INTRODUCTION
Le caractère sérieux du siècle où nous vivons, le retour vers les idées religieuses qui s'est manifesté dans toutes les classes de la société , ont contribué sans doute au succès d'un livre en harmonie avec ce mouvement intellectuel. On a donc oublié l'écrivain , pour n envisager que le but qu'il s'est proposé dans son ouvrage.
Les hommes religieux ont applaudi à nos efforts; ils ont senti, comme nous, que l'étude des phénomènes naturels devait nécessairement conduire à la connaissance des plus nobles attributs de la Divinité, à la manifestation de sa tonte-puissance. Ils ont vu également avec plaisir, mais sans étonnement, les recherches géologiques d'accord avec l'Écriture, nous conduire à penser que l'ère de la création de l'univers a été bien antérieure à celle du genre homain, dont l'origine ne remonte pas au-delà de sept mille ans.
Ces recherches annoncent encore, comme la Genèse,
VT
que la création de F homme bien récente à côté de celle de la terre, a été précédée par l'apparition d'un grand nombre de végétaux et d'animaux , qui après avoir successivement animé la surface du globe, en ont disparu pour toujours. La géologie, comme toutes les autres sciences, lorsqu'elles sont bien comprises , est donc un puissant auxiliaire de la révélation. Il ne peut en être autrement; car si la révâation est la vérité , les sciences ne sauraient se trouver en opposition avec elle.
Les hommes qui considèrent la Bible comme la parole de Dieu, ne craignent plus que l'observation des phénomènes naturels puisse mener à des conséquences contraires à la Foi. Les persécuteurs de Galilée seraient au moins humiliés de voir les découvertes de ce grand honune , dans lesquelles ils craignaient de rencontrer quelque danger pour la religion , devenues , comme les travaux de Kepler et de Newton , la preuve la plus forte de la puissance et de la sagesse infinie du Créateur. {Note a.)
Aussi avons-nous pris la plume avec une pleine conviction, non pour défendre les livres saints, ils n'ont pas besoin de notre appui; mais pour démontrer aux hommes qui n'ont pas le loisir de cultiver une science à son berceau, que les découvertes géologique.s sont loin d'être en opposition avec le récit de Moïse.
Nous le dirons avec douleur, nous avons été surpris , après les travaux récents d'Herschel, de Buckland et de
Wiseman , de voir un des plus savauts géomètres de notre époque , prétendre que la religion chrétienne est fatale aux études et ennemie de Vinstruction. Sans doute la religion a été et est encore ennemie de cette instruction qui n*a pas Dieu et la vertu pour fondement ; mais elle a toujours applaudi aux efforts tentés pour l'amélioration des hommes et le progrès des lumières. Elle a seulement attaché plus de prix à la science des devoirs qui forment et règlent le cœur, qu'aux connaissances qui peuvent exalter et égarer les esprits. Elle tient moins sans doute à créer un peuple de savants qu'un peuple de chrétiens et de frères , liés par une douce communauté de sentiments. Qui oserait l'en blâmer? L'Evangile n'a-t-il pas été le signal du plus grand développement moral et intellectuel qui ait régénéré la société. Avant son apparition , les esprits étaient plongés dans rignorance et dans l'erreur. Tout à coup transformés sons sa divine influence , ils se sont élancés , avec ce livre divin , vers des régions inconnues.
Comment ce qui favorisait alors le progrès des idées pourrait-il aujourd'hui l'arrêter? Ce serait une insulte pour la religion , ou pour l'esprit humain , ou pour tous les deux à la fois.
La religion ne peut pas être un obstacle au perfectionnement de rintelligence. Être en progrès n'est pas quitter une vérité pour une autre, c'est aller en avant dans la vérité. Pour cela , il faut un point de départ , d'où la raison
puisse s'élever vers ce qu'elle ne connaît pas encore. Ce point de départ, la religion le refuse-t-elle à Fintelligence? non, sans doute; elle le fixe et le détermine.
€e serait faire un singulier outrage à la raison, de prétendre que telle vérité , bonne pour tel siècle , n'est plus à la hauteur des siècles suivants. Dire que la vérité doit partager les variations que les âges apportent à l'intelligence , c'est la priver de son caractère d'immutabilité, c'est l'anéantir.
