‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 42 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

comotoÊat de l'étakgile et de l'ustoime.

Nous avons établi Tauthenticité des quatre Evangiles ; nous avons montré qu'on les doit rapporter aux auteurs désignés par la traditioi^, et que leurs écrits se sont gardés jusqu'à nous, tels qu'ils sont sortis de leurs naains. C'est donc la parole de témoins que l'on entend à chaque page, à chaque Ugne de ces livres : cela étant , le système mythique doit être , de sipn propre aveu, regardé comme ruiné. Il n'est plus possible de se tenir dans ce milieu où l'on s'applaudissait de mettre d'accord la répugnance que l'on éprouva à «poire aux récits évangéhques, et la voix de la conscience qui proclame 1^ sincérité de leurs auteurs. Il n'est plus possible d'y voir une naïve expression de la crédulité populaire , un tableau fidèle de sentimentsi <et

d'idées qui ont pris une apparence de réalité avec le temps. Ceux qui parlent ne sont pas les tardifs interprètes de ces rêveries ou de ces fantômes : ce sont des témoins qui disent ce qu'ils ont vu ; il faut les croire ou les déclarer menteurs.

Ont-ils dit vrai? ont-ils dit faux? Voilà la question : question qui n'est que secondaire dans le débat sur l'authenticité des Évangiles; et on ne l'y mêle autant, que pour donner le change sur la pauvreté des raisons alléguées contre l'origine traditionnelle de ces livres, c'est-à-dire sur la faiblesse des fondements où le sys<tème mythique repose. Mais il importe de l'en dégager, et même, l'authenticité une fois établie, de la reprendre : car elle lui sert comme de contre-épreuve et de conUrmation; et d'ailleurs, si, dans l'état des choses, elle est sans intérêt pour cette classe d'adversaires, elle n*est pas indifférente à des Chrétiens. Au point de vue du docteur Strauss et de ses adeptes, peu importe que les Évangiles contiennent quelques erreurs, s'ils sont authentiques ; pour nous , peu importerait qu'ils fussent authentiques, s'ils contenaient des erreurs.

La question de la véracité des Évangélistes a déjà été touchée à propos des Actes des Apôtres. Pour établir l'authenticité de ce hvre, nous avons montré que Fauteur était instruit des faits, comme un témoin seul pouvait l'être ; et en répondant à quelques objections, nous avons prouvé sa véracité. C'est une garantie déjà, puisque l'auteur des Actes est l'auteur de l'un des Évangiles. Mais cela ne dispense pas d'examiner dans le détail les faits qu'il y a racontés. Car saint Luc luimême, instruit des choses qu'il a vues du temps des Apôtres, aurait pu ne pas l'être aussi biea de Tbistoire

CH. I. *- l'êvakgile et l'histoibe. 233

du Sauveur. Ainsi là question est à reprendre paur lui comme pour les autres.

Les reproches ne manquent pas ; et d'après le débat précédent on devait s'y attendre. Tout est suspect dans TÉvangile. Si saint Matthieu est sobre à raconter, c'est la sécheresse d'un homme qui n'a pas vu ; si les autres en viennent au détail , c'est l'abondance stérile d'un amplificateur. Voilà l'esprit qui préside à l'examen des* faits ; et l'attaque sera d'autant plus libre , qu'on a prétendu mettre à l'écart la personne des Évangélistes. Les reproches sont ou généraux , ou particuliers. On reproche en général à saint Matthieu de se tromper dans la suite et dans les circonstances des événements, de dédoubler un même fait ou d'en confondre plusieurs en un seul , par exemple les instructions diverses dont il a composé le sermon sur la Montagne. Saint Marc ne fait que broder artificiellement sur le thème qu'il trouve en saint Matthieu. Saint Luc est sujet à des malentendus. Saint Jean se trompe sur les lieux, sur les usages, notamment sur la constitution du pontificat, et même sur la Pâque * . Mais ne touchons point prématurément au détail ; et pour première réponse aux griefs généraux, montrons comment, dans leur ensemble, les Évangiles présentent des traits d'uae vérité frappante.

Ici comme pour les Actes, l'arsenal où Ton trouvera toujours des armes pour défendre l'Évangile, c'est le livre de Larduer , si riche en citations de toute sorte (Credibility of the GospelJ ; et lui-même a bien su en faire usage. Aussi, dans la plupart des cas, suffit-il de

1 Foy» Strauss» S 82, 1. 1, p. 705; de Wette, $ 97 et suiv.; cL Hug,

234 PART n. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

•rappelçr ses raisons qu'on affecte trop d'oublier ou de négliger comme vieillies. C'est ainsi qu'il a prouvé la conformité de l'Évangile avec l'histoire en ce qui touche la situation politique et morale de la Palestine, la personne et le caractère même de ses princes indigènes ou de ses gouverneurs étrangers, etc. Prenons l'histoire évangelique , et montrons avec lui, en. abrégeant son argumentation, comment, sur tous les points, elle répond à ce qui nous est connu de ce temps-là.

