‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 30 sur 48 · ÏV. — DE LA MESURE · texte numérisé non relu

ÏV. — DE LA MESURE

J'ai eu plus d'une fois l'occasion de relever le défaut de mesure dans l'expression d'une idée ; il a suffi de signaler ce point. La mesure est non moins nécessaire et plus utile dans la mise en scène du sujet» Allons droit aux exemples.

De tout temps, l'humanité a cru à la réparation des fautes. Une belle action, un généreux élan du cœur, un bon sentiment de repentir pour soi-même, de justice pour les autres, ont toujours été considérés comme moyens de rachat. J'ai cité la larme expiatoire du riche dans la Vision d'Alhenc.

Combien cette idée a inspiré de récits mystiques, de légendes dévotes, qui, faute de mesure dans l'invention, se jouent de la justice divine autant que de la dignité humaine f

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La renaissance littéraire de notre époque s*est étendne à la littérature catholique, où se retrouve plus d'un caractère du romantisme. Depuis longtemps les hagiographes se croyaient obligés d'apporter quelque critique historique dans la vie des Saints, et Fleury a écrit, sur cette question, dans la préface de son Histoire ecclésiastique^ une page où le bon sens sTiarmouise au sentiment religieux. Mais le siècle moderne estime autrement ces c fiables > et ces € contes de vieilles » ; les légendes reparaissent; on traduit ta Fleur des Saints; on reprendlœuvre mystique oùla critique l'avait suspendue ! C'est toute une renaissance du merveilleux, dans l'hagiographie, dans la légende et dans le roman. Depuis les œuvres de longue haleine et de science, jusqu'aux petits livres i opprimés à Tours et à Lille, les Montalembert, les Lacordaire, les Dom Pitra, les Dom Guéranger, les abbé Gaume, évéques, vicaires, laïques, écrivent à l*envi et enrichissent avec ardeur le romantisme catholique.

Nous avons à juger aussi cette littérature. Nous la rencontrons tout d'abord dans la mise en légende de Vidée du rachat des fautes. Tantôt,

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c'est un voleur de grands <;hemins qui n'oublie jamais de prier la Madone avant d'entrer en campagne; condamné au gibet par la justice des hommes, la Vierge lui sauve la vie et il se fait moine pour prêcher la justice de Dieu. Tantôt, c'est un moine tellement libertin qu'étant mort subitement, le chapitre n'ose pas lui donner la terre bénite pour sépulture ; la Vierge défend son chevalier par un miracle. Puis, une religieuse qui ne passait jamais devant une madone du couvent sans dire : Ave,

Maria; séduite par le chapelain, elle s'évade; pendant dix ans qu'elle reste en libertinage, la Sainte Vierge reste en religion à sa place, de sorte quau jour du repentir, la volage peut rentrer au couvent sans scandale. Ailleurs, un brigand meurt repentant et va droit en paradis ; un saint ermite qui apprend le fait d'un ange, se trouve bien fou d'avoir sacrifié une longue vie dans les privations et la solitude, quand une prière au dernier moment pouvait le sauver : « Où irai-je, moi? dit-il. — En enfer 1 » répond l'ange ; le saint meurt sur cette pensée impie ^t meurt damné. Un autre mauvais sujet succombe dans Timpénitence, mais il a

tant d'esprit qu'il gagne le Paradis par un plaidoyer : bonne ressouTce pour les avocats !

Louis Racine avait voulu connaître les i/ï-. racles de la Vierge, du poë te bénédictin Gauthier de Coincy : « Il jugea ces contes si absurdes, dit V Histoire littéraire de France^ qu'il en fit le « suj et d- une dissertation presque philosophique « qu'il lut à l'académie des inscriptions. » Ce rapport à l'académie déclare ces contes « indé- « cents, aussi contraires au bon sens qu'à la c religion, miracles absurdes que la superstî- « tion seule imagina, monstrueuses absurdités « qui humilient la raison et affligent ceux qui a prennent à la religion l'intérêt qu'ils lui doi- « vent » .

