‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 44 sur 66 · CH. JI. «- LL8 XHUCLES · texte numérisé non relu

CH. JI. «- LL8 XHUCLES

témoin d'une conjonction de ce genre en 1604, supputa qu'une autre de même sorte avait eu lieu dans les signes des Poissons et du Bélier, de Tan 7 à. Tan 6, avant Fère vulgaire. Or les Mages, se dit-il, étaient Chaldéens, c'est-à-dire de la terre particulièrement adonnée à la science des astres. Â l'aspect de cette rencontre des deux planètes, ils devaient, d'après les principes de leur art , s'attendre à quelque grande révolution ; et si, au moment de leur conjonction, quelque nouvelle étoile apparut dans la même région du ciel, cette étoile leur devait annoncer la naissance de quelque grand roi. Un phénomène naturel, la conjonction des deux planètes dans une certaine région du ciel , avait donc éveillé, selon Kepler, l'attention des Mages ; mais c'est L'apparition de l'étoile qui lui donna sa signification précise , et c'est sous la conduite de cette étoile qu'ils se dirigent vers le pays du roi nouveau-né : car Kepler lui reconnaît un mouvement qui tient du miracle * . Mais si, dès lors, elle n'est qu'un phénomène lumineux , indépendant des lois de l'astronomie, est-il bien nécessaire de chercher dans les croyances astrologiques l'inspiration qui excita les Mages ; et celui qui leur fit paraître cette lumière n'a-t-il pas pu leur en donner le sens? 11 est permis de ne pas tenir beaucoup à l'explication que Kepler a soutenue « pour l'honneur de l'astrologie ^. » D'autres, au contraire, reprenant son système, ont écarté la part de surnaturel qu'il y

* Accessit illi privatim miraculum motus in infeiiori regione aeris. (Kepl. de Anno nat. Christi, xii, p. 133, Francf. 1614.)

^ Nec dubito Deum condescendisse ad Chaldaeorum credulitatem, ut alias solet ad alias hominum infirmiiates condescendere ; cum praesertim in astrologia, utcunque multa vana, non tamen omnia contemnenda, sed aliqua natune rerum, t|U£ Dei opus est, consentanea sint» praesertim aspectus et coDjunctiones. (lUd. p. 136.)

gardait. La conjonction des deux planètes dans le signe des Poissons , signe que des traditions rabbiniques attribuaient spécialement à la Judée S a pu suffire, selon Ideler, pour annoncer aux Mages la naissance d'un nouveau roi des Juifs, comme la position des deux planètes formant constellation, a pu suffire pour les guider vers la Judée, et même de Jérusalem vers Bethléhem, où la réponse des prêtres leur indiquait la patrie de Tenfant. Voilà Topinion. d'Ideler. Nous nous bornerons à constater ici que , loin de chercher dans le récit de saint Matthieu une objection contre sa véracité, il a prétendu y trouver les éléments d'un calcul, qui confirme astronomiquement l'époque où l'on fixe avec le plus de vraisemblance, d'après l'Évangile et l'histoire , la naissance de Jésus-Christ.

Mais reprenons le commentaire naturaliste. Au baptême de Jésus, les cieux qui s'ouvrent, le Saint-Esprit sous forme de colombe , et la voix d'en haut, représentent un nuage qui se dissipe, une colombe véritable planant au-dessus de Jésus , ou encore un éclair et un coup de tonnerre ^ . Quant à la Tentation, l'auteur de V Histoire naturelle du prophète de Nazareth y \oitVœn\re de quelque Pharisien rusé ' . On ne trouve rien de bien

' * L'évêque de Seeland,.Munter, a signalé le premier, dans un Juif du XV® siècle, Abarbanel (Comm, sur Daniel)^ cette tradition rabbinique sur le signe des Poissons et sur Timportance que les Juifs attachaient aux conjonctions de Saturne et de Jupiter dans ce signe. C'est lui qui, par un programme publié en 18âi, a ramené k Topinion de Kepler Tattention des astronomes, et c'est sur son appel que Schubert de Saint- Pétersbourg, dans un ouvrage resté inédit, puis Ideler, dans son savant Manuel de. chronologie mathématique, ont repris cette donnée e^ Tont ûxée par le calcul. ( Voy, Ideler, Handb, der mcUhem. und techn, ChrofioL t. II, p. 400-410.)

