‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 4 sur 66 · DUE · texte numérisé non relu

DUE

Le Christianisme a toujours été en butte aux contradictions des hommes ; et les paroles du saint vieillard Siméon à Marie, quand elle présenta au temple l'enfant Jésus, sont le résumé de son histoire. Comme Jésus-Christ fut contredit tant qu'il fut en ce monde, sa doctrine n'a point cessé de l'être après qu'il l'eut quitté. Elle le fut dans la persécution, elle le fut jusque dans le triomphe de TÉglise ; et la lutte qu'elle soutient semble moins que jamais près de finir : car on récuse absolument le genre de preuve qui est la pierre angulaire de tout le système de sa démonstration, le miracle. Ce qu'elle invoque pour commander la foi est ce qu'on repousse au nom de la raison. L'opposition est donc radicale , et, avec plusieurs, la dispute superflue* Le miracle suppose l'action de là Providence dans le monde. Or, parmi les contradicteurs, il y en a qui nient

la Providence : matérialistes grossiers ou subtils, qui, sous des formes plus ou moins déguisées , n'admettent rien qui ne tombe sous les sens ; ou bien encore raffinés de spiritualisme, apôtres de Tesprit humain, qui réduisent tout à rhomme pour tout perdre, Dieu, le monde et l'homme même dans l'abstraction de l'humanité! Un miracle, pour eux, est un non-sens qu'on ne saurait leur demander de croire. Nous n'essaierons pas défaire violence à leur logique, et laisserons à d'autres le soin de réfuter leur philosophie ; nous n'avons point affaire ici à qui ne tient pas pour démontrés les dogmes de la Providence et de l'existence de Dieu. Mais il y en 'a qui, tout en croyant à la Providence, n'en repoussent pas moins le miracle, établissant en principe que ce qui est contraire aux lois de la nature doit être rejeté sans examen. Point d'examen, point de débat. Toutefois ce refus préalable n'est pas sans appel : car le différend ne porte plus sur l'existence même de la Providence ; il ne s'agit que de la manière d'entendre son action dans le monde. Nos adversaires déclarent les lois qu'elle a données au monde, immuables comme elle : nous difions que Dieu seul est immuable, et que, s'il convient à sa sagesse de maintenir l'ordre qu'elle a établi, il n'est pas indigne d'elle d'y paraître déroger, si la suspension de ces lois répond aux vues de sa miséricorde. Or, il est un cas où cette dérogation apparente semble commandée tout à la fois par la sagesse et par la mi« sérieorde divine : je veux parler de l'établissement de la religion. Un mot d'explication sur ce point est né* cessaire : car c'est le lieu où la philosophie et la relî* ^on doivent s'entendre ou rompre pour toujours. Sans doute si Dieu n'est autre dboae qu'une pure

ftxposntofi.

conception de l'esprit, la religion elle-même ne sera plus que le produit de l'imagination des hommes, un conte ridicule ou un admirable poë'me selon l'humeur du philosophe. Mais si Dieu est, s'il a créé touteô choses, et s'il gouverne sa créature, la religion ne peut pas être seulement l'œuvre du hasard ou, si l'on veut, de« la spontanéité de l'homme. » C'est Dieu qui a mis au cœur de l'homme le besoin de le connaître et de l'adorer. Or comment nous élever à lui, comment franchir l'espace infini qui nous en sépare, si lui-même ne s'ahaisse vers nos aspirations et ne les dirige ? La raison y 8uffira-t*elle ? Demandez*le à ces multitudes qui, depuis l'origine des histoires, vont égarant leurs hommages parmi tous les êtres de la création , ado** rant tout excepté le Créateur, et l'outrageant par les honneurs mêmes qu'ils lui veulent rendre. Demandez*le à ces privilégiés de l'intelligence, qui n'en usent que pour nier et pour ruiner dans les âmes le dogme de Texistence de Dieu. La raison est donc impuissante à régler seule et souverainement ces rapports de l'homme avec Dieu : et pourtant c'est la foi en Dieu qui gouverne la vie de l'homme et ses destinées ; c'est à elle que se rattachent les plus grands et les plus difficiles problèaiies et du présent et de l'avenir, l'immor^ talité de l'âme, la sanction morale : problèmes si grands que tout l'ordre social en dépend ; si difficiles que les philosophes eux-mêmes ne s'y accordent pas. Or, des vérités di essentielles et si générales ne peuvent pas être subordonnées au résultat de leurs débats ; ni , quand la science arrive à les prouvter, faire l'apanage des savants. Elles appartiennent à tous comme intéressant tout le monde, et réclament tin ftiodede démonstration

