‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 4 sur 48 · I. - L'ACCUSATION · texte numérisé non relu

I. - L'ACCUSATION

La société va-t-elle se dissoudre comme au temps des Césars, ou parviendra-t-elle à s'assurer la paix dans la liberté? Jamais le dilemme ne s'est présenté aussi nettement ; il semble que le génie moderne emprunte aux révolutionnaires leur cri formidable : la justice ou la mort!

Les mœurs seules peuvent fonder la société.

Les bonnes mœurs sont à la fois le remède à la décadence et l'aliment de la rénovation. Car les chaînes de l'homme ont leurs attaches surtout dans son cœur :• qu'il se corrige, il sera libre ; qu'il soit juste , il vivra en paix ; qu'il aime ses semblables, il prospérera. Progrès industriels,

révolutions politiques, réforme sociale, sans la réforme des mœurs, rien ne vaut; sans le progrès moral, rien ne dure. La première condition d'existence des peuples est la vie morale.

Les conquêtes sur la matière servent aussi bien à la corruption qu'à la renaissance, sont instruments de despotisme autant que de civilisation. Que de merveilleux travaux n'ont pas signalé les premiers siècles du Bas-Empire! Le géant de l'industrie moderne précipitera à son tour la décadence, s'il n'est pas moralisé luimôme, si le cœur de l'humanité ne bat pas dans ses flancs, s'il manque au monstre cette âme qui est la justice et l'amour.

Un instinct sublime conseille à l'homme d'attribuer les chutes de la société à des erreurs et de demander la renaissance à la découverte du vrai : Tel Dieu, telle société. Plus qu'aucune autre peut-être, notre époque comprend cette loi humaine ; jamais siècle n'a remué plus profondément le sol des idées, n'a essayé plus de méthodes nouvelles, n'a jeté aux sillons plus de notions exactes et d'aventureuses théories, n'a plus souvent demandé, à d'audacieuses semailles, à des greffes hardies, le fruit nouveau :

§ I. — L'Q^CCUSATION,

une conception générale en rapport avec la science et les libertés modernes. S'il ne fallait que des idées poul* assurer le bonheur des peuples, dans toutes les granges de l'esprit humain, sur le fumier de toutes les écoles, il se trouve assez d'idées pour alimenter le progrès pendant un siècle ! Mais l'idée est comme une nourriture : elle contient la force, la santé, la vie ; elle n'est ni la santé, ni la vie, ,ni la force; il faut qu'elle soit appropriée au sujet, assimilée par des organes sains, purifiée par un air vif, pour pouvoir circuler, sang généreux, dans les veines du corps social. Les mœurs sont les idées digérées : la santé, la force, la vie de la société est dans les mœurs.

La réforme des mœurs, voilà le terme supérieur de la civilisation ; le devoir, voilà le couronnement de tous les progrès.

Notre siècle semble comprendre aussi cela. Jamais autant qu'aujourd'hui, les idées n'ont pris toutes les formes pour se mettre à la portée de tous les esprits, cherchant à pénétrer dans les institutions et dans les usages, au forum et au foyer, dans tout ce qui constitue la vie publique et privée. Sans parler de tant d'essais de

législation , depuis rautorisation du divorce jusqu'à l'abolition de la peine de mort; depuis la limitation des heures de travail des enfants et des femmes jusqu'à la protection des animaux; depuis l'instruction obligatoire jusqu'aux banques agricoles et ouvrières ; depuis les circonstances atténuantes iusqu'aux systèmes pénitentiaires, - que d'expériences tentées par l'esprit de théorie, dans fous les coins de la terre, et que de fois n'a-t-on pas vu de nouveaux Colombs traverser les mers, non pour chercher un monde incQunu, mais pour essayer une société meilleure sur un sol vierge !

Que d'institutions aussi, dues à l'initiative privée, dans ces sociétés d'assurances, de prévoyance, de secours mutuels, d'achat en gros des denrées alimentaires, de production en commun ; dans ces associations pour le travail, pour le maintien du salaire, pour l'épargne, pour la discussion des intérêts ou des droits ! que d'autres, dans ces congrès, ces meetings, ces cours publics, ces conférences comme on les appelle ! On dirait d'un réseau de paratonnerres sociaux qui commence à couvrir l'Europe et qui, en Angleterre, a permis d'améliorer de dix -p. c.

§ I. — Lo^CCUSAriON.

çn dix années la terrible situation dévoilée par la grande enquête. Les sodalités antiques, les gildes germaniques, renaissent, se multiplient et adaptent à toutes les prévoyances sociales Tesprit d'association de nos pères. Aux jardins dlsaure,aux cours d'amour, aux palinods de la conception, aux confréries de l'arbalète, aux chambres de rhétorique, ont sticcédé les sessions d'économie politique, les congrès des sciences sociales, les Trades- Unions, les sociétés internationales de la paix ou des travailleurs ; et partout, des enseignements de tout genre, des enquêtes de toute sorte, qui sont comme la méthode en action des libertés pacifiques I

Les lettres' suivent, ou vont en avant. La pensée aspire à diriger la marche, porte-flambeau de l'humanité. L'histoire se fait l'expérience des peuples ; la philosophie et la critique cherchent les hauteurs; un ensemble de sciences nouvelles, morales et politiques, commence à former l'utile faisceau de la Physique sociale. Enfin, la poésie, le roman et le théâtre s'efforcent de vulgariser les idées, de les assaisonner, pour ainsi dire, pour les rendre d'une digestion facile à chacun.