' Paulus, § 17, 1. 1, p. 368 et ^uiv.; Strauss, g 48, 1. 1, p. 400.

3 Venturini, ap. Strauss, g 53, 1. 1, p. 441.

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tentant, il est *vrai, dans l'inTitation qu'il fait à Jésus de se jeter du haut du temple. Mais on triomphe en demandant où est la montagne d'où il lui fait voir tous les royaumes du monde ; ce qu'on rapporte à l'ignorance de l'Évangéliste sur la sphéricité du globe * : comme si , la terre étant plane, tous les royaumes du monde eussent été beaucoup plus conunodément découverts ! Au reste on ne repousse pas absolument la dernière tentation. L'auteur des Fragments de Wolfenbuttel prétend même que Jésus avait eu la pensée de fonder une puissance temporelle. S'il déclara plus tard que son royaume n'est pas de ce monde , c'est, selon lui, qu'il n'avait pu l'y établir *.

Il serait un peu long de refaire avec nos rationalistes toute l'histoire |des miracles de Jésus. Il y en a qu'on explijjue, il y en a qu'on dédaigne : l'eau changée en vin aux noces de Cana, c'est, aux yeux de Venturini et de Paulus, une agréable plaisanterie. Jésus avait apporté ce vin comme cadeau de noces, et, pour égayer la compagnie, il- avait laissé croire d'abord que c'était de l'eau ' . La multiplication des pains au désert est bien plus simple encore : si la plupart manquaient de vivres, plusieurs avaient eu soin de s'en munir ; et l'exemple de Jésus distribuant les cinq pains et les poissons autour de lui, engagea ceux qui en avaient à les partager avec ceux qui n'en avaient pas * . La Transfiguration , c'est une extase , un songe ; — mais un songe à trois ! — du moins quelque chose entre sonume et veille. Moïse et Élie sont deux disciples secrets que les Apôtres mal

' Strauss, § S2, 1. 1, p. i37. — » ndd. $ 63 et 64, 1. 1, p. 514 cl suiv.

Ibid. S 100, t. H, p. 244.

' Paulus, S 65, t. II, p. 213 ; Strauss, S ^* ^- ^h P- 221.

réveillés n'auront pas reconnus * . Même système pour ce que l'on appelle les anecdotes du lac. La pèche miraculeuse : — Jésus avait remarqué un endroit fort poissonneux. Saint Luc dit, il est vrai, qu'il ordonna de prendre

le large dans l'intention de pêcher (v, 4) ; mais pour changer l'esprit du récit, on n'hésite pas à en intervertir les circonstances : on était parti pour toute autre cause, et c'est à la vue des poissons que Jésus ordonna de pêcher ^ . — Jésus commandant à la tempête : — il avait vu des signes qui en présageaient la fin. Mais comment ces signes visibles pour Jésus l'étaient-ils moins pour saint Pierre et pour les autres, tout aussi habitués, sans doute, aux choses de la mer? C'est une demande que Strauss oppose à l'objection, tenant d'ailleurs fort peu au miracle : « Qu'est-ce que cela , dit-il , auprès de la boussole ou des bateaux à vapeur' ? » — Jésus marchant sur la mer : — Paulus traduit « sur les bords de la mer* '. » Mais comment Jésus marchant sur les bords de la mer fit-il pour rejoindre les Apôtres au milieu de la mer ? pu comment expliquer que Pierre, voulant aller à lui, s'enfonce là où l'on montre si bien pourquoi Jésus ne s'enfonce pas ? — Le poisson dans la gueule duquel saint Pierre trouve le didrachme dont il paya l'impôt du temple : — il en tira une pièce d'argent en le vendant au marché *. Mais pourquoi, dit Strauss, lui ouvrir la gueule • ? Paulus trouverait peut-être une réponse encore dans les usages des marchands.