Rien n'était plus facile que de se tromper sur les noms des princes^ et l'état politique du pays, pour une période marquée* par tant de changements, et en un temps où les hommes avaient passé aussi bien que les choses. Les Évangélistes sont pour tous ces détails d'une exactitude rigoureuse. Ils nous apprennent que Jésus-Christ est né sous Hérode (Matih. ii ; cf. Luc, I, ô), et qu'Hérode eut, peu de temps après, pour successeur, Archélaus, prince dont les dispositions n'étaient pas meilleures que celles de son père : car Joseph et Marie, qui avaient fui avec l'enfant Jésus en Egypte pour échapper à la fureur d'Hérode, revinrent, après sa mort, non en Judée, mais en GaUlée, craignant le nouveau roi (Matth. ii, 22). L'histoire confirme ce témoignage. La Galilée, unie à la Judée sous Hérode, en avait été séparée à sa mort dans le partage qu'il fit entre ses enfants. C'est Ârchélaus.qui eut la Judée ; et Josèphe témoigne de sa cruauté, qui finit par soulever contre lui tous les Juifs * .

Archélaiis fut déposé en la di^ème année de son règne : son royaume fut réduit en province sous un pro-

^ Ant XVn, viii, 1 et xm, 2.

CH. I. — l'Évangile et l'histoire. 235

curateur, relevant du gouverneur de Syrie; mais le reste du pays demeura dans les conditions du testament d'Hérode. C'est aussi le tableau qu'en a retracé saint Luc, pour le temps où commence la mission de saint Jean-Baptiste (m, 1) : « La quinzième année de l'empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant procurateur de la Judée , Hérode étant tétrarque de la Galilée , Philippe son frère de l'Iturée et de la Trachonitide, et Lysanias étant tétrarque de l'Abilène. » En la quinzième année de Tibère, Hérode et Philippe, fils d'Hérode l'ancien, gardaient toujours leur part. Philippe mourut en l'an 20 de ce même règne , et Hérode ne fut envoyé en exil que la troisième année de Caligula * . Le procurateur des Romains dans la province formée du royaume d'Archélaiis en Judée était, depuis l'an 25- ou 26 de l'ère vulgaire , Ponce-Pilate ; il ne cessa de l'être qu'un peu avant la mort de Tibère, Vitellius étant gouverneur de Syrie (35 ou 36de l'È. V. ^). Quant à Lysanias qui est nommé, à côté des enfants d'Hérode, conune étant tétrarque de l'Abilène, c'est un fait nouveau. dont parle saint Luc^ et sur lequel on l'a vivement attaqué. Nous verrons plus tard , en passant en revue les objections , si ce fait est un argument pour ou contre lui.

Hérode, qui vient d'être nommé comme tétrarque de la Galilée, reparaît et tient une grande place dans l'histoire évangélique. Il épousa Hérodiade, fiUé d'Aristobule, et déjà femme d'un autre de ses frères. Les Évangélistes ont parlé de cette union incestueuse que saint

* Jos. Ant. XVni, IV, 6 ; vu, 2 et B. Jud. U, xx, 6.

' Ant. XVIII, II, 2 et iv, 2; B. Jud. II, ix, 2. Ces détails suffisent ici» Nous examinerons de plus près ce qui touche k la chronologie, en r^xposdiit dans son ensemble.

Jean-Baptiste reprochait vivemçnt au tétrarque * . Josèphe en parle aussi comme d'une violation de la loi nationale, et il appelle le premier mari , comme le second, Hérode, nom commun à ces princes ^. Saint Marc, plus précis que Josèphe, le nomme Philippe. Il est vrai que, dans cette famille d'Hérode, on n'évite une confusion que pour en susciter une autre. Ce Philippe, premier mari d'Hérodiade, dont parle saint Marc , n'est point Philippe tétrarque de l'Iturée dont il est parlé en saint Luc ; car Philippe , le tétrarque , épousa Salomé , née de ce premier mariage d'Hérodiade '. Le Philippe de saint Marc, étant THérode de Josèphe, premier mari dHérodiade , est un fils d'Hérode le Grand et de Mariamne *. Il a pu survivre à son père, quoiqu'il ne soit pas mentionné dan&le partage, d'où le crime reproché à sa mère l'aura fait exclure. Il est sans titre dans Josèphe , comme l'est dans l'Évangile le Philippe , époux d'Hérodiade , et vivait , selon toute apparence, dans une condition privée : c'est pourquoi l'ambitieuse Ilérodiade l'aura laissé pour le tétrarque Hérode. Quant au même nom dans une mêmefamille, parmi des ekifantsnés de tant de femmes*, c'est une chose dont on trouverait plus d'un exemple parmi les familles royales de ces contrées; notamment en Syrie et en Egypte.

Saint Jean-Baptiste fut mis à mort par Hérode le

* Matth. xiT, 3; Marc, vi,*^!?; I^oc. m, 49.

^ AnL XVni, V, 4. G*est ainsi que Dion donne aussi le nom d*Hérode à Arcbélaiis, quand il parle de son exil (LV, 27) ; et pourtant il aurait dû craindre la confusion, puisqu'un autre Hérode, le Tétrarque de Galilée dont nous parlons ici, fût aussi «xilé. — C'est aussi le nom d'Archélaûs snr les médailles. Voyez le savant ouvrage de M. de Saul\cy, Numism, juda^ gue, p. i33L

» AnL XVni, V, 4. - * Ibid. — » Voy. Lardner,IT, v, 1, p. 41i.

en. I. — LÊVAKGtLE ET L HISTOIRE. 237

tétrarque. Josèphe le constate comme les Évangélistes ; mais il attribue son emprisonnement et sa mort à la crainte qu'Hérode avait conçue de son influence et des mouvements qu'il pouvait exciter dans le pays * : Les Evangélistes en rapportent la cause à Tinfluence d'Hérodiade que Jean reprochait à Hérode de garder pour femme. ÏVien de plus naturel que ce reproche de Jean-Baptiste sur un mariage réprouvé par la loi des Juifs, comme Josèphe le reconnaît lui-même * ; rien de plus concevable que le ressentiment d'Hérodiade dont Josèphe a constaté aussi et l'ambition et l'autorité auprès de son mari ^. Or ici, les Evangélistes é);aient plus en mesure d'être bien informés que Josèphe, étant euxmêmes disciples de Jean ou liés à ses disciples. Ajoutons que leur récit est d'autant moins suspect, qu'en renvoyant l'initiative du crime à Hérodiade , ils atténuent la responsabilité de celui qui le commanda.