La religion , envisagée sous son vrai jour, loin d'avoir le triple caractère d'obscurité, d'entrave et de servitude que lui a si injustement imputé le savant dont nous avons déjà parlé , est au contraire la source de la lumière, du développement et de la liberté, les plus en harmonie avec la • nature , la destinée et la véritable grandeur de notre intelligence. En se donnant à elle, l'esprit humain y trouve son plus beau titre de noblesse et de gloire.
DE LA
dOSHOGONIE DE MOiSË
GOUPARÉE AUX FAITS GË0L06IQUES.
Du mot iofjUyOu plutôt ifoqvt,employé àms la Genèu. (Note 1.)
On a tanl écrit sur la Cosmogonie de Moïse, qu'il semble difficile d ajouter quelque lumière aux obser* rations qui ont été faites sur le livre le plus aocien que nous possédions. En eflet, la Genèse remonte à environ 3,4S0 ou 3,800 ans avttut Tépoque actuelle. On sait, d'après les nouvelles recherches historiques, qu'aucun des peuples de TOccident et même de FOrient, ne s'étend, par un fil continu , à plus de 3,000 ans avant nous. Aucun d'eux ne nous offre, du moins avant celte époque , ni même deux ou trois siècles plus tard , une suite de laits liés ensemble avec quelque vraisemblance.
Les premiers écrivains qui ont étudié les Livres j. 1
2 ~ Saints , pénétrés de leurs branles , les ont considérés comme inspirés el comme la vérilé même , à laquelle on se doit rien ajouter ni rien retraneber. De pareilles idées n'ont point été partagées par le plus grand nombre des philosophes du siècle dernier. Animés de cet esprit de scepticisme qu'ils ont porté dans toutes leurs discussions , ils n'ont voulu voir dans le récit du législateur des Hébreux , que des faits incohérents^ en contradiction avec les faits physiques les mieux démontrés.
Étonné de cette diversité d'opinions, nous avons cherché à en reconnaître les causes , et nous avons examiné la Genèse sous un rapport purement scientifique : nous avons donc comparé les faits qu'elle renferme avec ceux dont nous devons la connaissance aux observations récentes. Nous nous sommes fait une loi de nous tenir en garde contre les préventions des philosophes du XVIII'' siècle , et contre rinterprétation des théologiens. Bien plus, nous n^avons vu dans l'ouvrage de Moïse qu^un monument scientifique ; noos l'irvons donc examiné sans y chercher des preuves de la térité d'une religion , la plus belle comme la plus consolante des croyances de l'homme pensant.
Dégagé de tonte prévention , il nom a élé faeile de reconnaître avec quelle manvatse foi; et nom poorriews dire avec quelle ignorance, certains esprits du sièele passé ont jugé un livre qu'ils n'ont jamais bien compris
«(qu'ils ne pouvaient pos même coaiprendre, la sdeace n étant pas aneore assez avancée* Il est dono vpai » en pareille matière eomme en tonte autre , des connaîiean* ces inonroplètes conduisent 4 rerrear^ h vérité ne po«» vtfit. se laî» jour qu'à travers des flots de lumières. Aussi avDos*nous profité de tontes celles que les aeien* ces physiques ont répandues sur la plupart 4es phénomènes naturels. A la lueur d'un pareil flambeau imus avons comparé le récit de Moïse avec les faits nouveaux donnés par Tobservation de la structure de la terre.
Le résultat de cet examen nous a sioguli^ment étonné; il nous a pl-ouvé que ce récit, taxé de fausseté et d^erreur , était cependant mieux d'accord avec les recherehes géologiques que les systèmes imaginés par les plus beaux génies.
C'est à la démonstration de oe fait que nous consacrons ee travail ; il s'adresse partienlièrement à ceux qui cherchent la vérité de bonne foi , sans autre motif que oeini d'arriver à aa découverte. JMoui considérerons doÊÊC MiMse comme le plus ancien écrivain qoi nous ait laîsaé quelques idées sur la formation de cette terre que nous avons tantd'in|écèt à bien aonnaltre.
Nous ne supposons pas cependant que Moïse ait en* leodo le moins du monde faire un truite de géologie; na fauft phis élevé dirigeait sa pensée. €e législateur, losa d*éerirepour des pbysteiens ou des naturalistes, a es oaîiiaeineBt pMr but de doMier aux Hébreux des
^ 4 — preuves de ia grandeur et de la puissance inGnie de Dieu, manifestée par les œuvres de la création. En remplissant ce dessein , il n'a pu s'empêcher d'exprimer, S0r la formation du monde, des idées dont la vérité, long-temps contestée, a été cependant démontrée par les découvertes de notre siècle.