1 Paulus, s 80, t. H, p. 439; Strauss, g ^^y t. H, p. 275.

* Paulus, g 25, t. I, p. 450; Sti^auss, g 60, 1. 1, p. 561. > lUd, g 98, t. JI, p. 188«

« Paulus, g 25, t. ], p. 448. — » lUd. g 84, t. II» p. 501.

• gipauss, g 98, p. 208.

Les prédictions s'expliquent comme les miracles. Si Jésus révèle à la Samaritaine les secrets de sa vie, c'est qu'un passant, la voyant venir, l'en avait instruit * . Les guérisons deviennent des cures : les démoniaques avaient des attaques de nerfs ^ ; les aveugles quelque ophthalmie dont on trouve la cause (ô miracle de la diagnostique!) dans la fine poussière du pays'; et si Jésus touche de sa salive l'œil de l'aveugle ou la langue du muet(Marc, vu, 33 ; viii, 23), Paulus et Venturini y soupçonnent quelque onguent secret , ajoutant que la guérison opérée « dans l'heure même », en principe, avait pris, quoi que disent ou ne disent pas les Evangélistes, le temps convenable pour s'accomplir *. Que si Jésus, comme il est raconté du serviteur du centenier ou de la fille de la Chananéenne, guérit plusieurs malades sans les toucher, sans les voir, c'était un simple pronostic, suggéré par la descriplion des symptômes, et justifié par l'événement *.

Quant aux morts ressuscites, on devine le secret du miracle, c'est qu'ils n'étaient pas bien morts. Pour le fils de la veuve de Naïm, Paulus en donne cette preuve : c'est que Jésus-Christ lui parle et que le mort l'entend*. Pour la jeune fille (Matth., ix, 18 et suiv., etc.), il s'appuie du témoignagne de Jésus lui-^même en saint Matthieu : « La jeune fille n'est pas morte, mais elle dort (v. 24) ; » et entre ces mots, « Il lui prit la main, » et les suivants : « Aussitôt la jeune fille se leva, » Paulus place tout un traitement médical; Venturini vous dira

1 Strauss, S ^9 1. 1, p. 542.

» Ihid. S W, t. n, p. 29 et suiv. — > Ibid. S 93, t. H. p. 85. * Paulus, S 78, t. H, p. 392 et Venturini, Hist. nat, du proph. d$ Nazareth, ap. Strauss, S 93, t. Il, p. 88 et suiv. ' Strauss, S 95, t. H, p. 112 et 128. ~ * Paulus, £ A t. I, p. 719.

même les remèdes dont Jésus se servit * . Même raisonnement pour Lazare : « Il dort, » c'est Jésus qui Ta dit (Jean, xi,ll). Ici pourtant Jésus s'explique, lorsque peu après il ajoute : « Lazare est mort (v. 14). » Mais on n'en tient pas compte, car on ne veut pas l'accuser d'imposture. On ne s'embarrasse point davantage de cette mort de quatre jours et des paroles de Marthe au commandement d'ôter la pierre,' Domine^ jam fœtet : c'était pure conjecture. La promptitude des Juifs à enterrer leurs morts, l'odeur des aromates, la fraîcheur de la grotte, et l'impression de L'air qui vint frapper Lazare quand la pierre fut levée, voilà les causes du miracle'. Mais Jésus lui-même n'est-il pas mort ? n'est-il pas ressuscité ? C'est ici le triomphe du système : et pour y venir plus tôt on peut bien négliger X[uelques menues objections sur la route. Qu'importe, par exemple, de relever ce que dit Strauss contre les prédictions de Jésus sur ce double sujet? S'il n'est pas ressuscité, que gagne-t-on à nier qu'il l'ait prédit? et s'il est ressuscité, que nous fait l'objection? Or, Jésus a été vu de ses disciples après sa mort : ce ne sont pas seulement les Évangiles, c'est saint Paul qui l'atteste dans une Épître écrite au milieu des témoins de ce grand fait', et nos rationalistes ne le nient pas. On se demande donc si Jésus-Christ est bien mort sur la croix. Il y a été moins de six heures ; et l'on allègue l'exemple de condamnés qui, détachés de la croix dans la même journée, ont survécu^. Les Évangélistes pas plus que

< Strauss, tbtd. — ' Ihid, p. 154-163.