8 LIV. pr. — LA QUESTION.

Les autres livres s'adressent au petit nombre; la littérature proprement dite parle à tous; et quelle puissance dans cette faculté de l'art d'incarner une idée, une réforme, une utopie, un rêve, en des types charmants ou vigoureux; de donner la parole et l'action, l'esprit et la beauté, la chair et l'os, aux hommes de l'avenir, dans l'illusion du présent ; de faire vivre les lecteurs au milieu de mœurs nouvelles , d'amis supérieurs, comme dans une société modèle ! Le roman et le théâtre ont abordé cette œuvre avec une ardeur jusqu'alors inconnue , adopté cette mission avec une audace rare. Prédication attrayante de l'émotion, plus forte que toutes les chaires et toutes les tribunes ! apostolat du rire et des larmes, qui forme à son gré le cœur des hommes f

Le public s'associe à ces efforts. A quelle époque a-t-on plus généralement senti le besoin, compris le devoir, de s'occuper des choses de l'esprit et de la chose publique ? Des milliers de citoyens entourent les tribunes nouvelles, prennent part aux débats de. l'idée et de la science ; la femme y accompagne son père ou son mari, y mène ses enfants, et des millions de

§ I. — LoéCCVSAriON,

lecteurs répondent à Tappel des publications à bon marché, de sorte que lancien mode de fabrication du papier commence à ne plus suffire et qu'il n'est pas trop de toutes les merveilles dB la mécanique, de toutes les forces de la vapeur, pour satisfaire à cette demande de ce que Dante appelle il hen dello 'ntelletto.

Merveilles industrielles, abondance d'idées et de lecteurs, volonté, intelligence et conscience, toutes les forces de l'activité humaine sont réunies, et il semble que l'Europe puisse défier la décadence !

Ne nous hâtons pas de triompher : la médaille a son revers.. Pourquoi donc le despotisme est-il possible encore et pourquoi la corruption va-t-elle croissant avec la misère? Qui parle de paix? la guerre politique est partout, les guerres d'indépendance commencent à peine, la guerre sociale a été déclarée.

10 LIV. 1er. LA QUES7I0N.

Pendant que les amis des conquêtes pacifiques accusent de ce danger Tignorance des classes riches, l'entêtement des privilégiés, dernières causes de tyrannie, d'autres voix s'élèvent du sein de la conscience publique, s'en prennent aux apôtres mêmes de l'idée, accusent de perversion et d'immoralité h plus puissant organe de rénovation : la littérature. • -

Le travail est en crise, dit-on, l'idée est au chaos, soit ! mais la littérature corrompt. Les classes industrielles sont lentes à s'initier, à céder aux intérêts généraux ; les masses ouvrières s'éclairent moins qu'elles ne se passionnent ; mais la classe littéraire est ignorante des conditions morales de sa propagande. La faim des idées, la soif de la justice tourmentent les peuples : les marchands du temple leur vendent du poison. Les mœurs seules peuvent sauver la société : l'art, ce grand médecin, sophistique les mœurs, pousse à l'ivresse, conspire avec la corruption. Qui donc éclairera les intérêts, convertira les privilèges, transformera les classes et les institutions, si les éclaireurs font la nuit, si les prédicateurs prêchent mal, si les réformateurs sèment la mort? Le Titan de l'in-

§ I. - LoéCCUSATION, 11

dustrie peut être attelé au char de la justice, ridée peut féconder sa confusion ; mais quelle puissance reste-t-il aux philosophes, aux savants, aux critiques, aux hommes d'État, si les écrivains, qui tiennent les masses et les femmes, trahissent l'œuvre, servent la décadence par la démoralisation? Il est des peuples libres, des nations jeunes, qui s'essaient au lent travail de la science et du progrès ; mais la civilisation moderne n'appartient pas à un peuple, elle est européenne et le Continent est solidaire. Les peuples libres ne resteront pas à l'abri delà contagion qui menace les grands peuples.

La littérature française surtout est mise en cause.

Trois grands siècles littéraires, le xvi% le xvii% le XVIII", ont donné aux lettres françaises une influence que la révolution de 1789 a rendue universelle. Partout où la langue de la France est comprise, son théâtre règne, et, aux derniers confins de la société, dans les deux mondes, les derniers livres qu'on trouve, à côté de la Bible, sont ses romans, traduits dans toutes les langues. Qu'a fait la littérature française moderne de ce magnifique héri-

lf> LIV.. l«r. — LA QUESTION.

tage, de ce pouvoir séculaire de rayonnement?

La littérature française est accusée d'immoralité.

Les peuples auront-ils toujours besoin de Pythonisses ou de chefs de file? Il faut espérer que non. Un jour viendra où ils se sentiront majeurs, ne demanderont leurs lumières qu'à leur raison, n'attendront de personne le signal de l'initiative, cultiveront les arts et les lettres d'après leur propre génie, sans s'inquiéter s'ils y sont inférieurs à d'autres peuples, et préférant être eux-mêmes.