Heureux si nous parvenons à prouver que des observations de plusieurs milliers d'années ont été néces* saires pour nous dévoiler un certain nombre des faits consignés dans le récit que nous allons étudier.
Il ne faut pas en inférer que la révélation ait eu on vue d'éclaircir quelques points des sciences physiques ; car, ou elle n'aurait pas été comprise ou elle aurait été nécessairement incomplète. Ainsi , une révélation des sciences astronomiques telles que ces sciences étaient du temps de Copernic , aurait paru imparfaite après l€6 découvertes de Nevrton , et la science^ de Newton aurait paru insufûsante à La pince.
De même , la science de la chimie du xviii® siècle aurait paru bien au-dessous de la science d'aujourd'hui , autant que ce qui est maintenant connu paraîtra probablement bien peu avancé à la fin de notre siècle. Ce raisonnement, applicable au cercle entier des connaissances humaines, faJt assez sentir qu'une telle révélation n'auraitpu couvrir qu'à des êlresd'un ordre supérieur. Nous sommes en effet bien loin de j)osséder cette omniscieiice nécessaire pour nous élever à de si hautes
idées, que Dieu dans sa bonté infinie réserve peut-être pour notre bonheur à venir*
Quelques observations préliminaires semblent utiles pour comprendre le récit de la création, renfermé dans les premiers chapitres de la Genèse* Nous avons déjà fait remarquer que le législateur des Hébreux ne paraissait pasavoir eu Tintention de nous dévoiler les mystères du monde physique, en supposant que ce qu'il nous a appris, il le tint de Dieu lui-même. Aussi la Bible garde le silence sur les phénomènes naturels , et lorsqu'elle en parle, elle le fait pour établir un dogme ou pour imposer un devoir, et n'en dit que ce qui est indispensable à ce double but.
Moïse n'a donc mentionné certains faits géologiques que d'une manière transitoire. Tout ce que la science moderne doit faire à cet égard , est de reconnaître , si Tordre dans lequel la formation des êtres y est présenté est réel ou imaginaire. Or , la science répond que cet ordre s'accorde parfaitement avec les observations géologiques les plus exactes et les plus récentes. Moise ne s'est donc pas proposé , ainsi que Ta fait observer saint Augustin, de faire des Hébreux un peuple de savants. Il a seulement voulu les prémunir contre Tidolâtrie et le polythéisme , et leur apprendre que l'univers et toutes ses merveilles n'étaient pas éternels , mais créés par la toute puissance de-Dieu.
Lorsque la science cherche à comprendre (a eos-
niogonie de Moïse , la plus ancienne et la seule raisonnable de toutes celles qui sont parvenues jusqu^à nous, elle éprouve dès le début une difficulté sérieuse. Cette difficulté a divisé les meilleurs esprits et les divisera fang-teoips encore. Elle tient à la manière dont on doit ]^>lacer 9 dans le récit de Moïse , les événements géologiques qui se sont succédés ici-bas.
D'après certains physiciens , cps événements n'y sont pas même indiqués, carie législateur des Hébreux n'était pas plus obligé d^en parler que d^en nier Pexislcnce ; dès-lors, ils doivent être compris dans cette période indéGniequi a précédé non-seulement la disposition de la terre dans son état actuel ,.mais celle des astres de notre système planétaire. Selon d'autres , Moïse aurait distingué deux sortes de créations. Tune générale et primitive qui aurait eu lieu dans la période indéterminée écoulée depuis le commencement des temps ; ce serait pendant cette période que tous les astres et par conséquent toute la matière serait sortie du néant à la voix de Dieu. La seconde création se rapporterait à Tarrangement particulier de la terre, et des autres corps célestes de notre système planétaire, dont la formation primitive aurait eu lieu au commencement.
Lors de celle seconde création , ou plutôt de cette disposition nouvelle, se seraient succédé les événements géologiques, dont le récit de Moïse nous présente Fcxposé ûdcle jusqu'à Tapparîtion de Hiomme.
Celte cfivârsité dans ia niêiiièred'interpfétoreeréeît en a entraîné une aaire non moins grande» dans le mode d'interprétation do mot hébreu iom. Les uns ont pris cette expression dans le sens le plus littéral > eW*à* dire comme un jour de yingt*quatre heures, et les antres , aa contraire, ont supposé qu'il désignait phrtit une époque indéterminée.