Les EvangéUstes ne décrivent pas moins fidèlement l'état général du pays. Ils marquent les antipathies profondes qui divisaient les Juifs et les Samaritains : « Comment, vous qui êtes Juif, disait la Samaritaine à Jésus, me demandez-vous à boire, à moi qui suis Sa^maritaine ? car les Juifs n'ont pas de commerce avec les Samaritains (Jean, iv, 9). » Les Samaritains accueillent mal Jésus à son retour « parce qu'il avait l'air d'aller à Jérusalem poux la fête (Luc, ix, 53) ; » et quand Jé&us veut montrer comment toute distinction doit s'oublier dans le commandement d'aimer le prochain, il choisit pour exemple un Samaritain secourant un Juif (/6id., x, 30). Les Evangélistes montrent aussi le partage des

Aid. XVIII, V, 2. - - ' Ihid. v, 4. — » Ihid. vu, I.

Juifs eux-mêmes en sectes, les rivalités des Pharisiens et des Sadducéens, la prépondérance des Pharisiens, leur crédit dans le conseil et dans te peuple * ; et ce qu'ils disent de leur hypocrisie et de la corruption du peuple tout entier est pleinement confirmé par Josèphe : « Si les Romains, dit-il, eussent épargné ces pervers, la ville aurait péri assurément, engloutie dans les entrailles de la terre, noyée par un déluge', ou frappée des foudres de Sodome : car elle portait une génération plus coupable que ceux qui subirent ces châtiments * . »

Après les Pharisiens, les Publicains sont peut-être la classe la plus souvent nommée dans l'Évangile ' ; on les trouvé d'ordinaire rapprochés des pécheurs et confondus même avec eux ^, par un sentiment qui tenait tout à fois du rigorisme superbe des Pharisiens et de la haine du peuple pour la domination étrangère : car les Publicains, chargés de lever l'impôt au profit des Romains, étaient particulièrement odieux aux Juifs. Les Publicains eux-mêmes n'étaient pas tous des étrangers. LerËvangéhstes marquent assez clairement que plusieurs étaient Juifs : témoins Ceux qui venaient au baptême de Jean, témoin saint Matthieu ' ; et cela est confirmé par Josèphe ®. Mais ils n'en étaient que plus haïs comme traîtres à leur nation.

La Judée était paisible alors. Mais malgré la prudence ^t les ménagements du gouvernement d'Auguste

* Voy, Lardner, I, iv.

' B, Jyd. V, XIII, 6 ; cf. x, 5, et Ant, XX, viii, 8, etc.; Lardner, I, vi. ' Matth. IX, ll,etc.

* Quand Jésus entre chez Zachée, cbef des Publicains, )e peuple murmure, disant qu'il va loger chez un pécheur (Luc, xix,7).

^ Luc, m, 12; Matth. ix, 9; Marc, ii, 14; Luc, v, 27.

* «Les Juifs les plus considérables, et parmi eux Jean, le Publicain....» (Jos. B, Jud. n, XIV, 4; voy, Lardner, l\ ix, 11.)

CH. 1. — l'étaugile et l'histoirb. 239

et de Tibère, les Juifs détestaient l'étranger, et pour s'en affranchir un jour, comptaient sur le Messie. C'est une situation générale et une disposition des esprits que rhistoire constate et que Ton retrouve dans l'Évangile.

Ils détestaient l'étranger, ils détestaient le tribut qui était le signe le plus odieux de leur dépendance. Cette aversion pour le tribut est prouvée par les révoltes qui éclatèrent à l'époque du recensement * : et le pontife qui avait décidé le peuple à s'y soumettre alors, s'était rendu par là si insupportable à la multitude, que le gouverneur romain lui-même, pour prévenir les séditions, dut le révoquer^. D'oii l'on comprend tout ce qu'il y avait de perfide dans la question touchant le tribut, adressée a Notre-Seigneur par les Pharisiens : puisqu'il devenait infailliblemeïit, s'il disait oui, odieux au peuple ; s'il disait non, suspect au pouvoir.

Us attendaient le Messie ; ils l'attendaient comme un libérateur qui relèverait leur nationalité, et ils étaient prêts, à saluer de ce titre sacré celui qui en voudrait user pour les affranchir : c'est ce qu'on voit par toute ThistoiriB de ces temps-la dans Jnsèphe, et cet espoir les anima et les soutint dans leur révolte jusqu'au dernier jour * . t'est ce qu'on voit de même par tout le técit des Évangiles. Ce libérateur qu'annonçait Zacharie,

• Act. V, 37; Jos. Ant. XVHI, i, 1.

' Ant. XVin, II, t; Lardner, I, ix, 10.