En attendant, pourquoi faut-il que les bienfaits d'un législateur, la gloire d'un nom, les lumières d'un siècle, littéraire ou scientifique, confèrent à la dynastie d'un grand homme ou au peuple héritier d'un grand siècle, une autorité indiscutée, une prépondérance dangereuse, et que la coutume de l'héritage s'étende {^ux plus graves intérêts de la civilisation et sanctionne ce droit au mal qui laisse sortir, de Clovis , les rois fainéants ; de la grandeur de Rome, le Bas-Empire; do lai patrie de La Boétie et de Voltaire, la littérature du demi-

§ I. — LQ4CCUSA7I0N, 13

monde? Quand donc la France, quand donc les peuples n accepteront-ils ces successions de la gloire que sous bénéfice d'inventaire? La lutte des empereurs, puis des penseurs, à partir de Henri IV jusqu'à Jean Huss, avait placé l'Allemagne à la tête de l'Europe : l'Allemagne, outre son Guttemberg donna à l'Europe Luther, ce Cromwel de la liberté religieuse, et la charte des paysans, ce modèle des Droits de l'homme. La révolution d'Angleterre avait* donné à son peuple le haut du pavé : l'Angleterre, sans compter ses astronomes et ses économistes, donna à l'Europe la philosophie de la tolérance et le modèle du gouvernement représentatif : Voltaire et Montesquieu. La France, que tant de siècles ont à son tour mise au pavois, verra-t-elle sa littérature dévaster sa gloire, anéantir son influence, et ne produirat-elle que le césarisme et le réalisme, décadence politique et morale ?

L'influence étant incontestable, si l'accusation n'est pas contestée, l'immoralité des lettres françaises prend les proportions .d'un danger social.

14 LIV. 1er. L^ QUESTION,

L'accusation est-elle juste?

L'accusation vient de la France elle-même, et c'est déjà un honneur pour elle que rien ne puisse être dit sur ce point qui n'ait été hautement proclamé par la conscience de ce peuple, dont une partie au moins ne veut pas qu'on fasse un mauvais usage de sa gloire.

L'accusation est générale ; elle part de toutes les tribunes et s'adresse à tous les partis; la société entière la porte : l'Académie comme la magistrature, la presse comme le public, le théâtre lui-même et le roman. Il n'est point de régime qui n'ait sévi, point de chef d'école qui n'ait comparu à la barre. La renaissance des lettres fut à la fois romantique et catholique : M. de Montalembert est accusé comme M. V. Hugo , et les petits romans catholiques comme les longs feuilletons du romantisme. Les romantiques sont partis, les uns de la religiosité, les autres du scepticisme, pour aboutir à la « religion du progrès » ; cette école est incri-

§ I. — Lc^CCUSATION. 15

minée dans ses phases diverses. Le romantisme a un fils naturel : le réalisme ; le réalisme est sur la sellette, et son père le défend à peine. Une école a réagi contre ces erreurs, et son rapide succès ne fut pas une des moindres protestations du génie de la France : ce caractère, ce Lut , cet encouragement n'ont pas défendu « l'école du bon sens » des mêmes chutes, ni ses chefs des mêmes accusations. Un fait montre combien est générale cette impuissance ou cette confusion : un sujet a été mis cinq fois à la scène par les diverses écoles, il a attiré le reproche d'immoralité à Marion de LormCy à la Dame aux Camélias^ à Rédemption, Que le réalisme ait surenchéri sur la donnée du roman- 'tisme, cela est d'un digne fils ; mais, c'est l'écrivain catholique qui a été le plus loin, et l'école du bon sens n'a pu essayer la contre-partie de ce thème, sans que le contrepoison du Mariage d'Olympe et des Faux ménages ne fût déclaré suspect.

L'accusation e^t fondamentale. Ce ne sont pas les écrivains seulement, ni les œuvres qu'on met en question; le réquisitoiTe remonte aux systèmes, et, sauf pour l'école du bon sens.

UV. I*'. — LA QUESTION.

avant qa*elle ne subit l'influence d'un milieu malsain et ne se rapprochât du romantisme^ les principes mômes sont regardés comme la cause du mal.

Qu'on ne pense pas qu'il n'y ait là qu'une . lutte d'opinions, que des calomnies réciproques de partis. Souvent le verdict a été porté par un parti contre lui-même , au nom de ses intérêts les plus saints. Paul-Louis Courier est d'accord avec M. Nisard, Armand Carrel avec l'Académie, Proudhon et Gustave Planche avec M. Veuillot, contre les romantiques, et c'est un ministre catholique belge qui a prononcé contre certaine littérature catholique ce mot terrible : qu'elle nous prépare des générations de crétins!

Les intentions mêmes ne sont pas en cause ; jamais la mission des lettres ne fut plus lar^ement comprise par les écrivains, plus généL lement acceptée par le public ; c'est en voulant civiliser qu'on démoralise; la faute est une erreur : erreur des écrivains , erreur du public qui met en eux sa confiance ; et le danger s'en accroît, car l'erreur est plus à redouter que la trahison.

L'accusation n'est pas acceptée cependant.

5 I. — Lq^CCUSATION. 17

D'ardents avocats prennent la défense de la littérature et du goût public ; les œuvres réprouvées sont réputées chefs-d'œuvre et leur principe est déclaré le feu sacré des lettres en progrès.

Qui faut-il en croire? Nous n'avons à en croire personne. Nous avons h juger. -

Mais, comme nul ne peut supposer la mauvaise foi, le parti-pris, la calomnie intéressée, la noire e^vie chez toutes ces magistratures qui blâment, non plus que les intentions perverses, la corruption systématique, l'exploitation préméditée du vice chez les écrivains qui se défendent, force est bien d'admettre, comme thèse générale, raison d'être de cette étude, que la question est obscure, que la science n'est pas faite, que les juges ont perdu le premier sentiment du goût, ou les écrivains le premier secret de l'art. Dès lors, quel devoir de dégager la vérité ♦ des nombreuses protestations qui honorent la France, sans la relever! Quel devoir d'éclairer les écrivains et le public, et de couper, s'il se peut, dans sa racine, ce mancenillier littéraire !