A cet égard, chacun a le droit de choisir ; car TÉglise n'a rien décidé. Ses docteurs sont divisés sur cette question aussi bien que les savants. Pour ne rien dissimuler, nous dirons que dans ce moment même, HUf . Letronne , Desdouits et Buckland soutiennent la première hypothèse; tandis qu'avec Champollion, nous avons adopté Topinion contraire , professée du reste par Deluc et Guvier.
Il est donc d'un très haut intérêt pour savoir si la . cosmogonie de Moïse s'aceordeou non avec lesfaits géologiques, de déterminer ce qu'il faut entendre par les six jours mentionnés dans la Genèse» et quelle durée on doit leur attribuer. Ces jours doivent-ils être considérés ou non , comme des périodes de temps indéterminées , et convient-il de penser que la création a été successive ou ins^ntenée?
Ces questions, étudiées da»s ces derniers temps par Tobservationdea phénomènes delà nature, semblent avoir été résolues de manière à ne laisser aucun doute dans les esprits. Les réaultats obtenus par une science
quiii'ayiiit pa$ été soupçonnée des anciens philosophes, pi*ouyeat que la création n'a pas en lieu d'un seul jet, jnais a été successive. Dès-lors , les six jours doivent 43lre des espaces de temps dont il est impossible de fixer le. terme et la durée. Ils ne peuvent être du moins des jours d0 vingt-quatre heures , à raison de la grandeui* et de Fimportance des événements qui s'y sont passés.
Entre les créations des êtres organisés , plusieurs révolutions ont anéanti les diverses générations qui ont apparu aux différentes phases de la^ terre. Notre planète pacifiée a reçu les êtres qui Taniment mainte* nant , l'homme lui a été donné pour maître et pour dominateur. Comment tant de modifications auraient* elles pu s'opérer , et un si grand nombre de générations se succéder dans des intervalles de temps aussi ppqrts que. le seraient les six jours de la création, si on les considère comme des jours de vingt-quatre heures.
. Après de pareils faits, il est difficile de ne point ad- .mettre que d'aussi grands événements ont dû exiger des espaces de temps bien plus longs. Dès-lors le mot îom doit exprimer plutôt des époques indéterminées , que des jours semblables aux jours actuels. (Noie 2.)
Pour affaiblir cette cofiséquence qui dérive de la nature des choses , on a supposé que ces révolutions n'avaient pas du être violentes , puisque leurs traces u dvuicnt {>as pénétré une grande épaisseur de notre
planète et n'avaient troublé que quelques régions peu étendues. Mais a-t-on oublié qu'elles apparaissaient dans toutes les parties du monde , comme à toutes les hauteurs où nous pouvons porter nos pas. Les deux hémisphères, tous les continents, toutes les iles offrent des traces de ces révolutions et de nombreux corps or* ganisés fossiles. Nous en découvrons les restes partout, aussi avant que nos travaux nous permettent de fouiller rintérieur de cette terre , sujette à tant de vicissitudes. Produites successivement, ces révolutions qui ont vu naître et périr un si grand nombre de générations, ont du exiger une longue suite de siècles. Comment pourrait-il en avoir été autrement , lorsqu'à chacune de ces révolutions correspond une série d'espèces totalement différentes de celles qui avaient été détruites et de celles qui plus tard ont été anéanties* Mais lors même que toutes ces données géologiques ne nous seraient pas fournies par Tobservation des couches terrestres, il suffirait de lire avec quelque attention le texte de la Genèse , pour être convaincu que les jours de la création ne sauraient être assimilés à des jours ordinaires. L'expression iom^ traduite en grec par >jf/c£fpa, en latin par dies , désigne souvent dans ces trois langues , une époque indéterminée , comprenant un ensemble d'évéuemeuts plus ou moins mémorables. Rien n^est plus commun dans rÉcrilure que cette manière de parler. A SCS yeux > les successions des siècles sont comme un
seul joor. Mille ans , dit le prophète, sont comme le jour d'hier qui a passé. Daniel prend les jours de la semaine pour des années , dans sa fameuse prophétie sur Tavénement du Messie.