' « Ce qui, dit Josèpbe, les excita le plus k la guerre, c'était un oracle équivoque, trouvé dans les Livres sacrés^ que, vers ce temps-lk, un homme sortie de leur pays serait maître du inonde. » Josèphe arrange la prophétie pour rappliquer à Vespasien (B. Jud, VI, y, à), et de même Tacite :«Pluribu8persuasio inerat,antiquis sacerdotum litteris oontineri, eoipso tempore fore ut valesoeret Oriens, profectique Judaea rerum potirentur. Qu« ambages Vespasianum ac Titum praedixerant. » (fl»5(. V,13.)

que saluait. Siméon, tous l'attendent, les Samaritains comme les Juifs * ; et lorsque Jean-Baptiste paraît, annonçant le salut de Dieu, on croit d'abord qu'il est le Christ : c'est l'ppinion de tout le peuple ^. Ceux de Jérusalem lui députent des prêtres .et des lévites, pour le savoir de lui-même ; et il faut que Jean proteste solennellement qu'il ne l'est pas, qu'il est seulement la voix qui l'annonce ^ Cela explique plusieurs traits de l'Évangile qui, au premier abord, pourraient sembler contradictoires : Pourquoi tout le monde court à Jean, pourquoi les Pljarisiens et les Sadducéens eux-mêmes viennent à son baptême * : — il s'est dit le Précurseur, il prépare lès voies ; nul ne conteste son titre, tous veillent se préparer ; — et pourquoi Jésus qu'il a salué l'Agneau de Dieu, celui qui ôte le péché du monde (Jean, i, 29), rencontre partout des. adversaires 1 Cela fait comprendre encore pourquoi Jésus se proclame le Fils de Dieu dans Jérusalem devant ces scribes et ces Pharisiens qui ne savent que lui contredire ^ ; et pourquoi il évite, de se manifester .de la même sorte parmi ces populations de Galilée, qui se soulèveraient o, la nouvelle que le Christ est venu, qui, un jour, le devinant à ses miracles, accouraient pour le prendre et le faire roi". .

Les disciples eux-mêmes partagent l'erreur populaire : ils savent qu'il est le Christ ^, et ils le suivent dans les travaux de sa prédication ; niais ils attendent le moment où il se déclarera par l'établissement de son règne. Aussi sont-ils frappés d'étonnement quand

I * Joan. 1, 41 ; ly, 25, 26. — > Luc, m, 15. — ' Joan. i, i9 et suîv. . * MaUb. ui, 7 ; Marc, i, 5 ; Luc^ qi, 7. — * Joan. v, 17, et:. U Joan. vi^ 15. — ''Mauli. xvi, (6; Joan. vi, 70.

CB. I. — l'évangile et l'histoire. 241

il leur annonce qu'il doit être livré, qu'il doit souffrir, qu'il doit mourir * . Ils ne comprennent pas cette parole ; et la promesse de la résurrection ne leur dessille pas les yeux : les enfants de Zébédée lui demandent encore les deux places d'honneur dans son royaume ! A son dernier voyage à Jénisalem, ils purent croire qu'il venait enfin pour régner, quand tout le peuple accourait à sa rencontre, portant des palmes et couvrant le chemin de vêtements ou de branchages, et que , de toutes parts, retentissaient les cris : « Hosanna au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur * ! » Mais que Jésus soit livré par un traître, qu'il tombe en la puissance de ses ennemis, alors les Apôtres oublient les paroles par lesquelles Jésus luimême avait voulu les affermir dans cette épreuve : tant ils l'avaient peu compris, tant le préjugé universel était fort dans leur âme 1 Ils fuient, ils se dispersent ' ; il semble que pour eux aussi l'illusion soit dissipée; Tout le reste y répond. Les ennemis de Jésus l'accusent d'avoir voulu se faire roi ; le peuple qui l'avait reçu comme tel, voyant son espoir trompé, se retourne contre lui, ne tenant plus que pour un imposteur celui qu'il avait salué l'envoyé du Seigneur; le fils de David ! et quand on lui pflFrira un prisonnier à délivrer, il criera : « Non pas lui, mais Barabbas* ! » — Jésus-Christ mort, on put croire un instant qu'ils ouvriraient les yeux. La fermeté des Apôtres, la hardiesse de leurs paroles et les miracles dont ils les appuyaient, leur donnèrent peut-être à penser qu'ils avaient mal com-

* Luc, IX, 44, 45 et xviii, 31-3i; Matth. xx, 17; Marc, x, 32. ' Matth. XXI, 8 et suiv., etc. — ^ Matth. xxvi, S6, etc.

* ioan. XVIII, 33, 40, etc.

%4lt PART. II. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

pris leurs prophètes, et que Jésus était le Christ ; et plusieurs se convertirent ^ Mais la masse s'endurcit; et on les vit prêts à se donner de nouveau au» premier imposteur qui se dirait le Christ, hâtant par là cette ruine suprême qui les devait punir, selon la prophétie de Jésus lui-même, de n'avoir pas connu le jour où Dieu les visitait ^.

