CD CD
llîMsS
liiî mmm
l r-i'i " tri' ' '--.U = = ïi?-'--t*lfîî
sorti» ^ î s^iji . fiillsM f i
"'' 'iliiîi iiîiîîri;! ' I
aj.3 î s 2 ilsSS" t
iMai
im t
CflAP. I*»-. — iMÎSÊ EN SCÈNE "DE LIDÉE, 157
et il hésitera devant la profanation de l'amour.
Cette idée, que le christianisme portait en germe puisqu'il a fait du mariage un sacrement, se dégage des tendances philosophiques modernes. Notre méthode est de découvrir l'idée înspiratijice et de chercher comment elle se traduit en impures maximes, en spectacles malsains, en passant dans la littérature.
Ouvrons encore un roman moderne :
< Impies, blasphémateurs sont donc ceux-là
« qui cherchent à étouffer les sens au lieu
« de les guider, d'harmoniser leur divin essor.
« Elle eût regardé comme une noire ingra- € titude d'émousser ces dons divins par des ex- « cés^ ou de les avilir par des choix indignes.
« Elle mettait sa religion à cultiver, à raffi- « ner ces sens que Dieu lui avait donnés.... »
Voilà l'idée personnifiée dans une héroïne. Mais déjà elle s'écarte des justes limites et se raffine dans une religion sensuelle. Mais voyons l'héroïne à l'œuvre ! Dans quel sanctuaire va s'épanouir cette religion? Dans le suicide 1 Ce droit de la vie devient une profanation de la mort.
168 LIV. m. — LES ŒUVRES.
« Nos âmes immortelles vont s'exhaler dans « nos baisers, pour remonter, enivrées d'amour, « vers ce Dieu adorable qui est tout amour. » {Les mystères de Paris),
Ne parlons pas du suicide; supposons un instant deux amants, deux fiancés, condamnés au 'martyre ; est-ce que, pour des âmes immortelles y il n'y aurait pas, en présence de la mort, d'autre souci que de s'exhaler dans l'ivresse de l'amour? Devant cet acte héroïque où la partie supérieure de l'homme se résigne au sacrifice de la vie, n lÈst-ce pas l'homme tout entier qui s'exalte et qui apparaît ?
La chair a horreur de la mort. Qu'est-ce que cet amour physique dans la mort, et qu'a-t-il d'humain? Les sens n'ont de légitime exercice que dans la vie et en vue de sa fécondité. Qu'est-ce que cet hymen sépulcral a de légal devant la conscience? Deux héros qui meurent restent embrassés dans un dernier adieu, dans l'expansion d'un noble sentiment, dans l'émotion d'un grand sacrifice, dans le trouble de doux regrets; ils ne peuvent penser à autre chose, sans être vils.
Ma^'s unir l'hymen et la mort, le suicide à la
Chap. le'. — €MISE EN SCENE 'DE L'IDÉE. 159
volupté, est-ce là « guider, harmoniser le divin essor des sens »? Non, c'est profaner l'amour au suicide ! Si c'est ainsi que le roman espère propager dans « nos âmes immortelles » le respect de la chair, il se trompe. Qui reconnaîtra dans cette profanation la mise en scène morale d'une idée juste?
La liberté est une des conditions du respect de soi-même. Les réformateurs et les romanciers ont beau jeu contre ces mariagi^ qui se contractent sans liberté, comme des affaires, et que la loi qui a aboli le divorce a rangés parmi ses condamnations à perpétuité.
L'église est conséquente avec son principe quand elle refuse le divorce. Le prêtre, avant d'unir deux fiancés, les interroge sur la science du devoir, scrute dans le confessionnal leur conscience sur leurs intentions les pljas secrètes ; car, pour obtenir le sacrement, il faut être bons chrétiens et en état de grâce. Ainsi, l'Église veille à ce que le mariage ne soit pas un sacrilège du vice ou une folie de l'ignorance ; elle sonde les reins des époux avant de les unir pour
160 LIV. m. — LES ŒUVRES.
la vie! Être bons chrétiens, être, en état de grâce ! quand on ne voit que l'intérêt, quand on porte aux autels l'âme de Shylock, quand on va s'unir sans amour et faire du sacrement un trafic ! Non, l'autorité religieuse exige des garanties avant d'autoriser l'amour dans le mariage et l'on peut dire xles unions qu'elle consacre, si elles tombent dans le malheur, qu'il y a un coupable :.ou les époux qui ont trompé le prêtre, trahi le devoir — ou le prêtre qui n'a pas rempli sa mission de tuteur des fiancés. L'Église se croit le droit de dicter des conditions aux mœurs publiques ; elle met à la consécration de l'amour une sanction sévère. L'erreur est irréparable : QuodDeus conjunxity homo non separet.
