dans Téducation des enfants. Aucun des romanciers n'y a touché. Mais cette objection grave ne peut tenir devant la philosophie de la liberté. N'est-il pas assez de choses exactes, indiscutables, dans la science et dans Ja morale, pour que deux époux honorables
Chap. Iû^ — (£MISE EN SCÈNE "DE VIDÉE. 195
puissent sans lufte faire de leurs enfants des esprits honnêtes, des cœurs justes? S'ils se respectent et s'estiment, s'ils sont nobles et tolérants, ne pourront-ils pas se fier l'un à i'autre pour ce saint devoir de former déjeunes âmes? La divergence de religion ne serait un obstacle que si les deux cultes, i;eprésentés par le père et la mère, se disputaient ces jeunes esprits, voulaient s'arracher ces petits cerveaux ; car le fa- ' natisme est l'éternel ennemi delafamille, comme de la société. Mais la tolérance et le respect mutuel, qui seuls rendent possible l'amour entre deux amants d'opinion diverse, ne sont pas des brandons de discorde ; ce sont des flambeaux de justice, des guides certains. Qui vous répond que cette femme, qui aura subi la foi ou l'athéisme de son fiancé, ne reprendra pas bientôt sa revanche? Les conversions de sentiment sont les plus fragiles. Que l'amour tiédisse, l'ancienne croyance reparaîtra; que la
Foi reprenne le dessus, Tamour s'affaiblira. Un
amant ou un second mari aura vite changé tout cela, et, pour leur compte, est-il donc si rare que ces fiers sectaires varient d'opinion? Qui ne médite point ne varie jamais. La tolérance ne
196 LIV. m. — LES ŒUVRES.
redonte ancune variatioiiy paisqn elle les admet toates; le respect mutuel n'a aucun retour à craindre, puis qu'il ne demande aucune concession. Le plus sûr est de se resp^ter. c Tout ce qu'on c fait aux enfants n'est*il pas de la contrainte? > dit Lessing". Instruire ses en&nts, en s'abstenant de toute contrainte religieuse, en leur donnant tous les éléments de la science, n est-ce pas ainsi qu'on peut le mieux les préparer à faire, quand ils seront hommes, un choix éclairé entre les divers cultes et à respecter le choix d'autraî? Donner à ses enfants les principes de morale uniTerselle qui s'imposent à toutes les philosophies, qui sont supérieurs à toutes les sectes, n'est-ce pas le plus sûr moven de leur donner, pour la TÎe, une moralité capatle de résister à toutes les variations de leur esprit? C'est arnsî çixie Ton assurera la force des consciences et la paix des familles.
n T a près d'un siècle qu im auteur allemand a écrit sur la tolérance un poème dramatique qui est un chef-dœuvre. Il me sçmhle entendre
Chap. I«r. ^ iMISE EN SCÈNE rOE LIDÉE. 197
Lessing dire de ces héros sectaires : « Leur or- « gueil est d'être chrétiens, libéraux ou athées, « et non d'être hommes ! »
Quel autre spectacle ndus donne Nathan le sage ! Les intolérants ne manquent pas dans ce drame, non plus que dans les sectes. Mais ils n'y sont point des héros et ne réussissent pas à imposer leurs croyances par l'amour. Ils font horreur par leurs sentiments criminels ou pitié par l'étroitesse de leur esprit. Là aussi, il y a une nourrice qui veut parler à sa maîtresse du Dieu de son amant. Mais la jeune fille répond : « Son Dieu! A qui Dieu appartient-il? Quel « Dieu que le Dieu qui serait la propriété d'un « homme! » Puis : « C'est une de ces vision- « naires qui s'imaginent savoir à elles seules « la vraie voie quji conduise vers Dieu! » Là aussi, il y a un prêtre, un patriarche, qui croit que tout est permis pour servir son Dieu et son ordre. « Dieu et l'ordre ne commandent pas « une infamie > ,' répond le Templier, • Le juif fraternise avec le Templier dans ce3 sentiments :
LE TEMPLIER
« Quand et où la rage religieuse de posséder
« le meilleur Dieu, et de forcer tout l'univers à a l'accepter, s'est-elle montrée plus implacable?