Que diraient Fleury, Racine fils et l'Académie, des légendes semblables rapportées par Liguori dans les Gloires de Marie^ et reproduites dans des millions de petits livres à bon marché?

Ce sont là de déplorables mises en scène de la responsabilité morale et de la miséricorde divine. Elles datent d'une époque reculée eit

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naïve, i Sous Tin grand déploiement de poésie, on trouve la même erreur dans la Légende des Siècfo^v Sultan Mourad a commis tous les crimes, ir^ il voit un porc éventré que des moustiques tourmentent dans son agonie.

Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux.

Or/ l'empereur,

Puissant, vainqueur, maître du monde.

Se pencha sur le porc, maudit, infect, immonde. Et, de ce même geste énorme et souverain j. jint il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.

Le porc regarde le Sultan « d'un regard ineffable » et meurt. L'empereur aussi meurt, le môme soir, et voilà que toutes ses victimes, peuples exterminés, villes brûlées, l'Europe un glaive au flanc, cinq frères sanglants, « tourbillon i de spectres, chaos de morts, montrant leurs « fers, leur sang, leurs plaies » , se lèvent contre lui etcrient: justice! etl'ombre répétait: justice! et le châtiment se dressait au fond de l'infini !

Soudain, du plus profond de la nuit, une bête difforme, un être abject, apparaît et crie : grâce ! C'était le porc.

Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent !

AlorSyOn vit apparaître la balance énorme de Dieu, et cette balance énorme portait :

Dans un plateau le monde et le pourceau dans Tautre.

Qu*arriva-t-il ?

Du côté du pourceau la balance pencha.

Car, dit une voix d'en haut,

Un pourceau secouru pèse un monde opprimé !

Si, par son excès môme, Tantithèse ne détruisait pas toute illusion, cette mise en scène d'une idée juste devrait être réputée sacrilège.

Cet apologue date de longtemps et vient de loin. Ony mettait moins de solennité en Perse autrefois. Le tyran, raconte le vieux poète, aide la bête mourante du pied ; son pied va en Paradis. L'apologue persan n'a pas de bien hautes prétentions, mais il reste dans le vrai et le moral.

Mourad a pitié d'un porc et il est sauvé. Maïs S*' Vitaline va en purgatoire pour s'être lavée une fois par semaine ( Vie de S^ Martin^ édition de Tours, 1849, p. 125). Saint Macaire fait sept ans pénitence pour avoir tué une puce avec colère {Fleur des Saints),

C'est le môme défaut de mesure.

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Les chefs-d'œuvre de la légende ont trait à S*" Elisabeth et à S* François. M. de Montalembert a consacré sa science et son style à refaire l'histoire de la Reine de Hongrie, et les Petites Hewrs de S^ François ont été traduites par M. l'abbé Riche. Relever le sentiment religieux, combler le vide des cœurs, les deux écrivains annoncent ce but.

S* François va nous donner une belle image de la providence.

f Un jour que S* François faisait route avec le frère Massée, ce frère, étant arrivé à un endroit où le chemin se partageait en trois branches, dont l'une se dirigeait vers Florence, une autre vers Sienne et la troisième vers Arezzo, se retourna vers le saint et lui dit : 4 Père, quelle route prendronsnous?

€ Celle que Dieu voudra, répondit S* François.

c Mais comment pourrons-nous connaître sa volonté? dit frère Massée.

€ Delà manière que je vais vous indiquer, dit le saint.

t Je vous ordonne, par le mérite de la sainte obéissance, de vous arrêter ici, de tourner sur vous-

même et de ne vous arrêter que quand je vous avertirai.

f Frère Massée obéit aussitôt et se mit à tourner. Se sentant bientôt ébloui, comme il arrive en pareil exercice, il tomba plusieurs fois à terre ; mais, comme S* François ne lui disait pas d arrêter, et qu il voulait obéir ponctuellement, il se relevait et recommençait à tourner. Enfin, au moment où il tournait avec le plus de rapidité: Arrêtez-vous, lui dit le saint, et le frère cessa de tourner.