EXP0SlT[Oïf.

sommaire et accessible à tous, qui s'impose d'autorité et élève au-dessus des disputes de l'école ce que chacun doit croire : voilà la légitimité du miracle, voilà ses titres devant la raison.

Le miracle ne paraît donc déroger à Tordre établi dans le monde sensible, que pour établir un ordre supérieur ; c'est une exception qui est la sauvegarde du droit commun des hommes aux éternelles vérités. Oui, si l'homme est tout pour soi-même, si Dieu n'existe qu'en nous et dans la mesure où chacun le conçoit, alors cette égalité de droits est chimérique, il faut proclamer des catégories, sinon des castes entre les hommes ; et la partie simple de l'humanité fera bien de se résigner aux consolations que les privilégiés lui offrent, aussi larges d'ailleurs qu'ils le peuvent : leur compassion « part d'un bon naturel. » Mais si Dieu est quelque chose hors de l'homme, ces distinctions qui subsistent encore parmi les intelligences prises individuellement, s'effacent en ce qui touche la fin où chacun est appelé. Vus de cette hauteur, les chênes les plus superbes ne s'élèvent point au-dessus des plus huiïibles arbustes. Une âme simple en vaut une autre devant Dieu. ïl faut donc qu'elle ait autant qu'une autre les moyens de le connaître et de l'adorer. Or, ce qui met ces moyens également à la portée de tous, ce n'est pas la raison, mais la foi; ce n'est pas la philosophie, mais la religion. Et par là nous n'entendons pas récuser la raison : nous disons qu'il en faut user au contraire pour aller à la foi ; nous l'invoquons pour établir, au nom de l'égalité du genre humain, le droit de tous aux vérités nécessaires. Nous ne méconnaissons pas davantage l'utile action de la philosophie ; et nous sommes

BXP08IT10II.

loin de nier qu'elle puisse donner à l'homme des notions vraies sur sa propre nature et sur ses rapports avec Dieu : mais son champ est limité et pour Tordre des vérités et pour le nombre de ceux qui les entendent. La religion seule va plus haut et plus loin : elle pousse le dogme jusque dans l'infini, jusqu'aux mystères, et elle s'adresse à tous. Voilà sa mission ; et on ne la conteste pas, à l'égard de la multitude. Mais dès lors la philosophie elle-même ne sera légitime qu'autant qu'elle n'étahlira rien en opposition avec les fondements de la foi : car la logique nous enseigne qu'il n'y a point deux vérités contradictoires, et le bon sens ajoute qu'il n'y a qu'une même nature et une même destinée pour tous les hommes. Nous appelons donc la philosophie à démontrer par la méthode qui lui est propre, les vérités communes à la raison et à la foi ; et s'il en est une capable de rendre ces croyances fermes et populaires , qu'elle soit la bienvenue ! Mais cela*ne s'est pas vu encore, et quand on le verrait , il serait trop tard pour nier la néces*sité de la religion. Soixante siècles compteront longtemps dans la vie de l'humanité; et si pendant ces soixante siècles il n'y a pas eu d'autre moyen pour répandre ces vérités dans le peuple, la religion est nécessaire, elle est vraie. Un expédient qui était bon hier peut être mauvais demain ; mais ce qui est vrai aujourd'hui est vrai éternellement.

