SALADIN
« S'il en était autrement, comment pourraient- « ils exiger que tu prisses le nom de chrétienne
< avant de pouvoir aimer un chrétien et le pren- « dre pour époux. »
L'orpheline, sauvée par Nathan, a été élevée par lui dans ces larges sentiments qui font que toutes les religions sont le même culte du bien et que tous les hommes, croyants ou non croyants, sont d'abord des hommes.
Le Templier, sauvé par le Sultan, sauve la juive d'un incendie, et, quand le patriarche qu'il interroge, devine qu'une chrétienne a été élevée par un israëlite, il jette un cri de tigre : « Le juif au bûcher ! » Le . Templier fait des objections :
LE TEMPLIER
« Mais si cette enfant, sans le juif, avait dû « périr de misère.
LE PATRIARCHE
« N'importe ! on brûle le juif!... Dieu, s'il « lavait voulu, l'aurait sauvée malgré lui.
LE TEMPLIER
t Mais Dieu peut faire aussi son salut mal- « gré le juif.
LE PATRIARCHE
« N'importe ! on brûle le juif!
LE TEMPLIER
« Mais si le juif ne l'a pas faite juive, ne lui
Chap. P^ ~ miSE EN SCÈNE rùE L'IDÉE, 201
« a enseigné aucun culte, ne lui a appris de « Dieu que ce qui suffit à la raison?
LE PATRIARCHE
« N'importe! on brûle le juif! »
C'est d'un odieux qui fait horreur. Le pendant de cette scène est d'une tolérance sublime. Saladin demande à Natban quelle est la meilleure religion, le sage juif répond par un apologue qu'on peut résumer ainsi :
Dans les temps reculés , un père a donné à son fils un anneau précieux qui, pareil à la vérité et à la vertu, rend celui qui le possède agréable à Dieu et aux hommes. Après plusieurs générations, le descendant de cette famille a trois fils qu'il aime également et pour lesquels il fait faire deux autres bagues tout à fait' pareilles, afin que chacun d'eux ait la sienne. L^ père mort , chacun des trois fils veut gouverner la maison et posséder seul l'anneau de vérité. Mais comment distinguer le véritable? « C'é- « tait aussi difficile que pour nous mainte- « nant de connaître la vraie religion. » Ils ont recours à la justice; le juge leur dit : Faites comparaître votre père ! Mais si la vraie bague
rend celui qui la porte agréable à Dieu et aux hommes, cela doit être décisif. Lequel de vous est le plus juste et le plus respecté? Si nul n'a cette supériorité, c'est que la vraie bague aura été perdue ; ou plutôt, votre père n'aura pas voulu donner à l'un de vous la suprématie d'une bague unique, comme Dieu, qui le pouvait, n'a pas fait régner sur les hommes un seul culte. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il vous a aimés, comme un vrai père, tous les trois également, puisqu'il n'a pas favorisé l'un au détriment des autres. Appliquez-vous donc, ne pouvant trouver la supériorité dans la bague, à la conquérir par vos vertus. Aidez à l'influence de l'anneau, (ou de laFoi), par votre charité et par votre honneur. Celui-là prouvera qu'il a le vrai talisman, qui sera le plus juste.
Saladin, devant cette sagesse, s'écrie : « Moi '.« poussière! moi, néant! ô mon Dieu!.... « Nathan, sois mon ami! »
Les incidents ont peu de valeur devant des sentiments pareils mis en action dans cette pièce. Tous les incidents du poëme n'ont qu'un but : le dénoument réunit, dans une même famille, le juif, le chrétien et le musulman; le marchand,
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le fBmplier et le sultan. Le Templier trouve sa sœur dans la jeune fille élevée par le juif, et Saladin voit en eux les enfants de son frère; mais
Nathan reste le père adoptif de la fille d'un musulman, baptisée chrétienne, instruite par un israëlite, et cette famille ne songe même pas à rechercher lequel de ses membres possède le véritable sceau de leur père commun qui est Dieu ; elle clôt magnifiquement le poëme par rharmonie des religions et la fraternité des cultes : chrétien ,. musulman , juif, soit; mais avant tout et par dessus tout, des hommes !
C'est ainsi, et non par les thèses de l'intolérance, qu'on vaincra la superstition. Comme l'éditeur de la traduction française de Nathan le sagCy M. Fr. Favre, a été bien inspiré de prendre pour épigraphe ce mot de Diderot : «J'aime la philosophie qui relève l'humanité^J^» et que de raisons n'avait-il pas d'opposer* le chef-d'œuvre allemand à « ce courant litté- « raire qui tend à l'abaissement des caractères « et à la corruption des intelligences ! »