€ Vers quel chemin vous trouvez-vous, demanda S*-François.

• Vers celui de Sienne, répondit frère Massée.

€ Eh bien ! reprit S* François, voilà la route que Dieu veut que nous prenions, et ils s y dirigèrent. »

{Fiorettiy etc., traduit par M. l'abbé Riche.)

Le vertige du frère Massée vaut la balance de V. Hugo pour représenter la providence. Le légendaire a pris son sujet trop bas, le poète trop haut. La foi, comme le génie, doit se tenir dans la mesure du vrai.

L'idée de miséricorde se déduit, dans notre époque , de hardies conceptions nouvelles de

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la philosophie et de la science J Le libre arbitre de rhomme et sa responsabilité personnelle ont été affirmés par le premier crî de la conscience en face du crime , affirmés par des lois terribles : Talio estod^ par des malédictions religieuses: Sacer esto. Mais à mesure qu'on a mieux compris rhomme et que la science a réuni plus de faits exacts sur les influences du climat, de la naissance, de l'entourage, de l'éducation, de la nutrition môme, la législation s'est adoucie, la pitié a gagné sur l'exécration, la responsabilité a été partagée, et la miséricorde s'est appuyée sur la solidarité. Un empereur de la Chine a dit : < Si le peuple^iommet un crime, je dois « en être réputé Tauteur,» La physique sociale moderne, résumant les enseignements de la statistique, ne parle pas autrement. « La société prépare le crime, le coupable l'exécute », a dit M. Quetelet.

Ce qui reste de volonté à l'homme au milieu de ces influences générales, suffit à la conscience et à la responsabilité individuelle, et la morale demeure entière. Mais la conscience universelle et la responsabilité sociale aussi sont engagées, et la morale s'élargit. L'homme

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n'échappe pas au remords, mais la société se trouve devant le devoir. La répression ne peut plus être une vindicte, elle doit devenir une expiation mutuelle, une réparation en commun, par l'amélioration des coupables, par la réforme des abus. Le crime est un symptôme de mal ou d'erreur ; le coupable doit être regardé comme le membre où la plaie se déclare, où le cancer a percé ; le vrai malade, c'est la société, et l'opération doit être double pour être utile : sur le membre atteint et sur l'économie entière; sinon, le chancre, extirpé ici, va repousser ailleurs. Mais la médecine préventiye est préférable encore; prévenir le crime vaut mieux que le réprimer et le corriger. L'hygiène sociale le pourra : « Au législateur appartient a la fixation du budget des crimes, comme « celui des recettes et dépenses du trésor » . {Essai de Physique sociale^ par M. Quetélet.) De là, ces tentatives de réforme du système pénal, et ce mot nouveau: système pénitentiaire; de là, ces circonstances atténuantes dans là loi; l'abolition de la peine de mort proclamée par les révolutions, demandée chez tous les peuples, réalisée par quelques uns; de là, des sentiments

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nouveaux de justice et de solidarité dans les lettres modernes.

Ouvrons les romans, entrons au théâtre ; ces idées y sont plaidées; mais trop souvent, mais presque toujours, le génie de la solidarité y embouche la trompette de l'archange exterminateur, le principe de la réparation fait appel à la destruction, et la miséricorde se traduit en imprécations contre la société entière. Est-ce ainsi qu'on prêchejustement une idée qui touche ail fond même de la conscience, à l'existence, même de la société? Nous avons fait une large part d'adoption aux idées ; tout ce que les écrivains -pouvaient nous demander, nous l'avons admis, nous leur accordons de plus le droit de peindre, dans leurs aberrations les plus odieuses, les effets que ces sentiments nouveaux produisent sur les masses, les caractères effrayants, lestypesde révoltés qu'ils engendrent: il est bon de sonder à fond les plaies, d'aller droit aux fantômes, d'éclairer les abîmes, pour connaître le danger, et avec le danger le devoir. Mais, à côté de ces protestations passionnées, auprès de ces mains de feu écrivant au milieu des tempêtes des mots terribles, il y aurait d'abord justice à