Faire entendre la voix de la morale à un siècle dont la conscience est troublée jusqu'en ses profondeurs, à une littérature, jouet d'une confusion plus grande encore, et qui, loin de porter la lumière dans le chaos, semble l'exploiter comme une mine de richesse et de gloire! l'entreprise est faite pour arrêter les plus hardis. Faudra-t-il prendre à partie les illustrations de l'époque, mettre en jugement des célébrités universelles, discuter en face les Princes des lettres : Quoi Ubras in duce summol Faudra-t-il, ce qui est pis peut-être, ébranler le crédit desEothschilds de la propriété littéraire? Nul n'est justiciable que de ses pairs : où sontils les Platons pour disputer, « nouveaux athlètes, le prix à Homère? » ^ Est-ce possible

1 Expression de Longin.

d ailleurs et qu'y gagnerait-on? Des considérations, si élevées qu'elles soient, des conclusions, si justes qu'on les suppose, changerQutelles l'esprit des écrivains et le goût du public, leur juge, devenu leur complice?

Depuis vingt ans, à plusieurs reprises, un groupe d'hommes éminents a pensé autrement. La rédaction de la Revue des deux Mondes en 1855, l'Académie française en 1856, l'Association internationale pour le progrès des sciences sociales en 1865, ont pris l'initiative et la responsabilité de ce devoir. Constater hautement l'accusation, appeler le procès, s'instituer le jury de la conscience publique, affirmer avec elle les droits de la morale, on l'a osé. C'est qu'il n'est pas besoin d'être Platon pour prendre la défense des bonnes mœurs. Nul, si grand qu'il soit, n'a le privilège de l'impunité devant la morale éternelle. Les hommes les plus illustres ont à rendre le compte le plus sévère, et le siècle n'attend pas que ces rois soient au sépulcre pour juger leurs œuvres. Quand on s'arroge la mission de former l'âme de ses semblables, d'approvisionner l'esprit humain d'idées et de sentimonts, on est soumis à toute heure au contrôle

de ses cKents, à la surveillance de l'hygiène publique. Il y a quelque chose au dessus de la gloire : le devoir; au dessus du succès: la justice. La plus humble conscience juge en face' le plus grand génie !

Mais à quoi bon? Est-il possible? Dans quelles vues?

Nous avons vu Timportance du sujet; nous ne pouvons y entrer sans déblayer des questions préalables.

Un des premiers symptômes du trouble moral de la littérature française est la négation de la question elle-même. Après l'Antiquité, après toutes les philosophies modernes, en plein XIX' siècle, il n'est pas encore permis de demander : où est la morale dans les lettres? sans que le problème soit contesté, non pas dans son opportunité seulement, ou son utilité, mais dans sa possibilité même et dans son essence. Aussitôt, le principe est opposé au principe : on reconnaît bien la fonction de l'art, mais on prétend que les règles en sont Jimpos-

sibles à établir ; que le talent et la liberté sont les seules conditions de moralité: que le moral, c'est le beau; que Tœuvre dangereuse, c'est Toeuvre mauvaise; qu'un chef-d'œuvre n'est jamais immoral; que tout ce qui plaît civilise; que toute admiration est saine, et qu'il faut admettre — le mot a été prononcé — les Sacchanales du génie!

C'est ici iju'on a pu voir la profondeur du mal et l'abîme ouvert tout entier. Quand de pareilles doctrines se produisent, quel esprit droit peut contester encore Vutilité de notre étude?

La nature entière a des lois, que, sous peine d'impuissance ou de péril, chaque science doit connaître pour s'y conformer. Qu'un ignorant essaie de préparer des agents chimiques ou de diriger une machine, il s'expose à produire des poisons ou ù^e explosion, il s'empeste ou se tue. La physiologie et l'hygiène calculent les lois de la physique sociale : on suppute la quantité d'albumine, de caséine, de phosphore, etc., que doivent contenir les aliments pour entretenir, dans un état de santé, même le cerveau des générations, et l'on peut dire de ces

sciences ce qu'Aristote a dit de la politique, qu'elles font partie de la morale. Mais les règles de lart! qui peut les établir? Mais .l'artiste ! qu a-t-il à craindre de préparer de dangereuses mixtures ou de pravoquer des explosions criminelles?

Les astres ont des lois, que l'homme découvre, que la science établit. Maïs des lois au talent 1 des règles au génie ! L'art çst-il donc une chose humaine?

Les lois de l'art existent cependant, et, comme pour toutes les autres lois, on ne peut y manquer sans porter à l'harmonie générale un trouble, qui est le mal. Mais ces lois ne s'établissent point, elles sont le seul flambeau qui soit inutile aux vierges folles ! « Le talent « est la loi suprême ! »

Que dirait-on d'un maître d'hôtel qui voudrait tenir table ouverte, san^ savoir distinguer la viande saine de l'autre, le morille du champignon vénéneux? Mais, quand un homme trouve à sa guise le métier de nourrir l'esprit et le cœur de ses semblables, quand surtout la gloire de son pays a placé sa littérature si haut dans l'estime ou- dans la vogue des nations,

qu'au premier bruit le chétif inconnu d'hier s'adresse au monde entier, qu'a-Ml besoin d'autre chose, en vérité? et viennent donc les pédants lui dicter les règles de son art!

Horace savait cela :

Ludere qui nescit, campestribus abstinet armis;... Qui nescit, versus tamen audet fingere; quidnif

Certes, la liberté est une condition essentielle de l'art; au poëte, comme au savant, comme & l'humanité entière, le critique, le philosophe, l'homme d'État doivent crier sans cesse : En avant ! et le mot de la politique de Danton est aussi celui de l'apostolat des lettres : Quidlibet andendi^ dit Horace. « La liberté est la vive et « féconde source de l'éloquence » dit Longin.

Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.

dit Homère, traduit par Boileau.

Mais la liberté n'est pas le hasard d'une marche vagabonde dans la nuit; la civilisation ne sort pas fatalement du chaos qu'on remue ou de la confusion qui s'agite ; l'audace ne suppose ni l'ignorance, ni le désordre. Le bien est offert à l'homme comme le résultat et le prix du dé-

s II: - QUESTIONS "PRÉALABLES, 25

veloppement de ses facultés libres, selon les lois naturelles. La liberté dès ténèbres ou de la folie, de Tignorapce ou de Vimmoralité, n'est pas la liberté. « C'est quand ou a toute liberté qu'il « sied de garder toute piesure » , dit V. Hugo ; ajoutons : « et d'étudier lés moyens d'en faire < bon usage. »

On confond trop souvent la liberté, sœur de la science : conjii/rat amicè^ avec le droit absolu du sentiment individuel, fils de lui-même. Le sentiment est une des facultés humaines; mais, il n'est pas le seul organe du beau, l'unique créateur de l'art. L'homme a bien quelque peu de raison, je suppose, et il peut (on m'accordera cela) entendre quelquefois sa conscience. Seul, le sçmtimçut ne s'élève guère au delà de l'instinct. Devant l'iustinct artistique, la raison et la consciencedoivent-ellesabdiquer?Leshommes comparent,leurs sensations, réunissent les données de l'expérience et arrivent à une science desfî^itâ exacts. Ils raisonnent, ils discutent les choses de l'esprit, et ils s'arrêtent à des séries de syllogismes, de théorèmes, d'axiomes, qui font la logique ou l'algèbre, la psychologie ou la géométriô. Leur conscience aussi se met parfois

20 LIV. I«r. — LA QUES7I0S.

d*accord et ils s'entendent sur bien des points de morale; cela s'est vu. Mais, quand il s^agit d*art, constater les données des sens, de l'esprit, de la conscience; discuter, s'instruire . mutuellement, fixer les points acquis, tout cela devient impossible ! La liberté du génie ! le sentiment individuel! l'instinct personnel! voilà la seule règle, l'unique méthode ! Qu'est-il besoin d'allumer la lanterne?

Rien n'est purement individuel dans la nature; tout participe à la vie générale. L'art ne sort pas, tout armé, du cerveau d'un Jupiter de talent: il se forme de générations en générations, comme les richesses publiques, comme les germes du progrès. Un homme peut résumer un siècle, c'est le siècle qui l'a préparé, c'est la science du passé qui Ta nourri ; s'il prête à son temps l'éclat de sa pensée, c'est des entrailles mêmes de son époque qu'il tire la moelle de ses œuvres. Si donc les lois de la raison et de la conscience n'ont rien à enseigner au génie, qu'il leur permette au moins de former le goût général, aussi nécessaire que lui à Téclosion des chefs-d'œuvre. Pour livrer l'art à l'unique sentiment de l'ar-

tiste, il faut rompre avec la méthode rationnelle et la vie générale.

L'éducation accumulée des siècles, l'influence synthétique de l'époque, se borneraient-elles h être senties ou subies, sans pouvoir être étudiées? s'imposeraient-elles à Tinstinct comme un perfectionnement physique d'une race d'animaux? Ou forment-elles le trésor raisonné de l'esprit humain? Si l'art en était à ses premiers essais, encore faudrait-il en demander les premiers secrets à toutes les facultés de l'homme, et, quand même le sentiment serait son seul prophète, ses révélations pendant le§ siècles auraient bien quelque valeur d'expérience. Après la méthode rationnelle, va-t-on abandonner la méthode expérimentale de l'histoire?

On ne peut nier la possibilité des règles morales du beau, sans nier la philosophie de l'art, et, avec elle, l'esprit humain, qui est expérience autant qu'instinct, science autant qu'intuition, conscience autant que sentiment; l'esprit humain, qui ne s'élève au dessus de la brute que par cette prérogative de l'examen philosophique.

28 LIV. 1er. LA QUESTION.

Le paradoxe va plus loin. Le moral, c'est le beau, dit-on; le beau est civilisateur par luimême, tout chef-d'œuvre est utile, toute admiration est saine. — Et^aest logique : si le sentiment est infaillible, son produit est indiscutable.

Oui, le beau est essentiellement moral par les nobles impressions qu'il produi t sur l'intelligence qu'il élève, sur le cœur qu'il grandit, sur l'être entier qu'il développe et féconde. Mais, même dans l'ordre physique, si le beau est toujours le beau, il n'atteint ce but qu'à des conditions de santé morale de l'esprit qui le contemple. Dans les œuvrpi^ d'art qui sont à la fois du domaine de la matière, de l'esprit et de la conscience, le beau n'obtient ce résultat synthétique qu'à des conâitions plastiques, philosophiques et morales, que -^eut indiquer l'analyse. Toute œuvre d'art qui ne réunit pas les caractères du beau dans ces trois ordres inséparables, n'est pas un chef-d'œuvre. Est-ce là ce qu'on veut dire? Non, sans doute. De deux choses l'une cependant : ou l'objection se réduit à une tau-

tologîe; ou Ton attribue au beau plastique une puissance qui n'appartient qu'au beau dans sa triple essence, l'on exclut la conscience d'un des plus grands sacerdoces humains. — « Le « beau et le laid remplaçaient pour elle le bien a et le mal, » dit dk' romancier d'une de ses héroïnes. Cette doctrine est tout naïvement l'apologie des sens, la négation de l'ordre moral» la déification de la matière.