' Et quia resurrexit tertia die secundum scripturas, et quia tîsus est Cepbae, et post hoc undecim : Deinde Tisus est plusquam quingenUs firatribus simul : èx quibus multi manent usque adhuc, etc. (I Cor. xv, 3-8.)

* Jo8. Vita, 7S et Strauss, ^ 137, t. H, p. 674.

les autres, il est vrai, n'ignorent les lents effets de ce genre de supplice. Saint Jean dit que les Juifs, afin que les corps ne demeurassent point à la croix le jour suivant, premier jour de la fête et jour de sabbat , demandèrent qu'on envoyât des soldats pour rompre les jambes aux suppliciés, c'est-à-dire, pour leur donner le coup de grâce (xix, 31); et d'autre part, quand Joseph d'Ârimathie vint demander le corps de Jésus, Pilate, au rapport de saint Marc (xv, 44), s'étonna qu'il fût déjà mort. — Le supplice de la croix durait donc communémentplusde six heures. Cela étant, plusieurs de nos auteurs n'ont vu dans la Passion qu'une scène arrangée à l'avance. Bahrdt (car il faut nommer les auteurs de pareils blasphèmes), Bahrdt suppose que Jésus s'exposa par calcul au crucifiement, « comptant qu'en inclinant de bonne heure la tête, il serait bientôt détaché de la croix ; et, qu'ensuite, il serait guéri par des hommes instruits en médecine, parmi ses associés secrets, afin d'enthousiasmer en même temps le peuple par l'apparence d'une résurrection ^ . » D'autres se bornent à rapporter ce plan à ses disciples : ils l'ont, disent-ils, jeté par un breuvage dans une mort apparente, et détaché à temps de la croix ^. Mais la lance qui perça le côté ? elle n'entrait probablement pas dans le calcul. On en réduit l'effet autant que possible. On discute les mots. On demande si l'arme dont il s'agit (^oyx^) était une forte lance, si la plaie était grande, et

* Babrdt, Ansfur. des Plans und Zwecks lesu, ap. Strauss, $ 137, t. n, p. 675. Comparez Paulas, Exeget. Handb. S 1^> ^' ^^^ P* ^^-

* Xenodoxien : loseph und Nicodemus. Comparez Klaiber' Studien der Wurtemberg. Geistlichkeit, H, 2, p. 34 et suiv. cité par Strauss, ibid.

quel endroit du côté fut frappé * ? On exan^ine ce sang qui coule avec de Teau de la blessure : le sang pouvaitil couler d'un corps sans vie? pouvait-il être mélangé d'eau? Les anatomistes sont invoqués : ils ont cité des cas où cela est possible : mais on aime mieux croire aux cas différents*. On prétend donc que Jésus n'était pas mort quand on le mit au tombeau. Mais comment n'y est-il pas mort, s'il y a été mis en vie? Les aromates parmi lesquels il fut enseveli, excellents pour conserver un mort, n'auraient d'autre ^effet que de faire mourir un vivant'. On poursuit néanmoins. On reprend la vieille calomnie des Juifs, telle qu'on la lit dans l'Évangile. On accuse les disciples d'avoir soustrait le corps, ou, comme on le veut croire, d'avoir aidé à l'évasion de Jésus * . On fait plus : on suit le progrès de son rétablissement, dans la suite de ses apparitions. Au commencement, il est faible encore, il ne se montre que près du tombeau ; dans l'après-midi, il est assez fort pour aller jusqu'à Emmails ; » bientôt il pourra faire le voyage de Galilée^. Mais les apparitions ne sont pas données dans l'Évangile de cette sorte : elles trompent tout à la fois ceux qui nient ou ceux qui affirment que Jésus ait apparu en son corps. Ce n'est pas une vaine ombre, car il mange, il se fait toucher ; ce n'est pas un corps en son état ordinaire, car il apparaît, il

* Paulus, s 23, t. Hl, p. 791 et suiv. Il trouve que le soldat n'a pas dû frapper fort. « En effet, dit^il, il ne pouvait avoir pour bui de tuer un homme que Pilate avait déclaré mort ! — Pourquoi doue frappailril î » ,

' Paulus, ibid, Strauss, $ 131, t. U, p. 391 jBt suiv. » Ibid. g 137, t. H, p. 676.