montrer non seulement les passions opposées, les intérêts hostiles, les extrêmes contraires, mais à peindre aussi les intentions justes,les généreuses acceptations du devoir, les aspirations fraternelles du progrès. Ce serait "peindre Tépoque, et la peindre entière. S'ilya de nos jours des forçats assez éclairés par la sombre lueur du crime pour comprendre la solidarité sociale,s'il y a de nombreux abus, d'iniques privilèges qui persistent dans la tyrannie, qui s'obstinent dans les préjugés, ne rencontre-t-on pas aussi d'honnêtes gens, des cœurs justes, des intérêts loyaux, des mœurs sages, qui acceptent les réformes, sont prêts à souscrire aux conquêtes du progrès, veulent harmoniser les devoirs nouveaux de la société avec ses droits éternels?

L'art doit se tenir daçis la justice ; et quand même ce beau côté se trouverait non pas dans les caractères," mais seulement dans les idées, non dans la pratique, mais dans les utopies, le devoir de l'art n'est-il pas de faire dominer la peinture d'une époque par l'idéal qu'elle comporte, comme un horizon au ciel large sur un paysage vrai ? L'idéal d'une époque est aussi de l'époque.

Chap. 1er. iMlSE £N SCÈNE "DE VIDÉE. 217

Une idée peut être exprimée autrement que par son énoncé dans une maxime, ou par son incarnation dans un personnage. Elle peut ressortir de l'effet général d'une situation, del'opposition des types qui la représentent, du choc des passions qu'elle soulève ; l'écrivain a le droit de mettre en relief tous les caractères saillants, criminels, passionnés ou ridicules, qu'une idée engendre ; de croquer ou de peindre toutes les physionomies où elle flamboie ou grimace; point n'est besoin qu'il fasse trôner dans le livre un héros qui en soit la représentation synthétique absolue; il est plus vrai, plus humain, plus artistique peut-être, de ne peindre que des hommes, diversement agités par cette lumière ou par cette fièvre ; puis, que le combat s*engage, que le nœud des passions se serre, que la fin le coupe ou le dénoue ! mais ne parlez pas de ce qu'a .>pensé l'auteur ; je ne vois que ce qu'il a fait. L'idée alors résulte de l'équilibre des oppositions, de la lumière qui jaillit du choc des caractè'res; l'effet moral du tableau dépend des points où le jour éclate, où la mise en scène fait pencher la balance. Ce qui compte, c'est ce qui domine; les intentions ne sont rien,

Timpression est tout; TeflEet général, conclusion vivante, est Tharmonie juste ou fausse, qui . sort de l'ensemble.

Eh bien ! qu'on ouvre ces romans réfonnateurs, ces épopées révolutionnaires ! Est-il besoin de citer des exemples où l'énoncé même de l'idée et l'effet général des inventions concourent à la négation de la conscience, où la solidarité sociale cÂi^lut à l'irresponsabilité individuelle, où dominent les héros de la révolte et du blasphème? Fautvïl en citer, où les meilleures visées n'aboutissent qu'à une harmonie générale contraire à l'honneur, où l'art sème les tempêtes? Je le croisinutile. Dans une question aussi brûlante, ma tâche n'est pas de faire le procès aux écrivains et de provoquer contre des hommes la sentence du public ; mais d'éclairer le goût de l'un et la conscience des autres • Qu'on relise ces œuvres bruyantes, qu'on en admette l'idée, qu'on les étudie avec l'intention d'y vérifier si ce qui ressort de l'ensemble des péripéties, du choc des caractères, est une moralité lumineuse en faveur de cette idée, quelle qu'elle soit; si l'invention dramatique reste bien dans la mesure de cette vérité admise, — et qu'onjuge !'

Chap. l^^.'-êMISË EN SCÈNE ^E VILÉE. 219

Ou je me trompe fort, ou, ce faisant, on aura vérifié une des lois morales de Tart, mesuré une des chutes des lettres françaises.

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