Toute admiration est saine ! Je ne l'accorde même pas pour le beau dans la nature : l'admiration qu'il excite n'est saine que pour l'esprit droit, pour l'âme pure. Dans l'art, la puissance du beau est complète, elle s'exerce même sur les consciences malades, sur les mœurs malsaines; mais, pour produire ce sublima effet, le beau doit être complet, et les œuvres quj .ne sont belles que par la forme sont d'autaiir^îûs dangereuses que ce prestige est pli^s grand et que le vice moral s'y cache sous pSis de séductions plastiques. « Plus ces vers sont beaux, dit « Platon, plus il est dangereux qu'ils soient « entendus. »

Combien plus dangereuse cette admiration, si l'œuvre réunit les conditions plastiques et

30 LIV. h*. - LA QUESTION,

intellectuelles, sans les conditions morales ; si une belle forme, mise au service d'une idée grandiose, trompe et corrompt, comme un professeur éloquent qui enseignerait la justice à ses élèves en les enivrant de liqueurs fortes ou de spectacles obscènes ! fSi une telle œuvre est un chef-d'œuvre, c'est un chef-d'œuvre immoral I Je dénonce cette théorie de l'infaillibilité du beau comme la plus sophistique et la plus perverse qui puisse menacer les lettreâj Oui, il est des œuvres, comme des femmes, qu'il est d'autant plus dangereux d'admirer qu'elles sont plus belles et plus spirituelles; ce sont celles qui ont les charmes de Dalila ou de Circé. Comme chef-d'œuvre accusé d'immoralité, on cite Rabelais. Rabelais est grand et moral en tous les points, sauf en un seul, le plus élémentaire de tous. Rabelais dominait son époque du haut d'une . philosophie et d'une morale supérieures; il n'est pas une de ses grandes scènes où l'on ne sente qu'il possédait le secret qui semble aujourd'hui perdu. Mais Rabelais redoutait le bûcher d'Etienne Dolet ; il emprunta au siècle de François P' ses licences pour en couvrir les hardiesses d'un génie droit, et il

semble que, forcé à cette concession, U ait préféré manquer à l'A^B C de son art, pour sacrifier le moins possible de ses lois morales et pour que l'on comprît mieux que le sacrifice n'était pas de l'ignorance : ses préfaces en témoignent assez. J'accuserai donc son siècle avant tout, j'accuserai l'intolérance et la persécution, mêlées aux débauches d'une cour frivole. Mais j'ai beau admirer, dans Rabelais, les j considérations les plus nobles, des éclats de V pensée sublimes, sur l'éducation, sur la solidarité des êtres, sur l'infinie fécondité de la science, contre la guerre, contre les superstitions, etc., etc.; j'ai beau admirer dans son œuvre une série de scènes de mœurs, dignes des plus grands comiques et des plus grands moralistes, et en même temps une force de style qui frappe la langue au bon coin, une verve intarissable qui sert ou venge la justice. Il y manque une des conditions morales du beau: la convenance des détails, la chasteté du style ; ce défaut, que La Bruyère appelle « le charme de la canaille », a sauvé la vie à l'auteur, mais il a privé la France d'un véritable chef-d'œuvre. Car je n'hésite pas à dire que

cette grande œuvre ne pourra être rangée au nombre des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, que lorsque de nouveaux Diascévastes auront remis au creuset l'Homère comique de la France. On insiste au nom de la liberté du génie : t Le génie chante, comme Toiseau, comme il « peut, comme il veut: Spiritusjlatuii vult; il a suffit qu'il traduise sincèrement les agitations «f de son âme ou de son temps, qu'il soit de son « époque, qu'il ait de bonnes intentions; que « peut-on lui demander de plus?» — Je demande de plus au génie qu'il connaisse son art. Il y a quelque chose au dessus du génie, c'est la science et la conscience. L'oiseau, quelque beau que soit son ramage ou son plumage, est un animal, et le génie n'est pas toutàfait cela cependant, pour n'écouter que ses instincts. Le génie a des devoirs comme le plus humble mortel, et plus que personne ; son premier devoir est de s'éclairer sur l'usage qu'il doit faire du dénier sacré. Quand on veut être apôtre, le moindre soin n'est-il pas de connaître les voies et moyens de l'apostolat? La science, la science morale de l'art/ peut seule investir le génie de ce droit au sacerdoce. Le génie inculte est un profane dans

le temple, le génie immoral^ un sacrilège. Il serait trop facile à de prétendus virtuoses d.e se livrer à toutes les excentricités de l'époque, à toutes les divagations du dérèglement, sous prétexte de génie. — « Avoir de Tordre! c'est « cela ! dit Kean , et le génie, qu'est-ce qu'il défi viendra pendant que j'aurai de l'ordre? » — Le génie ne vit pas du désordre, il s'y dégrade. Le génie n'amnistie point, il oblige. Ce prétendu droit de se livrer à toutes les débauches, de se chanter soi-même dans tout ce qu'on devrait se cacher à soi-même, qu'a-t-il produit? Des génies avortés, des œuvres qui ressemblent plus à des liqueurs fortes qu'à un vin généreux, des artistes dont l'inspiration parait plutôt Tivresse d'un prêtre de Bacchus que la passion d'un être intelligent, des génies qui se contredisent toute leur vie, chaque jour, ou qui dans l'âge mûr maudissent l'œuvre de leur jeunesse et voudraient retirer ce poison de la cilrculation littéraire ^ Sont-ce là les chefs-d'œuvre dont la