* Fragm, de Wolfenbuitel, ap. Strauss, ibid. p. 679.

» Paulus, g 123, t. Ul, p. 834; Strauss, g 136, t. H, p. 63i.

disparaît tout à coup : il entre dans la salle où se tenaient les disciples, les portes étant fermées : elles étaient fermées , dit Paulus , mai^ on les ouvrit * . Mais c'est peu que d'avancer que Jésus-Christ n'est pas mort à la croix ; c'est peu que d'expliquer, comme on l'a vu, ses apparitions aux disciples; il faut le faire disparaître : et les rationalistes n'ont pas nié la Résurrection pour reconnaître l'Ascension. — C'est par l'Ascension, convenablement interprétée, qu'ils espèrent se tirer d'embarras. S'il est dit que Jésus « fut élevé aux yeux des disciples, » ils entendent non qu'il s'éleva au-dessus du sol, mais qu'il se dressa pour les bénir ; « il se sépara d'eux,» c'est-à-dire il s'éloigna, prit congé d'eux ; et « le nuage qui le reçut, » c'est quelque brouillard qui le déroba à leur vue, comme il se retirait derrière les oliviers ^. Mais que devint- il? Bahrdt suppose qu'il se cacha dans une loge d'Esséniens; Brennecke ajoute qu'il en sortit pour se montrer plus tard à saint Paul. Paulus le fait mourir alors, déclarant qu'41 ne s'était jamais bien remis des suited du crucifiement^. — Et les Anges, les deux hommes vêtus de blanc qui se montrent aux disciples et leur annoncent que Jésus reviendra du ciel un jour<;ommè ilk l'y ont vu monter? On n'est jamais dépourvu d'inventions pour expliquer, l'apparition des Anges. Dans le tombeau, les Anges vêtus de blanc qui se niontrent aux saintes femmes, c'étaient les linges que les Apôtrçs Pierre et Jean virent plus distinctement au même endroit*. Ici ce sont deux initiés : et, quelque réserve qu'on

< Paulus, ibid. p. 835 ; Strauss, ibid. p. 663.

» Paulus, S i28, t. in, p. 911 et 92».

» lUd. S 139, t. U, p. 702-703. — ♦ Ibid. g 134, t. U, p. 632.

y mette, il est bien difficile de n'en pas faire deux imposteurs * .

Le docteur Strauss a exposé plus longuement dans son livre, et il a justement flétri en plus d'un lieu ce qu'il appelle « ces productions monstrueuses d'un système qui remanie l'histoire sans frein ni règle * ; » critique fausse qui prend à son aise ce qui lui convient dans un morceau pour l'accommoder à ses idées, sans s'apercevoir que le plus souvent, en expliquant un mot, elle supprime tout à la fois et la matière et le prétexte même du récit. Mais le système de Strauss, qui, en sacrifiant la matière des récits, veut au moins en garder le prétexte, est-il plus sincère et plus heureux? Il est assurément bien plus commode. Paulus et Yenturini ont dû se mettre bien des fois eux-mêmes l'esprit à la torture pour tourmenter les textes comme ils font ; combien n'est-il pas phis facile de se placer à l'autre point de vue? Tout se ramène à quelques axiomes : partout où il y a un Ange, il y a un mythe ; partout où il y a un miracle , il y a une idée à dégager ^ ; et le travail est bien simple. Il suffit d'ouvrir l'Ancien Testament pour y trouver l'histoire que le Nouveau a rajeunie. L'histoire de Jean-Baptiste , ^r exemple, n'est plus qu'une forme de la légende des .Tartj^nés (le mot n'est, pas de nous), c'èst-à-dire id'Isaac, de Samson, de Samuel * ; la Visitation, une glorification anticipée de Jésus avec une sorte de dé- -doublement entre ÉUsabeth et Marie de la légende d'Ësaîi et de Jacob dans le sein de l€ur mère ^ ; l'appa-