Saint Paul appelle un jour tout le temps qui est don* né à rhomme voyageur sur la terre. Saint Pierre dit aux jours de Noé » ce qui signifie simplement Tépoque où vivait ce patriarche. L^Église nomme jour de Téternité » jour étemel ^ cette ère de bonheur sans fin , promise aux justes , et emploie cette expression dans ce sens , dans la plupart des hymnes. Nous donnons également au mot jour la signiGcation d^époque, et c'est ainsi que nous disons , les beaux jours de la Grèce.
Le langage de Moise ne saurait, du reste , être comparé à celui du physicien ou du savant qui discute sur une question controversée. Encore, même sous ce rapport , n*e8t*il pas dans les sciences, un langage de con« vention^ qui, s'il était pris dans son sens littéral et rigoureux , conduirait aux plus graves erreurs. V Annuaire du bureau des longitudes , parle constamment du cours du soleil, de son lever et de son coucher; quoique dans Topinion des savants qui le rédigent, tout cela ne soit qu'apparent.
Ces expressions sont aujourd'hui tellement consa** crées par Tusage , que ceux qui s'en servent, ne réfléchissent pas plus sur leur véritable sens , que ceux de
qui ils les tiennent. II y a plus, toulaulre tangage paraitrait aux UU8 et aux autres tout au moins extraordinaire , si ce n^est peut-être ridicule.
Dans la Genèse (chapitre II, v. 4), Moïse emploie égaleiiient le mot iom dans le sens d^époque. Après avoir délaiJIé les œuvres de la création , il en fait une sorte de récapitulation , en disant : « Telles ont été les c générations des êtres , au jour où Dieu créa le ciel et a la terre. »
Or, dans ce passage , cette expression ne signifie pas nn jour de vingt-quatre heures , mais plutôt les six jours ou les six époques de la création. Elle comprend donc des temps ou des époques indéterminés. D'ail« leurs, ainsi que Ta fait observer Deluc, comment en parlant de la première époque. Moïse aurait-il pu Fassimiler à des jours de vingt-quatre heures , puisque ceux-ci sont mesurés par des révolutions de la terre sur son axe , en présence du soleil , et que cet astre n'a été disposé qu*à la quatrième époque , pour répandre la lumière sur la terre. Dès-lors , Moise ne pouvait pas compter par jours, des temps où les jours n'existaient pas encore , et il ne pouvait pas leur donner un soir et un malin , lorsque d'après lui-même , il n'y avait encore ni lever ni coucher du soleil.
Ajoutons qu'aujourd'hui même, il existe une grande diversité dans la manière d'entendre ces espaces de temps que nous nommons joui*^. Chez certains
peuples, ils ne compreunent pas vingl^qualre heures , mais uniquement la moitié de ce temps, tandis que d'autres les commencent a six heures du matin. Cependant dans Fusage le plus général , l'heure de minuit est fixée pour le commencement et la fin de cet espace de temps, en sorte que la journée est comprise dans Tintervalle qui s'écoule d^un minuit à l'autre.
Les Indiens distinguent leurs calpas ou leurs jours en deux ordres : les uns qu'ils considèrent comme humains et les autres comme divins. Ils ont en outre des calpas de Brahma bien plus longs encore. Un seul désigne la durée de mille younga^ c'est-à-dire, de mille de ces âges , après chacun desquels le monde doit finir pour reprendre une existence et une forme nouvelles. Aussi, dans le style oriental , chaque jour de la création est comme un calpas d'une durée indéterminée. [Note 3.) D'autres raisons non moins évidentes que celles que nous avons mentionnées , semblent prouver, qu'en traduisant l'expression hébraïque iom par jour, on se jette dans des difficultés inextricables , car il faut pour lors prendre tout le récit de la création à la leltre. Comment en adoptant cette interprétation purement littérale, expliquera-t-on ce passage : Dieunomma la lumière jour , et les ténèbres nuù ( Genèse , I , v. 5 ). C'est la lumière qui éclairait pour lors la terre dont Moïse entendait parler , car il n'en existait pas d'autre. Le soleil n'avait pas encore reçu son atmosphère lumi*
nense , qwi soiile lui a permis de répandre sur la terre ses rayons , qui Téclairent et qui réchauffent par leur action vivifiante. Dès«lors , le mot iom du cinquième Terset de la Genèse , ne s^applique nullement à une époque déterminée par la rotation du globe autour du soleil éclairant , mais à la lumière primitive , qui à la seconde époque jaillit à la voix de Dieu.