11 faut donc qu'il y ait une religion vraie dans le monde : une reUgion qui tienne ses dogmes d'en haut, et qui ait reçu en même temps le droit et les moyens de les faire croire à tous les hommes. La question, ramenée là, passe du domaine de la philosophie dans ce-

lui de l'histoire. Quelle est la religion qui offre ce double caractère de contenir en soi la solution de tous les grands problèmes touchant; les destinées de l'homme et de remonter à ses premières origines ? Plusieurs y prétendent, mais une seule peut être vraie ; et entre toutes le choix ne isaurait Stre douteux : c'est la religion qui eontinue et qui e^Hdsomme la religion de Moïse, accomplissant les promesses faites dès le eommeiicemwt [axx genre humain : la religion de Jésu&* Christ.

Cette preuve sommaire peut tenir lieu de beaucoup d'autres. Elle suffira aux âmes simples et sincères ; mais on ne désarme point à si peu de frais ceux qui, pour attaquer le Christianisme , ont fait une si grande dépense d'érudition. Le Christianisme n'est pas seule* ment une vérité philosophique ; c'est un fait, un fait qui a sa date et son développement dans le temps, se& témoins dans l'histoire. On le prend à ses origines^ on s'attaque aux témoignages dont il s'appuie ; et c'est làb aussi que nous essaierons de le défendre.

Cette critique n'est pas nouvelle, et on l'a vue se produire à diverses époques sous deux formes bien opposées. L'EVangite contient des faits merveilleux. Ses adversaires nient qu'il y ait des faits en dehors de l'ordre naturel. £n conséquence, les uns admettent lea faits, mais nient qu'ils soient merveilleux, et ils eo cherchent l'explication dans te nature ; les autres ad* mettent le merveilleux, en quelque sorte, mais nient que ce soient des faits, et ils y voient de pures con* ceptions de l'esprit : c'est te système rationalisie et le système mythique.

Le premier système est en apparence le plus simi^.

EirOMtKM» 1

et il compte de fort anciens adeptes depuis les Ébio- Dites et les Âloges, jusqu'au iviu* siècle et au delà sans doute \ Mais le procédé n'est pas de bonne critique. Il consiste à scinder les témoignages : on prend le fait et on retranche les circonstances qui l'accompagnent ; on le transforme ainsi en une chose nou- Telle, purement arbitraire, et qui, le plus souvent, est en contradiction formelle avec la pensée comme avec la texte de l'auteur. Ainsi la Bible parle de l'alliance de Dieu avec Abraham. Les rationalistes n'admettent pas ces rapports ; ils prétendent qu'Abraham conçut dans son esprit l'idée de cette alliance, qu'il rapporta à Dieu. De Wette répond justement : D'où savez-vous qu'il ait eu cette pensée ? Si vous admettez la conununîcation divine, à la bonne heure ; sinon tout s'évanouit ea même tanps : car il est sans raison de garder un effet dont on supprime la cause. Mais ce n'est là qu'une des moindres hardiesses du système d'interprétation rationaliste ; et l'on voit jusqu'où il peut aller, dajis le livre du docteur Paulus. Admettre le passage de la mer Rouge, et l'attribuer à des marées ; les plaies d'Egypte, et rapporter à des phénomènes de climat ces moucherons, ces sauterelles, ces grenouilles, c'est vraiment forcer la nature, c'est lui prêter les mîlacles que l'on refuse à Dieu. Le rationalisme se faisant fort d'expliquer ainsi tout ce que raconte la Bible, remet en mémoire la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un bowif. Le système crève ; et pour y aider nos adversaires de l'autre camp ne lui ont pas épargné

* On trouve un aperça de cette histoire de Vexégèse biblique dtn« Tboluck, Essai sur la crédibilité (U VhisUiirs évangélique^ trad. de M. Tabbé de Valn^er, p. 5 et suir.

les piqûres. Krug déclare qu'en somme les explications lui semblent plus merveilleuses que les faits, et le dpcteur Strauss, qui le cite, ne traite pas plus charitablement le laborieux commentaire du savant Paulus * .