Les Évangiles ne se bornent pas à présenter dans un tableau fidèle la situation politique et morale de la Judée , les divers princes de la maison- d'Hérode, les diverses sectes de la nation, sa haine contre l'étranger, ses entraînements vers un Messie qui répondit à ses idées chamelles : ils décrivent dans les circonstances les plus délicates les relations des Juifs avec le peuple qui les domine, faisant à chacun sa part, sans se tromper sur aucun de ces points où tout autre qu'un contemporain attentif eût été bien des fois induit en erreur. Les Romains sont les maîtres : ils gouvernent par leur procurateur ; ils ont les droits qui sont le signe de la domination, je veux parler de l'impôt et du droit de mettre à mort ^ . Mais les Juifs ne sont pas déchus, autant qu'on l'eût pu croire, par l'effet de l'établissement d'une domination étrangère. Hs ont non-seulement leur temple, mais leur loi ; ils ont toutes les anciennes formes de leur administration religieuse et civile : leur grandprêtre, leur conseil et toute la hiérarchie des prêtres et des lévites ; ils ont même leurs impositions spéciales pour le service du temple * ; ils ont leur juridiction particulière, la police avec une garde qui leur est

» Act. Il, 41 ; V, 14; vi, 1, etc. — » Luc, xix, 44.

* Mattli. XXII, 17 ; Joan. xviii, 31. ~ * Maltb. xvii, 23.

€H. T. — l'évangile ET L'hISTOIRE. t43

propre * , le droit d'arrêter les coupables et même de leur infliger certains châtiments de degré inférieur*. Il y a dans l'histoire évangélique une scène où ce qui touche au droit ou à la coutume, soit des Juifs, soit des Romains, se trouve mêlé de telle sorte, que tout autre qu'un historien du temps et un témoin des faits s'y serait infailliblement fourvoyé, je veux parler de la Passion. Les Évangéhstes ont-ils échappé au péril? L'épreuve ici est décisive : prenons leur récit dans l'ordre des iFaits, et voyons jusqu'à quel point il sou» tiendra le contrôle de l'histoire * .

Le principal auteur de la mort de Jésus-Christ, celui qui fit prévaloir dans le conseil cet avis hypocrite, digne d'être flétri à jamais par l'application qu'il reçut alors : « Il faut . qu'un homme meure pour tout le peuple*, » c'est Caïphe le grand-prêtre. Caïphea servi de prétexte à une double accusation contre les Évangiles, contre saint Luc et contre saint Jean. Le pontificat selon la loi était un et pei'pétuel. Or, saint Luc dit qu'au moment où va commencer la prédication de saint Jean-Baptiste, Anne et Caïphe étaient grandsprêtres (m, 2) ; et saint Jean, au temps de la Passion, dit que Caïphe était le grand-prêtre de l'année (xvnr^ 13). — Mais le pontificat ne se trouvait plus dans les conditions des anciens temps. Il n'était point double sans doute, et il n'était point annuel ; et ni saint Jean ni saint Luc n'en ont fait comme une image de l'ancien consulat romain. Mais il était rare qu'un grand-prêtre se maintînt, selon son droit, dans sa charge jusqu'à la

' Matth. XXVI, 47 et xxvii, 65. — ' Act. iv, 3; v, 18, 40.

' Voy. en particulier le chapitre de Lardner, I, vu, Circumstances ofour Saviour's last sufferings ; et après lui, Tholuck,'qui Ta suivi, p. 347 et suiv. -— ♦ Joan. xviii, 14.

mort. Les Romains, comme l'avaient fait jadis les rois de Syrie, élevaient ou déposaient à leur gré les pontifes, dételle sorte qu'il y en avait souvent plusieurs qui avaient été revêtus de cette dignité, et retenaient parfois de la perpétuité inhérente à sa nature, une sorte de primauté parmi les Juifs et jusque dans le conseil. En était-il ainsi au temps dont ^parlent les Évangélistes ? qu'on en juge par ce que dit l'histoire : « A l'avènement de Tibère, dit Josèphe, Valérius Gratus, substitué à Rufus dans le gouvernement de la Judée, dépouilla du pontificat Ananus (Anne) . pour en revêtir Ismaèl, fils de Fabus ; et bientôt après, il l'enleva de même à celui-ci pour le confier à Éléazar, fils du grandprêtre Ananus. Mais au bout d'un an, il lui ôta cette dignité à lui-même et la donna à Simon, fils de Canith. Celui-ci ne l'avait pas exercée plus d'un an, qu'il fit place à Joseph, surnommé Caïphe. Gratus passa onze ans en Judée, après quoi il revint à Rome, et eut pour successeur Pilate * . »

Caïphe était donc grand-prêtre avant l'arrivée de Ponce-Pilate , au plus tard en la douzième année de Tibère (26 de l'È. V.). Il cessa de l'être peu après que Pilate eut cessé lui-même de gouverner la Judée, destitué comme lui par Vitellius, qui, par là, voulait se rendre agréable aux Juifs (vers l'an 36 de l'È. V.)". C'est donc bien lui qui était grand-prêtre, comme le dit saint Jean , en l'année oii Jésus-Christ fut mis à mort» Mais ce qui suit, comme ce qui précède, marque et l'instabilité du pontificat, et le grand crédit que gardait

« Ant. XViU, II, 2.