Mais les mœurs ne subissent plus, dans la pratique, ce contrôle de l'église, ni cette domination du sacrement ; elles forcent le prêtre à suivre la lettre seule de l'institution et prennent sur elles le reste. Où sont les parents, bons catholiques, qui subiraient cette immixtion du clergé dans « les affaires de la famille »? Où est le prêtre qui, consulté, oserait scruter assez profondément les consciences et les intentions, pour ré-
Chap. 1er. iMISE EN SCENE <DE VIDÉE, 161
pondre de la sainteté d'une union quelconque? Quand donc un mariage, imposé par la contrainte morale des intérêts de position ou de fortune, ou recherché sans connaissance de ses devoirs et de ses droits, a-t-il été conjuré par la-
^ garantie du confessionnal, en faveur dune jeune fille qui n'aimait pas, ou d'un fils de famille
' qui aimait ailleurs? Tous les mariages, qui ont donné lieu à de scandaleux procès, criminels ou civils, où les causes premières de la rupture remontent au contrat même, n'ont-ils pas été bénis du prêtre? Les mœurs modernes ont ôté cette mission à l'Église.
La société ne se croit pas l'autorité de remplacer la religion. L'État n'a aucun droit préventif sur les mœurs ; son pouvoir s'arrête devant la conscience ; le mariage civil n'est qu'un enregistrement de la volonté des conjoints, avec certaines garanties d'ordre public. Tout est laissé à la liberté individuelle, à la responsabilité privée. Ce qui fait le mariage, c'est avant tout la volonté des époux, librement déclarée à la société. Le maire enregistre le mariage moral, qui est dans l'amour et dans la sincérité de la conscience, que nul ne peut sonder ni opprimer.
Mais la société, qui ne fait que constater la déclaration d'union, a-t-elle le droit de refuser d'homologuer la déclaration de divorce, sauf les garanties d'ordre public? Plusieurs peuples ont pensé que non, et le divorce est autorisé chez eux. En France, autorisé par le code civil, le divorce a été aboli.
L'Église était conséquente, l'État ne l'est point. Mais, si le prêtre perd son autorité préventive, si l'État respecte la liberté , c'est aux mœurs, c'est à la liberté elle-même, que revient la responsabilité de tous les abus, de toutes les tyrannies ; et moins Terreur est réparable, plus un acte aussi important mérite de soins, de prévoyance, de respect.
C'est donc sur les mœurs qu'il faut agir, c'est la liberté responsable qu'il faut éclairer et moraliser.
Former les générations à ne contracter de mariage que dans des conditions avouées par la vérité et la j ustice, quelle tâche pour la littérature ! — Crier à tous : « Nulle formalité ne remplace l'amour, nesupplée au devoir. L'union des sexes sans l'amour est toujours une profanation de soi-même, fût-ce dans le mariage,
Chap. I•^ — iMISE EN SCÈNE "DE L'IDÉE. 163
signé du maire et béni du prêtre. Elle peut devenir un adultère quand le cœur est ailleurs et que le mariage est devenu odieux autant qu'il a été intéressé, » quelle mission pour Técrivain ! — Ajouter : « L'amour vrai est durable, les unions qu'il consacre ne redoutent pas le trouble. Mais la raison de l'hoinme est sujette à l'erreur, le cœur au changement; erreur ni changement ne sont crimes, dignes du bagne, et quelle galère cependant que la vie en commun de deux êtres qui n'aiment plus ou qui aiment ailleurs ! Le divorce n'est ni sans danger ni sans tourment ; il ne peut être qu'une extrémité cruelle, une nécessité coûteuse et rare ; mais de deux maux, l'erreur involontaire a le droit de choisir le moindre, et, si le cœur n'est pas brisé par cette expérience, s'il se sent la force et la foi pour recommencer l'épreuve, l'amour, l'amour seul peut rendre légitime une seconde union. Mais de combien de soins, les mœurs libres ne doivent-elles pas entourer un lien qui lève les objections de la pudeur, qui consacre l'amour et qui fait en un jour d'une vierge une noble épouse ou une femme profanée, une mère heureuse ou une victime, »
quelle prédication digne du génie , remplaçant rÉglise et suppléant TÉtat !
Ces sentiments, dont je continue à me faire le rapporteur, embrasent les lettres modernes, réclamant le respect du cœur et le droit au divorce; et cette propagande active, passionriée, brûlante, aurait produit de bons effets, si elle s'était tenue dans de justes limites morales. Mais que de fois Tapôtre du roman et du théâtre n'a-t-il pas énervé, égaré, corrompu les mœurs en cherchant h en dénoncer les écarts, à en peindre les abus? Que de fois cette chaire nouvelle n'a-t-elle pas changé les droits de l'amour en folies de l'imagination, transformé la liberté du choix en licences du vice, préparé de ridicules mésalliances du cœur ou troublé de nobles unions par des rêves d'héroïne incomprise ou de héros impossible? Que de fois l'idée n'a-t-elle pas été poussée à l'absurde, au faux, à l'immoral? Pour combattre les abus du mariage, on nie, on détruit, on maudit le mariage lui-même. L'amour seul consacre cette union, on en conclut qu'il est incompatible avec le sacrement. La liberté du choix d'un époux mène à la liberté du choix de plusieurs amants
Chàp. I«'. - iMISE EN SCENE "DE L'IDÉE, 165
Vun après l'autre, et le droit de réparer une erreur aboutit au droit de se tromper sans cesse. Le plaidoyer en faveur du divorce s'étend ainsi jusqu'à la papillonne. On voulait défendre les droits de l'amour, de l'amour vrai, digne de l'être intelligent et consciencieux, harmonisant toutes nos facultés ; on prêche la légitimité de la passion aveugle^ la déification des unions coupables, le droit sacré de l'adultère et de la débauche !