Des plaisanteries et des protestations venues de ce côté n'ont pas, on le pense bien, pour objet de raffermir la foi aux miracles. L'école niythique les rejette comme l'école rationaliste ; mais avec la distinction marquée plus haut : l'une niant que le fait soit un prodige, l'autre que le prodige soit un fait. Elle suppose aux origines de chaque histoire toute une période où l'esprit humain crée comme instinctivement le merveilleux, où la pensée se traduit en symbole, où les idées prennent des corps : scènes fantastiques, étranges personnages qui gardent dans le monde réel où la croyance de la postérité les place, •les caractères du monde imaginaire où ils sont nés. Ce système, fait pour rendre compte de la formation des antiques mythologies, on l'a étendu aux histoires mêmes de la Bible. Sem- 1er, Bauer, de Wette l'ont appliqué à l'Ancien Testament, et depuis (pourquoi s'arrêter dans cette voie ?) on en a usé même pour le Nouveau *. Et pourtant, si lai fable domine dans la plupart des traditions primitives, s'ensuit-il que, dans aucune, la vérité ne se soit gardée ? Je conclurais bien plus sûrement, pour les raisons exposées ci-dessus, qu'elle doit être quelque part, quand il s'agit des fondements de la religion parmi les hommes. L'analogie n'est point apparemment la seule loi qui

* Strauss , Vie de JésuSy § 8, 1. 1, p. 44 et suiv. de la traduction de M. Littré.

^ Strauss, t&td., p. 37 et suiv. ; Norton, The évidences of ihe Genuir' neness of the Gospel^ note 2i la i^^ partie, t. I, p. 110 et suiv.

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gouverne les destinées du monde ; et quand on admet la Providence, on peut, sans témérité, lui faire sa part en pareil cas. Il y a donc de fortes raisons qui défendent les traditions de l'Ancien Testament contre les inductions d'une trompeuse analogie. Il y a le livre de Moïse, un livre qui, au-dessus de toutes les subtilités philologiques, porte sa date écrite dans ses lois mêmes (ce n'est pas ici le lieu de reprendre cette démonstration que l'on peut voir ailleurs), et qui donne aux récits de la Genèse une autorité égale à celle des faits racontés dans l'Exode et le reste : faits merveilleux d'où le législateur tirait toute sa puissance sur ce peuple rebelle, et qui, à leur tour, ont leur preuve dans l'existence même de sa loi.

Mais quand l'analogie expliquerait les attaques dirigées contre l'Ancien Testament, comment le Nouveau pourrait-il être mis lui-même en question ? Parce qu'on signale un développement mythologique dans les traditions primitives de plusieurs peuples, faut-il placer une mythologie au commencement de toute histoire, même quand une histoire commence au grand jour de la civilisation ? Appliqucra-t-on le système mythique à la Réforme, à la Révolution française ? On l'a fait pour la Révolution française, en quelques pages légères qui sont la meilleure réfutation d'un bien grand nombre de savants livres : spirituelle fantaisie où l'on montre Comme quoi Napoléon n'a jamais existé , par des raisons dont le symbolisme classique pourrait, en plus d'un cas, envier la vraisemblance. On ne le pouvait pas faire plus sérieusement pour une histoire qui se passe pendant les régnes d'Auguste et de Tibère, dans le plus grand apaisement du monde, au sein de la Judée sou-