' Ibid, IV , 2 et 3. Voy, pour les dates le chapitre (cli. iv, ci-après) consacré U la chronologie.

en. I. — l'éyakgile et l'histoire. t45

Anne. Avant Caïphe, qui lui-même fut son gendre^ il avait été pontife, et de môme, un peu après lui, son fils Éléazar. Après Caïphe , quatre autres fils d'Anne occupèrent successivement ou à de courts intervalles cette haute position : Jonathan, Théophile, Matthias et Anne le Jeune * . On comprend donc que^ hors de la dignité même, il en ait conservé l'influence et jusqu'à un certain point les titres et le rang. Ce ne sont pas seulement les Évangélistes ^ , c'est Josèphe aussi qui parle des princes des prêtres (àp/teperç), c'est-à-dire de ceux qui avaient rempli ou remplissaient la grande sacrificature ^ . Pour Anne, sa parenté avec Caïphe lui donnait même, entre les autres, un rang à part ; et Hug va jusqu'à conjecturer que si Caïphe se maintint si longtemps, malgré l'instabilité du sacerdoce à cette époque, il le dut à l'appui d'Anne, peut-être même à quelque convention dont Josèphe n'aurait rien dit (on en devine la raison : il ne révélait pas volontiers ce qui honorait si peu le sacerdoce) ; convention en vertu de laquelle les fonctions sacerdotales auraient été alternativement exercées par l'un et par l'autre : ce qui ex* pliquerait à la lettre pourquoi saint Jean aurait dit dans le récit de la Passion que Caïphe était le pontife de l'année \ Mais il n'est pas nécessaire d'aller jusquelà, et l'expression de saint Jean ne réclame pas une

< Ant. XVUI, IT, 3; V, 3; XIX,- vi, 4; XX, ix, 1. Josèphe lui-même remarque, à propos du dernier, qu*on regardait Anne L'Ancien comme Jliofflme le plus heureux : « Car, sionto-iAU il eut cinq fils, qui tous obtinrent d'exercer la grande sacrificature, après que lui-même en eut joui très-longtemps; ce qui n'est arrivé à aucun autre grand-prêtre parmi nous« »

' Matth. XXVI, 59 ; Marc, xiv, 53, etc.

* Tovç àpxtepeîc 'IcovdOocv xal 'Avocvîav, tôv te toutou iraîSa ''Avavov... i^éKip,^y ènl Ka(aapa. (B. Jud, H, XII, 6.) — * Uug, U, 60, n» 3.

%è^ PART. U. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

interprétation si étroite. Il veut dire simplement que Caïphe était grand-prêtre en cette année * ; et Ton peut remarquer Tappui que se prêtent les deux Évangélistes, jusque dans la diversité de leur exposition, en deux endroits fort différents. Saint Luc, qui nomme les deux pontifes comme au même rang, et dans TÉvangile (m, 2), à Tépoque de la mission du précurseur, et dans les Actes (iv, 6), lors des premières prédications des Apôtres, sait bien que le pouvoir véritable est à Caïphe : c'est le seul qu'il mette en scène dans le récit de la Passion; et saint Jean qui a désigné spécialement Caïphe comme grand pontife en cette année, montre Jésus amené devant Anne avant de comparaître devant Caïphe ^

La question du pontificat étant ainsi résolue, le conseil tenu contre Jésus, son arrestation par les gardes des Juifs, sa comparution et devant Anne et devant Caïphe, s'expliquent par les usages et par les droits laissés aux Juifs ; et de même la résolution du conseil, quand, sur un prétendu blasphème, le pontife déchire ses vêtements *, et que tous s'écrient : « Il est digne de mort 1 » Mais ici s'arrête le droit des Juifs : ils peuvent bien laisser Jésus exposé jusqu'au matin aux insultes de leurs satellites ; ils ne peuvent disposer de sa vie. Pour que leur résolution soit exécutée, il faut un ju-

1 Lardner^ H, iv, S 2, 1. 1, p. 403.

' Le docteur Strauss n'entend pas ce point autrement que Lardner. n dit, à propos de la fixation de l'an xv de Tibère : « EUe s*accorde même avec celle où, à côté de Gaïpbe, Anne est nommé comme grandprêtre ; car, d'après Jean (xviii, 13) et les Actes des Apôtres (iv, 6), cet ancien grand-prêtre conserva, même après sa déposition, une influence toute spéciale, surtout lorsque son gendre Caïphe fut entré en fonctions. »• (Strauss, g 42, t. I, p. 343).

* (Test un acte symbolique fort .en usage chez les Juifs (I Mach, liy 71 ; Jos. B. Jud, II, XV, 2, etc.).

CH. I. — l'étangile et l'histoire. 247

gemeDt du gonverneur : car le magistrat romain a seul le droit de vie et de mort, prérogative de la puissance souveraine. On conduit donc Jésus devant Pilate.

Ici se présente une double difficulté : comment Pilate, simple procurateur, ainsi que le dit Tacite, peut-il juger lui-même ? et comment est-il à Jérusalem quand sa résidence est à Césarée * ?

Un procurateur, qui, par la nature de sa charge, ne devait s'occuper que de finances et d'administration, n'avait point en effet le pouvoir militaire et le droit du glaive ^ . Ce droit devait appartenir au gouverneur de Syrie d'où relevait la Judée. Mais par une exception qui, en ce temps, n'était pas encore commune, les procurateurs de Judée en avaient été investis, ainsi que l'attestent Josèphe ' et Tacite lui-même, parlant de la mort de Jésus-Christ * . Quant à la présence de Pilate à Jérusalem, il était d'usage qu'un administrateur visitât, à certaines époques de l'année, les principales villes de sa juridiction*. On comprend que le procurateur de Judée ait dû surtout venir à Jérusalem pendant les jours où la fête de Pâque y attirait tous les Juifs ; et c'est ce qu'on voit fréquemment dans Josèphe *. Sa présence

* Haud dubia destiaatione discessere Mucianus Antiochiam , Vespasianus Csesaream : illa Syrise, haec Judaeae caput est (Tac. Ann. II, 79 ; d Jos. B. Jud. Il, IX, 2, etc.).