Que fauUil donc entendre par cette expression iom? ne devons-nous pas dire avec saint Augustin, qu'il ne faut pas se bAter de prononcer sur la nature des jours de la création , ni affirmer qu^ils fussent semblables à ceux dont se compose la semaine ordinaire. Revenant sur la même idée , dans le plus fini de ses ouvrages , la CitédeDieu, il ajoute qu'il est difficile d'imaginer quelle éteit la nature de ces jours. Si le saint docteur pense que l'on ne peut savoir ce que sont les six jours de la création , il croit que l'on peut affirmer ce qu'ils ne sont pas. Il déclare donc qu'ils, n'étaient point semblables aux jours ordinaires. [Note 4.)
L'opinion de saint Augustin s'accorde parfaitement avee celle qu'ont professée saint Âthanase et Origène. Ces docteurs n'ont point partagé l'opinion de saint Barnabe , lequel , poursuivant ses vues allégoriques , a voulu voir dans les six jours de la création , une figure de tous les événements qui doivent se succéder sur la terre jusqu'au jour du jugement. A ses yeux , ces six jours signifient autant de milliers d'années , et ces
six mille ans sonl le terme que Dieu a marqué à tous ses ouvrages.
Il y aurait de la témérité , ainsi que Ta fait obaenrer Cbampollion , à fixer une durée quelconque à ces six périodes. Ce sont des jours , mais des jours & la manière biblique ^ c'est-à-dire des époques par lesquelles Moïse a voulu désigner les opérations successives du Créateur. Ce sont les six journées de Dieu y ou comme dit Bossuet , six progrès par lesquels le monde est devenu ce qu'il est aujourd'hui , et qu'on ne saurait assimiler à nos jours actuels.
L'ensemble du récit de Moïse s'accorde parfaitement avec cette interprétation, et surtout ee/uù çesperaet fvii mane, qui comme un refraiq reyient après chaque journée. Si ces iom étaient des joqrs ordinaires ^ ils ont dû avoir un soir et un matin. Pourquoi donc cette redondance inutile , dans un ouvrage d'ailleurs si cou** cis? Elle s'y trouve» parce que Moïse a voulu insister sur la profonde démarcation qui a divisé par ères les temps antérieurs è l'homme, et a complètement séparé chaque époque de la suivante. En répétant i ehaque iom qu'il a eu soi^ soir et soa matin , il en a fait une période à part, et nous a ainsi indiqué que de grtodi bouleversements l'ont di^i^é de l'ère suivante, ainsi que nous l'apprennent les faits géologiques.
Un dernier argument tiré du texte nous semble dé« cisif ; il oonfirnie puiiMBiineat cette manière de voir»
Après chaque journéo , réorivain saeré a smn de oout aTeiiîr par les motsySiiV 9e$pera eifuu mane, qa'eiie aat completanent écoulée. Mais lorsqu'il est qnealioa de la septième époque , il ne parle plus du soir et du matin. Ou se demande la cause de eette omission et d'une exeeptioa aussi remarquable. \^ùu S.)
Ne seraît-ee point parce que ce jour n'a pas encore atteint soa terme et sa fin, comme ceux qui Font pi^ cédé. Dès-^k>rs n'est*il pas évident que ces mots le sohr et le matin , déaignent uniquement la fin et le eoiiimencement d'une période. C'est aussi dans le même sans qu'il a été pris par Daniel , brsqu'il dit usfiie td vesperam H mem$ die$ êuo miUia trieemi. On ne peut àm reste donner une autre réponse è cette difficulté. Eh effet, le texte de la Genèse , si incobérent dans l'opi* nion contraire, defvient clair et précis lorsqu'oo traduit le mol iom par époque. (iV«le€.)
On trouTc ûssi un accord remarquable entre les paroles de Moise et ce que la science nous apprend. Ûetin série de progrès ou de rérolutions succMsires qui feraient les six jours , s'est donc terminée par mie sep* lième époquede repos, qui n'a pas eu encore son terme. CeHe-^ , qui aoommencé après la sixième , c'e^àdire après Tapparition de l'homme, dure mainlenant et constitue la période hietorique à laquelle nous appui**
Ainsi se trouve ^pltquée l'absence de ce 9e9pem ^t
mane, lorsqu'il pst question de la seplièmo époque ; en inierprélanl de celle manière le texte , on est friippé de vénération pour un livre dont les moindres paroles ont une si haute portée.