mise et calme, sous les yeux du gouverneur romain* Il est vrai qu'on ne nie pas précisément que Jésu»- Christ ait existé ; mais son existence admise, on supprime à peu près tout le reste, et son histoire n'est plus qu'une légende où le critique reste libre de distinguer, selon son boa. plaisir, ce qui est à prendre ou à laisser. Mais quoi ! n'avons-xious pas sur la \ie du Sauveur le témoignage de ses disciples, des hommes qui l'ont vu, qui l'ont entendu ? S'ils ont vu, ont-ils pu être trompés ? Se sont-ils trompés eux-mêmes ? Impossible. Il ne s'agit point ici d'opinions qui prêtent à des malentendus. Ce sont des faits simples : ils ont vu Jésus enseignant, faisant des miracles, ressuscitant les morts ; ils l'ont vu mort ; ils l'ont vu ressuscité. Sontils trompeurs ? On n'ose pas et on ne peut pas le dire. Comment ces hommes grossiers se fussent-ils entendus pour inventer tout un système théologique qu'ils ne comprenaient même pas du vivant de Jésus-Christ? car le système est au fond de l'histoire qu'ils racontent. Comment y eussent-ils dévoué leur vie ? Et comment n'être pas frappé du caractère éminent de cette histoire , de sa candeur, de sa sincérité ? Aussi n'avancet-on pas qu'ils aient été ni trompés ni trompeurs^ et le docteur Strauss reconnaît la puissance que leur témoignage donnerait aux arguments des orthodoxes \ Tout l'effort du système tend à nier que ce témoignage soit le leur. On rejette l'authenticité des Evangiles.

Cette polémique, étrangère aux premiers siècles du Christianisme, où, si elle avait eu quelque fondement, il eût été si naturel qu'elle se produisît, et, se produisant, qu'elle triomphât, est par excellence la polémique

< Strauss, ihid,^ S 13, i. I, p. 09.

ëe ces derniers tempe. Elle a eu pour pdre, nous Ta- TOUS dit, le symbolisme appliqué à l'histoire des reli* gîcms; mais on peut dire qu'dle a eu pour mère la philologie appliquée à Thistoire des lettres. On aTait commencé par attaquer le mcmument le plus vénérable de l'antiquité classique, Homère. Pour des raisons de nots mises au-dessus des arguments tirés de l'œuvre tout entière, on n'y vit plus qu'un ravaudage de fragments jadis épars ; et sans nul égard povr la grande et belle inspiration qui anime le poëte^ on nia sa personnalité. La pbilosophie aidant, on crut mieux bonorer l'écrit humain en lui enlevant un géiûe créateur pour lui rapporter une œuvre impossible : car l'humanité n'agit que par des hommes, et une époque ne peut eonceroir et produire une grande œuvre de l'esprit que par le travail de quelque gruid esprit. Mais il y avait peur la foule, ou du moins pour les lettrés, beaucoup de séduction dans un système qui e<mcède libéralement à chacun sa part dans les œuvres du génie, et tramn ferme en une plus haute estime de soi-même l'adaû* raticm toute désintéressée qu'on avait eue pour ces grandes créations. Homère abattu, on voulut abattre Moïse, et non-seulement Moïse : le Père Hafdouin eut ses émules. Toute la haute littérature bibËque, ks Psaumes , les Pro|^èles furent ram^iés, comme dans un autre moyen âge, en deçà de ta Captivité : paradoxe dé bien plus hante conséquence, avec bien moins de péril pour ceux qui le soutiennent. Retranchés coMre toute réclamation de simple bon sera, derrière l'obstacle d'une langue connue de peu de monde * , ils ren-

* Tous cemL qai savent lliélnreià ne; se reodeni pa&k en raisons : Jg^ mms suffise de citer notre TénéraMe.^ regjMtté coâfrèrevli* Omalfeoite*

i2 EXPOSITION.

dent des arrêts qui ont la prétention de régler la foi des Juifs et des chrétiens : car la question n'est pas seulement littéraire ; elle intéresse tous ceux qui croient et à Moïse et à Jésus-Christ. De T Ancien Testament au Nouveau, la distance n'est pas grande; et, le premier pas fait, il était bien difficile qu'on n'eût pas l'envie de pousser plus avant, malgré le danger de redescendre sur un terrain plus accessible à tous.