' Tac. Ann. IV, 15; Dion Cass. LVII, 22; 1. 3 (Callistr.) D. I, xix, de Officio procuratoris, et Giqas, Ohserv. xix, 13 ; 0pp. t. III, p. 502 (Paris, 1658).

^ Josèphe dit du premier procurateur Coponius qu'il avait reçu tons les pouvoirs : *HYïiff6|jLevo; 'louBaCwv t^ iizX hoktiv èÇoucn'cf (ilnÉ. XVIII, 1,1), même le droit de tuer : Me^P^ '^o^ xxeiveiv XaSùv ^rapà toû KaCcrapoc i^oucnav (B. Jud, II, viii, 1). Et les preuves de Texercice de ce droit sont fréquentes dans toute son histoire.

* Tac. Ann. XV, 44 : Auctor ejus nominis Christus Tiberio imperitante, per procuratorem P. Pilatum supplicio affectus est.

* Cic. in Verr. v, 11, etc.

* Jos. AnU XVIII, IV, 3; v, 3; XX, v, 3; B.Jud. II, xii, 1; xiv, 3.

s'explique donc par la coutume, comme son droit par Texception formelle qui le consacrait.

Mais on mentionne avec Pilate sa femme. Or, la loi romaine n'interdisait-elle pas aux gouverneurs romains d'emmener leurs femmes dans leurs provinces * ? et puis, ce n'est pas seulement Pilate qui figure dans la Passion ; Hérode se trouve aussi à Jérusalem, et Pilate lui renvoie Jésus : comment expliquer cette double juridiction ?

La loi romaine défendait aux gouverneurs d'emmener leurs femmes dans leurs provinces, et Auguste avait paru disposé à la maintenir, en ce point, dans sa rigueur^. Mais la coutume contraire prévalut. Agrippine accompagna Germanicus en Germanie, dès le commencement du règne de Tibère.; elle l'accompagnait encore en Orient' (21 de l'È.V.); et lorsque Cécina proposa de rétablir l'ancienne loi, sa motion fut rejetée avec murmurée Quant à Hérode, il était toujours tétrarque de Galilée : ce n'est qu'en l'an 39 qu'il perdit Sun royaume. S'il se trouvait à Jérusalem, c'était comme tout disciple de Moïse, Juif ou Galiléen, à l'occasion de la fête : on l'y trouve, par exemple, à la Pâque de l'an 37 avec Vitellius ^ ; et si Pilate renvoie Jésus par-devant lui, ce n'est pas qu'Hérode ait en effet juri-

« Voy. Ciijas, Obs. vi, 30, t. HI, p. 172. - .

* Disciplinam sevcrissime rexit, ne legatorum quidem cuiquam nisi graTate, hibemisque demum mensibus, permisit ttxorem Intervisere (SueU Aug. 24). — * Tac. Ânn. I, 40 et 41 ; H, 54.

* Ihid. ni, 33 et 34. La loi dut se borner li prévenir les abus, en faisant les maris responsables des excès de leurs femmes. On Ut dans un fragment d'Ulpien (l. 4, g 2, D. I, xyi, de Officio procons,) : a Proficisd autem proconsulem melius quidem est sine uxore, dummodo sciât senatum, Cotta et Messala consulibus, censuisse futurum ut si quid uxores eorum, qui ad officia proficiscuntur, deliquerint, ab ipsis ratio et YinUicta exigatur. » — ^ Jos. A ni. XVIII, v, 3.

CM, I. — l'étangile et l'histoire. 249

diction dans Jérusalem. Le procurateur romain ne le fait que par pure déférence, sachant que Jésus était Galiléen : aussi TÉvangéliste remarque-t-il qu'Hérode etPilate, qui jusque-là étaient mal Tun avec rautre, furent désormais amis * .

Cette exactitude rigoureusement légale, se soutient dans tous les détails du jugement, de la condamnation et de l'exécution. Lorsque les Juifs amenèrent Jésus au prétoire, ils s'abstinrent d'y entrer, de peur de se souiller et de ne pouvoir plus manger la Pâque ; et Pilate sortit pour leur parler (Jean, xvni, 28-29). La conduite des Juifs s'explique par leurs usages constants ; celle de Pilate par la pensée de se gagner le peuple, qui avait, dès lors, plus d'un grief contre lui^. Cette pensée le domine dans tout le reste du procès. Il interroge Jésus ; il voit , avec l'impartialité du magistrat et la liberté d'esprit d'un étranger, que Jésus n'a rien fait qui mérite la mort; même après qu'il s'est déclaré roi, il le veut tirer de leurs mains,. soit en faisant appel à la générosité populaire, quand il l'offre comme prisonnier à délivrer, soit en donnant un commencement de satisfaction à leur ressentiment, quand il le fait flageller et le leur amène ainsi châtié. Il résiste encore à leurs clameurs quand ils crient : « Crucifiez-le. » ^ « Prenez-le, dit-il, et crucifiez-le vous-mêmes. » Ce n'était pas une sentence, mais une manière de les éconduire, car les Juifs lui avaient déjà répondu quand il leur disait : « Jugez-le : » — « Nous n'avons point le pou-

' Luc, xxiii, 7 et 12. L'inimitié qui existait entre Hérode et Pilate pouvait avoir pour cause, selon Thoiuck, ce massacre de GaUléens dont saint Luc a parlé (xiii, 1). On y peut soupçonner bien d'autres raisons.