Cette opinion est loin d^étre en opposition avec les doctrines religieuses. D'après tous les docteurs , il est permis de voir dans les sii jours des périodes indéterminées. L'Église, ainsi que nous l'apprennent Bossuet et Frayssinous, a laissé ce point de discussion aux recherches et aux investigations de tous. Nous dirons donc , avec ces deux illustres prélats , que la chronologie de Moïse date moins de Tinstant de la création de la matière , que de la création de l'homme , qui a eu lieu à la sixième époque. Les dates ou tes supputations d'années que nous donne le législateur des Hébreux et qui forment la chi*onologie des Livres Saints , ne remontent pas à l'origine de l'univers ni même a celte de la terre , mais uniquement à Torigine du genre humain.
D'un autre côté , comment pouvoir se rendre compte de ces générations, dont l'ancienne existence est attestée par tant de témoignages conservés dans les couches de la terre, si Ion suppose qu'elles ont été crééesf et anéanties dans l'espace de six jours. On ne peut pas non plus les concevoir comme créées dans le commencement des temps et dans celle période indéCnie qui a précédé la disposition actuelle de In teri*e, car évidemment notre
planète n'était pas olors susceptible de recevoir les étref; nombraux qui s*y sont succédé pendant les périodes géologiques* (Noie 7.)
Ceux qui se sont opposés à ce mode d'interprétation ont bien saisi que les nombreuses couches fossilifères de la surface do globe ne pouvaient pas avoir été déposées dans des périodes aussi courtes que le seraient les sii jours de la création. {Noie S.) Pourlesexpliquer, ils ont eu recours à des miracles bien plus étonnants que les faits qu^on cherchée expliquer. Les uns ont soutenu que Dieu avait créé tout aussi bien les fossiles dans leur état pierreux, que les êtres actuellement vivants. D'autres ont observé que celui qui avait tiré la matière du néant avait fort bien pu en disposer toutes les parlies à son gré, et lui donner au moment m4me de sa création, la forme et les dispositions qui potavaient lui convenir. Le physicien et le géologue se taisent devant de pareils raisonnements , tar il n'y a plus rien à expliquer lorsqu'on parle de miracles.
On pourrait cependant faire observer que Dieu a donné à Tunivers les lois admirables qui le régissent et qui y maintiennent Tordre et Tharmonie; aussi dans la sagesse infinie qui a présidé à rétablissement de ces lois, Dieu ne s'est jamais écarté des règles qu'il a imposées à la nature* Depuis son origine , Tunivers se meut d'après les mêmes principes et est en« tmtaié par les mêmes forces. Si quelquefo» la puis-
sance divine a suspendu ses règles immuables , c^est uoiquement lorsqu'elle a voulu frapper rimagination des hooimes et vaincre leiir încrédnlilé. On ne voit pas ici quek anraîent pu être ke motifs da Créateur pour intervertir et suspendre sans nécessité les lois de )a nature.
Une dernière observation a été adressée à M. Caben lorsqu'il a publié sa traduûlion ; cooioie elle est rela* tive à notre manière d'interpréter le mot iom y nous devons y répondre. On a objecté que Dieu ayant terminé toutes ses œuvres à ta septième époque , il n'était pas présiimable qu il se fut reposé pendant tout ce temps ; im jomr de yingt^uàtre beures suffisant à eei égard. Ce serait se fmé une bien faible idée de la Divinité que de éippoker qu'un travail qoeleonquey même celui de h création de l'nnivers, pAt être pour eHe un sujet de fatigue. Toiit es que rÉeritnre a voulu indiquer, c'est qu^à k septième épo<^ae^ Diea avait terminé tootai ses œuvres et qu'il Favait bénie oonme eelle à laquelle il avait œsaé de prodobre et de créer. (iVafe9.)
Cette dnctrine es^Ie contraire à la sanelîicatîott du septième joor de nos semaines, institué en mémoire du repos de la septième époque? Noua m saunons le penser. Nous avoaerom, aveoM. Gaben^ qm naaa ne pouvona voir dans cette interprétation rien qui attaque eette sanctification, car poumons, comme ponr ceux qui ne voientautre ebose dans lemot iom qu^une épnque
imiétcrinînée/le jour consucré auSeigaeur est un jour à part , im jour sMit et saoré.