i Lamartine a dit du Chatterton d'Alfred de Vigny ; - « Ah ! combien, depuis, ne 8*est-il pas accusa d'avoir plaidé cette cause absurde.... Il avait senti, il n'avait pas pensé... Les grands poètes doivent surveiUer leur sujet. »

morale soit infaillible, dont l'admiration soit saine? Le génie sans la science morale n'est pas une lumière, c'est la torche de Catilina ou de Messaline. Bacchanales pour bacchanales, je préfère celles du vice, celles qui ne permettent aucune hésitation au mépris, celles qui se cachent elles-mêmes dans un mystère honteux, celjes qui ne sont possibles qu'à l'ivresse, à celles qui semblent le culte de l'art, qui s'étalent dans le temple des belles-lettres, au nom sacré d'une civilisation éclectique! Les orgies de mauvais lieux sont moins à craindre que les bacchanales du génie !

On a dit mieux : « Je crois qu'il n'y a que a nous, artistes, d'honnêtes gens » dit un romancier célèbre^. C'est logique encore : si l'instinct artistique est la science infuse, pourquoi ne serait-il pas la sagesse innée? Le talent est la loi suprême. Désordre, génie, vertu, telle est la triade divine de l'art moderne. L'art est Dieu, et le désordre est son prophète.

Pour les esprits naïfs qui croient à l'étude, le génie devrait s'éclairer et se moraliser, avant de civiliser les autres ; se faire homme, avant

1 George Sand.

s II. — QUES7I0NS PRÉALABLES. 35

de prêcher les hommes. Boileau a dit cela simplement, brutalement , en un vers , comme s'il ne se doutait pas des droits du génie :

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

Des considérations politiques ont été souvent mêlées à ce débat, c'était avec raison. Les mœurs ont une telle influence sur la conduite des États, sur les destinées des peuples, que, si les arts peuvent se tenir au dessus des partis, leur action ne s'arrête pas devant la politique, quelque haute que soit la muraille dont le despotisme l'entoure. Mais les chutes de la liberté, non plus que les agitations de l'époque, ne pourront jamais excuser l'écrivain, dont le premier devoir est d'être assez fort pour résister à ce qui- peut dégrader son art. Ne serait-il pas vrai au contraire que les erreurs et les vices de la bohème littéraire entrent pour quelque chose dans les. succès de la bohème politique; que les fausses morales préparent les défaites des peuples; les gloires malsaines, les tyrannies ; et les prédications maladroites, les révolutions avortées? Que chacun prenne dans les calamités nationales sa part de responsabilité, et qu'on nous dise si un' milieu littéraire énervant n'en-

gendre pas d'abord la confusion des esprits » puis la corruption des cœurs» enfin la servitude de la patrie ^

Quand le statisticien » quand l'économiste voit le nombre des délits et des crimes s'iwcroltre, dans les classes nécessiteuses, avec le prix des subsistances, il se croit en droit de remonter à des causes physiques, comme la disette des blés, les effets de la guerrre, etc. ; à des causes morales : l'ignorance des lois économiques, la mauvaise répartition des richesses , et il accuse le fléau que ces diverses causes engendrent : la misère. Et quand ce siècle voit la corruption des mœurs et la confusion des idées, mères du despotisme, grandir dans les classes qui lisent, sous l'influence d'une littérature accusée d'immoralité, il n'aurait pas le droit de suspecter l'épidémie des romans, la pestilence du théâtre ! C'est un droit, au contraire, et c'est un devoir de mettire en cause la misère morale de la littérature.

i Pas un mot n*a été changé à ce paragraphe écrit il y a plusieurs années.

m. — LA QUESTION

La confusion s'est faite à tel point que la question, non seulement a pu être niée, mais n a pu être bien établie.

Ce ne sont pas les idées qui sont à juger, mais la manière de les mettre en scène. Ce qu'il faut chercher, ce n'est pas quel est le vrai moral dans la philosophie, mais d'où vient l'effet moral dans les lettres.

L'Académie des sciences morales et politiques, prenant part à la protestation générale, mit au concours de Tannée 1856, la question suivante : « Exposer et apprécier l'influence qu'a pu avoir « en France sur les mœurs la littérature con- « temporaine , considérée surtout au théâtre et « dans le roman. »

La question semblait claire; mais l'exposé des motifs demandait que l'examen portât particu-

38 LIV. 1er. LA QUESTION.

lièrement sur « les erreurs et les fausses doctrines » propagées par les lettres : l'ouvrage couronné fut un réquisitoire contre « les erreurs révolutionnaires et les doctrines socialistes» .

Au même moment cependant, paraissait un autre réquisitoire. Feuerbach avait dit : « Toutes a les idées fausses qui sont dans le monde mo- « derne en fait de morale sont venues du chrisflf tianisme. » Proudhon consacrait trois gros volumes à prouver que « l'église ne possède en « fait aucune doctrine morale et que, par la na- « ture de son dogme et par l'esprit de sa disci- « pline, il est impossible qu'elle eu produise « une », et il faisait remonter jusqu'à la doctrine catholique , jusqu'aux erreurs de l'église, la responsabilité de la dépravation de la littérature, même anti-catholique.

Nul écrivain ne s'est élevé aussi vigoureusement contre l'immoralité des lettres modernes ; comme l'Académie, Proudhon constate le péril, cherche le remède; mais l'Académie dit :1e coupable, c'est la révolution ; Prqudhon, au contraire : le criminel, c'est l'Église.