Faut-il quelques citations? En voici que j'emprunte au livre de M. Poitou ^
— « Ce qui est spontané, irrésistible, est légitime et de droit divin. »
— « Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? rien en vérité. Et quand même elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à rentrainement dune destinée inévitable. »
— « Suis-je une femme de mauvaise vie? Je n'ai jamais aimé deux hommes à la fois. Je n'ai jamais appartenu de fait ni d'intention qu'à un seul, pendant un temps donné, suivant la durée de ma passion. Quand je ne Taimais plus, je ne le trompais
pas.
(Sand.)
^ Dans rimpossibilité de relire tant de livres, je fais ces emprunts à M. Poitou en lui en laissant la responsabilité.
« Toutes les fois que j'ai été amoureux d'une femme, je le lui ai dit ; et toutes les fois qu^e j'ai cessé d'aimer une femme, je le lui ai dit de même, avec la même sincérité; ayant toujours pensé que sur toutes choses, nous ne pouvons rien par notre volonté, et qu'il n'y a de crime qu'au mensonge.
{Musset)
« Les passions les plus courtes ont pu être les mieux senties. Pourquoi donc en rougir si elles sont sincères ? {Sand,)
« 0 mon ami, lorsque vous serrez dans vos bras une belle et robuste femme, si la volupté vous
arrache des larmes, si , si l'infini vous des-.
cend dans le cœur, ne craignez pas de vous livrer, fussiez-vous avec une courtisane, vous êtes toujours devant Dieu.... Ce sont là les autels où il veut être compris et adoré. [Musset,) ■ •
d Le paradis, c'est la fusion de deux âmes, dans un baiser d'amour; qu'importe, quand nous l'avons trouvé, que ce soit dans les bras d'un saint ou d'un damné? » [Sand.)
Il importe ; le damné ou la damnée valent mieux :
« Quand tu verras deux époux, excellents l'un pour l'autre, s'aimer d'une manière paisible, tendre et fidèle, dis que c'est de l'amitié. Mais, quand tu te sentiras, toi noble et honnête homme, violemment
Chap. I«^ — miSE EN SCÈNE 1>E VIDÉE. 167
épris d'une misérable pourtisane, sois certain que ce sera l'amour et n'en rougis pas. C'est ainsi que le Christ a chéri ceux qui l'ont sacrifié. {Sand,)
« Nos femmes légitimes nous doivent des enfants et de la vertu, mais elles ne nous doivent pas l'amour. » (^alzac.)
Je trouverais mille et un exemples de scènes ou de péripéties, trahissant l'idée autant que ces maximes la corrompent, et mettant dignement en action ces paradoxes éhontés. On y verrait encore une fois la mise en scène parodiant la pensée, d&ravant la mission morale. Mais j'en ai dit assez sur ce point.
« On m'a demandé, dit un des romanciers cités, ce que je mettrais à la place des maris, j'ai' « répondu naïvement que c'était le mariage. » Est-ce bien le mariage remplaçant les mauvais maris, la bonne institution corrigeant les mœurs,que prêchent ces héros et ces situations romanesques? Pour moi, je ne puis voir dans ces aventures de l'esprit littéraire que la profanation de l'amour. Nulle puissance artistique, style, intérêt, émotion, ne pourra confondre à mes yeux l'amour avec le vice, la loyauté et l'honneur des vrais amants, avec ces Lovelaces
168 LIV. m. — LES ŒUVRES.
à la recherche de femmes ijicomprises, avec ces Dons Juans femelles à leur centième idéal, et j'appelle cela tout bonnement de la débauche. Les lois de Manou permettent à la caste supérieure des Kchatriyas une forme de mariage qui consiste dans l'unique consentement des époux devant leur conscience et devant Dieu ; la haute idée du mérite intellectuel et moral de cette caste autorise cette liberté. C'est ainsi que Douchmanta épouse Sacountala dans le beau drame de Calidasa. Mais quelle grâce et quelle pudeur dans ces amours ! Quel noble sentiment de devoir et de fidélité, dans le malheur ! Sacountala, oubliée, ne cherche pas un meilleur idéal ; elle revendique, avec amour et fierté, son droit d'épouse ! Si nous avions pris pour modèle le théâtre indien, comme nous aurions dû descendre encore une fois des cîmes sereines et pures de l'art, jusqu'aux abîmes du roman moderne !