Ces attaques, d'abord isolées, ont pris surtout faveur, depuis que le système d'interprétation naturelle en est venu, par le progrès même de son développement, au ridicule ; et la théorie nouvelle a déjà son histoire dans le livre qui là résume, la complète et la domine encore après tous les écrits qu'il a provoqués, la Vie de Jésus du docteur Strauss. Aussi ce livre peut-il nous montrer à. lui seul la méthode et les tendances de l'école tout entière. Pour faire le vide autour de ce réduit mystérieux où doit' s'élaborer la légende, pour lui donner le temps et le moyen de se former dans l'ombre, il faut écarter les témoins, il faut reculer l'époque où la tradition, qu'on n'accuse point d'être sciemment trompeuse, se sera fixée par écrit. A cette fin, l'auteur cherche à montrer dans ces récits donnés pour authentiques des contradictions et des erreurs comme il s'en rencontre sur des choses qu'on n'a pas vues soi-même et pour un temps où l'on n'a point vécu. Lès différences des Évangiles, ce n'est pas lui qui les a découvertes assurément : dès l'antiquité, les Pères s'étaient appliqués à les recueillir * . Strauss les prend

* Euseb. , HisU eccles. 1,7; Ambros. , Expos. Evang, sec. Luc» lib. X, 1. 1, p. 1261 et suiv.; August. de Consènsu Evang, t. lU, p. lSi5 (édit. Paris, 1836). Voy. Tholuck, p. 26.

de leurs mains (fort peu dans leur esprit) ; mais dans son zèle à les mettre en opposition , il n'est pas toujours d'une critique bien sévère. Un biographe, un historien même, surtout quand l'objet de son histoire est moral, n'est point tenu de suivre l'ordre chronologique. Tel peut l'observer, tel autre s'attacher de préférence à la suite des idées. Saint Matthieu ramasse en un les enseignements dont se compose le Sermon sur la Montagne ; saint Luc les partage et les place à des époques diverses : anachronisme et contradiction. Telle parabole, telle sentence donnée en un lieu par saint Matthieu se trouve parmi d'autres circonstances en saint Marc ou en saint Luc : contradiction encore ; comme si, dans cette prédication de trois ans devant des foules qui se renouvellent, la même leçon n'a pas pu se reproduire plus d'une fois; comme si on n'en avait pas la preuve dans le même Évangéliste, en saint Matthieu par exemple, pour la parole touchant le scandale, pour la réponse aux Pharisiens qui demandent un signe, etc. Et quel est le discours public dont on ne détruise rauthenticité par de semblables raisons ? Allons plus loin. Quand on attaque la vraisemblance d'un écrit, il convient de se placer au point de vue de l'auteur, et de le mettre en contradiction avec lui-niême sur son propre terrain. Le docteur Strauss ne quitte pas souterrain à lui pour si peu de chose. Si le Sauveur dit à l'occasion de la femme malade d'un flux de sang : « Qui m'a touché? quelqu'un m'a touché, » le docteur Strauss répondra volontiers avec les Apôtres : « La foule vous presse et vous dites : Qui m'a touché? » et il conclura que, dans cette foule, il n'a pas pu connaître, avant de l'avoir vu, qui l'avait touché! Quand l'Évangéli^te, après

A A EXPOSITHUI.

le triple reniement de saint Pierre, rapp<H*te que Jésus regarde TApôtre, ce qui éveille son repentir, le docteur Strauss établit, d'après la disposition des lieux, que Jésus n'avait pas pu entendre le reniement de saint Pierre *. Mais il ne trouve pas seulement des contradictions dans les faits parce qu'ils ne répondent pas à son point de vue, il en trouve jusque dans les sentiments, parce qu'ils ne sont pas tels qu'il les conçoit. Ainsi cette parole de saint Jean-Baptiste en saint Jean (ni, 30) : « Il faut qu'il croisse et que je diminue, » et toute la scène où le Précurseur s'abaisse devant le Messie, est par lui déclarée invraisemblable : Jean-Baptiste , à son avis, devait bien plutôt prendre ombrage de Jésus ^, On voit combien il est à l'aise dans sa réfutation : et. de cette sorte il est facile de multiplier les attaques. C'est d'ailleurs le secret et c'est la force de sa tactique. S'il ne peut convaincre, il compte bien étourdir par ces coups répétés; il épilogue sur tout, accumulant sur chaque point les difficultés, les équivoques, en telle manière que, quand après cela il déclare le récit évangélique, à la rigueur, admissible, il semble lui faire grande faveur ! Du reste, il ne se borne pas à détruire ; il prétend réédifier : et c'est ici qu'il est curieux de le suivre. L'histoire évangélique, selon lui, est calquée sur les données des livrer sacrés des Juifs ; et il y marquera, bon gré mal gré, des traits qui se répondent. Si Marie parle, c'est le cantique de la mère de Samuel ; si eUe se tait, c'est le silence de Jacob. Jésus fuyant eii Egypte, c'est Moïse fuyant d'Egypte * : étrange si-