L'œuvre couronnée débute ainsi :

^ 11 n y a de légitime et solide morale que

« celle qui s'appuie sur un fondement reli- « gieux 1 » •

Mais j'entends aussitôt de grandes voix répondre :

« Quiconque a besoin d'un mobile religieux a pour faire le bien n'est encore que dans le « vestibule de la morale » , dit Straus. Et M. Guizot :

« Pour ceux qui ont fait des études philoso- « phiques un peu étendues, il est, je crois, « évident aujourd'hui que la morale existe 0 indépendamment des idées religieuses. »

L'Académie a couronné le livre de M. Poitou ; la justice impériale a condamné Proudhon, pour « outrage à la morale publique et religieuse » . Proudhon n'a gardé aucun ménagement envers les écrivains « femmelins » de son parti, mais il en fait remonter le mysticisme sensualiste à l'influence de l'éducation catholique et il crie à l'Église : « Eeconnaissez-vous « dans ces œuvres malsaines 1 » M. Poitou n'a pas touché aux œuvres accusées du romantisme catholique; aurait-il pu prétendre que ce sont les

ï Dît Roman et du Théâtre contemporain, par EuG. Poitou.

doctrines socialistes qui ont fourvoyé l'auteur de Rédemption ou d'une Vieille maîtresse^ ou qui menacent, dans des milliers de petits livres, de former « des générations de crétins ij ?

L'Académie des sciences morales s'est placée hors du débat, elle a produit œuvre de parti. •

Aurons-nous à nous prononcer entre l'Académie et M. Guizot, entre les juges de l'Empire et Proudhon ? En sommes-nous réduits à faire œuvre de parti, dans une question d'art et de morale? Non! Tous les partis étant accusés, c'est au dessus des partis, toutes les doctrines étant prises en flagrant délit de servir de matière à l'immoralité littéraire, c'est au dessus des doctrines que le débat se place. La question est artistique plutôt que philosophique. L'esthétique n'est pas la science de l'idée ; sans négliger le vrai, elle s'occupe surtout des moyens de le mettre en scène, des effets moraux qu'il produira.

Il ne suffit pas d'un thème juste pour qu'une œuvre soit belle et morale. Les conditions philosophiques de l'art, comme ses conditions plastiques, sont l'ordre du jour permanent de quiconque veut cultiver noblement les lettres ;

§ m. — LA QUESTION. 41

mais ses conditions morales ne doivent pas être confondues avec les autres et sont plus utiles encore. Si l'écrivain les ignore ou ne les suit pas, ridée de la plus haute justice, de la plus saine eflS.cacité, mal présentée, pourra ne produire qu'œuvre de corruption et de décadence.

Chaque école croit à ses doctrines, à leur action réformatrice , à leur puissance sociale : il importe à chacune de savoir par quels moyens ses écrivains ne trahiront pas son action, ne feront pas, du philtre bienfaisant qu'elle pense préparer, un breuvage mortel.

Au dessus des systèmes et des partis, par une loi, heureuse, nécessaire, sublime, se place la morale. Les philosophies comme les religions visent à ce but supérieur, se donnent cette mission suprême. Quelle est la prétention de toutes les églises en lutte, sinon de donner à l'homme la loi du bien , et est-il une école qui ne croie conclure à la meilleure règle de la vie? Si le matérialiste affirme la matière, si le philosophe nie l'autorité religieuse, c'est pour mieux assurer le développement régulier de notre être, pour mieux placer la société dans l'harmonie générale. La vérité seule est féconde,

42 LIV. 1er. — LA QUESTION.

nous le savons ; pour que les mœurs deviennent conformes à la loi universelle, il faut bien que la philosopliie ne lui soit pas opposée. C'est une étude supérieure, un problème capital, de savoir quel est le fondement philosophique de la morale. Mais ce n'est pas Testliétique qui doit le résoudre. La vérité absolue d'ailleurs n'existe pas ; la liberté est le premier mot de la loi des intelligences , et une certaine variété sera sans doute toujours nécessaire au mouvement de la civilisation : l'homme a le droit éternel de remettre au creuset ses idées, ses lois, ses mœurs. En attendant donc que la méthode, indiquée par Bacon et Descartes, arrive à former une opinion puissante sur le vrai moral, et tandis que les philosophes continuent le défrichement des idées, ne confondons pas la science de l'art avec la critique des doctrines, l'étude des lois morales du beau avec la chasse aux utopies, avec la recherche du vrai. Comme hommes, nous avons à respecter la liberté de nos semblables ; comme critiques, respectons toute idée qui se respecte, admettons à droit égal tous les thèmes sérieux, plaçons-nous sur un terrain commun à toutes les consciences : le but

civilisateur. Alors, jugeons les œuvres au point de vue de Tidée de l'auteur, et cherchons les lois qui donneront à toute idée la vitalité qu elle comporte, qui nous apprendront comment l'écrivain respecte ses lecteurs en servant droitement son opinion. Le problème, littéraire est là, il s'agit de rechercher les lois morales de l'art.

Cette question est au dessus des partis et elle importe à tous les partis. On ne peut la traiter dignement qu'en faisant abstraction de toute tendance politique personnelle. Elle se place même au dessus du talent, et chose plus difficile peut-être : on ne peut la traiter librement sans faire abstraction de toute préférence littéraire, de toute admiration artistique. « Ni la gloire « ni les richesses, ni les dignités, ni la poésie « enfin, dit Platon, ne méritent que nous négli- « gions pour elles la justice. »

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