Il est enfin nne dernière ofaservalioa qne l'on pent adresser è eenxt|iB coniidèMHl le mot Mn «omme se rapt)orlant non è éee -épù^^ê iodétenMiéH , naïf à des jours semblables à eenx qni oompoaeiit k aèraaùie ordinaire. En adoptant ecMe interptéiation ^ on cet obBgé de supposer qne lovtes les «netennes géoéntions dont les cooches terrestres nom ^iit cesserfé k sinft- Itère généatogie, ont été formées a? aât k eréatâéià doBt Moise nous a tracé le véeît y ^tnioQ toutàkitceotmire an fèitede l'Éeritot^Si.pMréfilercelkdifficttlU^ on prétendait qne les eouehes fossilifères sont ks dé* bria d^mi ancien monde, on ne s^ait pas pins avanoé ; ear il est dît dans ce «etle q«'#n T^adraît tontefois respecter, que k lenre créée en eommenocment , était informe et dans le t4iaos , lorsqn^il a pkii Dieu d'en organiser k sorfeee. Gomment dès4OTB poumir ad* mettre qne le globe anrait été babité antérknrement à l'époque où il a reçu les dispositions propres à permettre à k vie d'y déployer Ibttteeoti activité.
Ces difficultés sont tout h fait insolubles, si IJon snp*^ pose que le monde a été créé en %h jouits. Elles s'évanouîssentnn contraire en donnant an mot mn un sens beanoûop plus étetidn, ainsi apte k fait k ffible ellemême dâtis nne infinité de passa^^es de k Genèse rt de tIBxode, sens quia été 'paiement adopté par Éeéebiel
et Daniel. Aussi préférons-nous suivre T interprétation la plus propre à concilier les phéDomèies naturels avec l'Écriture Saiûte. (Noie 40.)
Nous le devons d'autant plus, qu^il est impossible que les terrains primitifs et de sédiment aient été pro* duits dans Tespace de six jours. En effet, ces derniers, formés par un grand nombre de couches, aussi différentes par leur nature chimique que par les êtres qu'elles recèlent , ont néoessairement exigé pour leur précipitation de longs intervalles , car tonte disposition en coudie indique des dépôts lents et successife de substances suspendues dans un liquide. 11 y a plus, ces tranches de séparation entre les divers dépôts, originairement horizontales , ont pour la plupart été dérangées dans leur position primitive. Elles se montrent plus ou moins inclinées et souvent même verticales. De pareils effets annoncent évidemment qu'à la suite de leur formation elles ont dû être bouleversées, changement qui a dû exiger dans leur inclinaison des intervalles de temps plus ou moins longs,
La diversité de nature chimique de ces tranches, ne permet pas non plus de douter qu'elles n'aient été formées à des époques distinctes et sans doute très éloignées les unes des autres. Les êtres fossiles qu'elles recèlent, en si grand nombre viennent encore à l'appui de cette assertion. En effet, ces corps organisés changent corn pi élément dans leurs caractères spécifiques, suivan
la situation ou la profondeur des formations où ils sont enseyelis. Enfin les animaux qui fourmillent au milieu des divers dépôts de sédiment, s'y trouvent dans les âges les plus différents , circonstance qui ne peut guère se concilier avec une création aussi prompte que le serait celle des six jours. Les faits physiques nous disent donc qu'il s^est écoulé un long intervalle entre la première apparition de la vie sur la terre et celle de l'homme y et de plus grands encore antérieurement à ces deux époques.
Après cette digression peut-être un peu longue mais nécessaire, résumons succinctement les faits que nous venons d'exposer.
Il en résulte évidemment que si Ton ne considérait pas le mot ù>m dont Moïse s'est servi comme exprimant une époque indéterminée , on ne pourrait pas se former une idée de ta création en harmonie avec ce que les faits physiques nous en apprennent. Si Ton ne voulait pas suivre cette interprétation , il serait à peu près impossible de donner au récit de Moïse un sens raisonnable, et surtout de le faire concorder avec les faits les plus positifs et les mieux démontrés. On peut apprécier Texactitude de la Genèse en l'adoptant, et Ion est frappé de l'accord qu'elle présente avec les observalions géologiques. En envisageant le grand œuvre du législateur des Hébreux sous l'influence d'une interprétation; nous osons le dire, nécessaire, on demeure
péuéiré d'admiratiou pour sou auteur, qui» il y a plus de 5,000 aoa» avait proclama ce fait ai remarquable de la suceasaiou des Aires vivants , en raison directe de la complication de leur organisation. Cependant ce (ait ne nous est connu par des observations positives que depuis moins d'uu denii siècle.