< Strauss, S M, t. H, p. 107 et S 136, t. H, p. 519.

' Strauss, g 44, t. I, p. 363 et suiv. Voy, Tholuck, 1. L, p. 111.

' Strauss, 8 30, 1. 1, p. 238 et g 3â, 1. 1, p. 251.

militude I mais peu importe, il faut que l'Ancien Testament se retrouTe partout dans le Nouveau : si le fait est conforme, comme type ; s'il est contraire, comme antitype * : le moyen d'échapper à cette conclusion?

Nous ne prétendons pas avoir analysé en si peu de mots le volumineux ouvrage du docteur Strauss. Nous n'avons voulu que signaler ici par quelques exemples les dangers de sa préoccupation et les étranges écarts de sa méthode. Nous le retrouverons ailleurs et sur des points plus graves. Mais nous n'avons pas à nous engager après lui dans les voies où une réfutation ^traîne. Pour le suivre sur ce terrain il faudrait avoir concédé qtie là gît véritablement la question de rauthenticitc des Évangiles. Or il n'en est rien. En supposant que toute sa critique de détail soit aussi exacte qu'elle l'est peu, que les Évangiles renferment autant d'erreurs et de contradictions qu'il le veut dire, quelle en sera la conclusion légitime ? que les Évan- ^es sont apocryphes? Non, mais tout simplement qu'ils ne sont pas inspirés. Serait-ce par égard pour l'inspiration des Apôtres que le docteur Strauss prétend qu'un livre où il trouve des erreurs ne peut pas être d'eux? Nous resterons, quant à nous, dans les bornes de la critique historique. Or jamais en critique, une erreur, une contradiction reconnue dans un livre n'a suffi pour en renier l'auteur : sinon que d'apocryphes nous aurions parmi les mémoires des écrivains mihtaires sur les guerres de leur temps ! et pour nous rapprocher du sujet qui est le nôtre, comment pourrait-on défendre tout à la fois l'authenticité

• Strauss, g 36, 1. 1, p. 284. Foy.Tholuck, p. 65.

de deux ouvrages qui, malgré leurs différences sur tant de points, sont pourtant bien du même auteur, les Antiquités Judaïques et la Guerre des Juifs de l'historien Josèphe ?

La critique de détail du docteur Strauss touche donc à la vérité des Évangiles, et c'est un terrain que nous ne lui céderons pas. Nous comptons bien nous y établir au contraire, et y trouver un complément de preuve en faveur de leur authenticité : car si un auteur contemporain peut avoir commis de semblables erreurs, s'il peut être inexact et mal informé même sur les choses qui sont arrivées de son vivant, il y a, d'autre part, une exactitude générale qu'on chercherait en vain hors du tçmps où l'histoire s'est passée : et c'est ce que nous rencontrerons dans nos saints livres. Mais leur authenticité a d'autres fondements qu'il convient de poser d'abord ; après quoi nous traiterons de leur vérité : et notre but sera atteint, si nous démontrons qu'il faut croire ce qu'ils disent, comme il faut croire ce qu'ils sont au témoignage de tous les temps chrétiens.

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