' Voy, Jos. Ant. XVUI, m, i et 2; B. Jud. 11, ix, 1-4, et Phil. d§ légat, ad Cai. t. I, p. 588^-590 (édit. Mangey» 1742).

voir de mettre à mort personne. » Seulement, quand ils allèguent leur loi, « selon laquelle il doit mourir, parce qu'il s'est dit le Fils de Dieu, » il commence à être ébranlé, non qu'il juge le crime digne de mort, mais parce qu'il sait par expérience combien il est dangereux de se heurter aux passions religieuses du peuple * ; et quand enfin ils ajoutent : « Si vous le renvoyez, vous n'êtes point ami de César : car quiconque se fait roi est ennemi de César, » alors il cède : car s'il craint les Juifs, c'est surtout qu'il craint Tibère ; et il sacrifie l'innocence à la peur de laisser au ressentiment du peuple une arme qui décidera de sa propre chute ^. Il prononce donc la sentence. — Il la prononce de son tribunal (Jean, xix, 13), conformément à la loi romaine : les causes civiles se pouvaient résoudre de piano ; mais les sentences contre les criminels se rendaient de superiori loco ^ . Si Jésus-Christ eût été condamné pour im blasphème, il aurait été lapidé ; accusé de sédition et condamné sur ce chef, il dut être crucifié*. La flagellation qui précéda Texécution de la sentence, était dans les coutumes de Rome '^ . Quant aux insultes qu'on y mêla (Matth. xxvi, 67-68. Marc, xv, 16-20), elles étaient dans la coutume du temps : on se croyait tout permis envers celui qui était voué à la mort.

Jésus fut emmené portant sa croix (comme tout con-

' Jos. et Phil. f. 1.

' Saint Marc dit expressément (xv, 15), ce que saint Jean montre par tous les détails de son récit, que Pilate condamne Jésus pour plaire aux Juifs.

' Cicéron jr fait plusieurs fois allusion : Ep: fam» HI, 8; de Oral. 36 ; Verr. IV, 40. Voy. Adam, Ant, Rom. préteurs, g 3, t. I, p. 19S (Paris» i826), et Tholuck, p. 365. — ♦ Tholuck, p. 364.

^ Liv. n, 5 ; XXVI, 15 et diverses citations de Josëphe, ap, Lardner, I, VII, 13,

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damné *) pour être crucifié hors de la ville : coutume romaine qui devait être aussi en usage chez les Juifs ^. L'inscription mise à la croix «est en trois langues, en hébreu, en grec et en latin; la langue du juge et les deux langues parlées dans le pay^ : ainsi les proclama-* tions de Titus aux assiégés de Jérusalem étaient en grec et en hébreu^. Elle indique, selon l'usage % la cause de la sentence : « Roi des Juifs ; » c'est en effet à ce titre que Jésus a été condamné. Sa brièveté pouvait sans doute choquer les Juifs, et ils s'en plaignent ; mais dans la réponse de Pilate perce la mauvaise humeur d'un homnie forcé à faire ce qu'il ne voulait pas, et qui ne veut plus rien concéder. Le breuvage offert à Jésus pour le réconforter avant le supplice, les jambes rompues aux autres et non à lui, le côté percé, tous ces détails qui accomplissent les prophéties sont en même temps rigoureusement conformes à ce qui se pratiquait dans ce temps-là^. Quant à la sépulture, on ne l'accordait pas toujours aux suppliciés chez les Romains ; mais le refus en était regardé comme un signe de cruauté extrême ®. La loi des Juifs commandait qu'on la donnât^. Ainsi le récit des Évangiles est, sur tous ces points,

* Plut, de Sera Num. Vind. 9, dlé par Lardner, I, vu, 14.

* Plaut. Mil. glor. H, iv, 361 ; Cic, in Y en. V, 66,! »• 16®. — ^«w- XV, 35; I Aeg. xxi, 37; ap. Lardner, I, vu, 14.

^ Jos. B. Jud, VI, II, 4; op. Lardner, I, vu, 11.

* Lardner {ibid. iO) cite plusieurs exemples de cet usage : Suet. Cdlig, 39, Domit. 10.

^ Foy. Tholuck et Paley {Evid. of Christ.) qui empruntent et igoutent aussi II Lardner, 1. 1.

* Pelron. Satyr. 71 ; Suet. Tib. 61 ; Tac. Ann. VI, 29. Ulpien dit qu'Auguste fit toiy ours rendre les corps des suppliciés à leurs parents ; que la coutume en demeura établie, et qu'il n'y a eu d'exception quelquefois que pour les crimes de lèse-msûesté (1. 1, D. XLVIII, xxiv, de CadOf ver. punit.) • ^^ul ayoute qu'on les doit rendre & quiconque les redemande 1. 3, eod.) Lardner, I, vii^ 16.

^ Deut. XXI, 22, 23; cf. Jos. B. Jud. IV, v, 2, ap, Lardner, ihid.

PART. n. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

ne pourrait moins prétendre à cette exactitude qui est la première loi de Thistoire. Quelle est donc la juste valeur de ces objections? Déjà nous en avons touché plusieurs qui, loin de nuire, servent à la démonstration de la vérité évangélique. Nous allons aborder l'une après l'autre celles qui demandent un examen particulier.

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