• Paulus, 8 139, t. n, p. 703. - » Ihid, § 137, t. H, p. 675. - > Ibid. g 16, 1. 1, p. 123, etc. — ' Ibid. g *»» 1. 1, p. 135. — * Ibid..$ 30, t. 1, p. 219.

rition des Anges aux bergers et de Tétoile aux Mages, une autre glorification de Jésus naissant : — avec ce système, il suffit que la chose ait une raison pour qu'elle cesse d'avoir de la réalité. — Ce sera ici, d'une part, la manifestation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent : et Strauss rappelle comme l'ancienne mythologie attribuait volontiers aux gens de la campagne et aux bergers les apparitions divines * ; d'autre part, l'étoile de Jacob dans la prophétie de Balaam {Num. xxiv, 17), la lumière de Jérusalem dans la prophétie d'Isaîe (lx, t et 3), sans préjudice des météores célestes qui se lient aux principaux événements de l'antiquité profane^ : et Strauss qui cherche si peu la concorde entre les Eyangélistes, n'est pas éloigné de concilier ici saint Matthieu et saint Luc, en ne voyant dans les. deux réeita que « deux modifications d'un même thème; » les étoiles étant quelquefois prises pour les Anges, et les rois s'appelant pasteurs des peuples en langage figuré * .

Le Baptême est un mythe, au moins dans les circonstances qui l'accompagnent : c'est une mise en scène de l'Esprit-Saint descendant sur tout prophète. Isaïe l'avait dit du rejeton de Jessé, et l'on signale dans le mot dont il se sert {reposer sur) le germe de la représentation symbolique : la Syrie y prêta son oiseau sacré, et le prophète fournit encore la parole : « Mon âme s'est plu en lui ». (xui, 1) \ Si le Baptême se trouve réduit au fait d'être . plongé dans l'eau, que sera-ce de la Tentation? On rejette et le diable et le

• Paulus, § 32, 1. 1, p. 249. — ' Itnd! S 35, t. I, p. 280. ^ Ibid. p. 286. - * Ibid. S 49, 1. 1, p. 411 et suiv.

rusé Pharisien ; on n'admet pas même que l'action se passe à Tintérieur : mais on tient au récit : a Rien n'était plus naturel, dit Strauss, que de faire subir une pareille épreuve au Messie, lorsque, semblable à un autre Hercule^ placé à rembranchementdes deux routes, il allait entrer dans Tâge mûr et dans sa fonction messianique * . » Et il prétend que, d'après saint Marc, la Tentation dura quarante jours, afin d'avoir conime une contre-partie des quarante ans de l'épreuve du peuple au désert.

Le système n'est pas moins à l'aise avec les actes de la mission de Jésus-Christ. L'eau changée en vin, c'est l'eau du Nil changée en sang^ ou encore l'eau qui jaillit du rocher sous la verge de Moïse : a changement en pis ou en mieux ^, » tout lui va. La multiplication des pains, c'est pour le fond le peuple nourri par la manne au désert, et pour la forme les miracles agrandis d'Élie \lll Reg,. xvii, 8-16) et d'Elisée {IV Reg. is^ 42) ^. Jésus à Nazareth, passant parmi ceux qui le veulent tuer {Luc. iv, 30), scène où l'interprétation naturelle voit un effet de brouillard , c'est Lot à Sodome {Gen. xix, 1 1) j ou Elisée à Samarie {IV Reg. Yi, 18 et suiv.), échappant à leurs ennemis frappés d'aveuglement *. La pêche miraculeuse, c'est la parole de Jésus-Christ à saint Pierre dans les deux premiers Évangélistes {vous serez pêcheur d'hommes)^ mise en action par le troisième (on y joint la pêche de Pytbagore) ^ . La tempête calmée est aussi une moralité en action sur la puissance de la foi : c'est, à défaut de

< Strauss, g 54, 1. 1, p. 449. — ' Ibid. § 100, t. H, p. 248. » /fetd.'S 99, t. 0, p. 230-231. — ♦ Ibid. g 56, .t. I, p. 478. » Ibid. S 69, 1. 1, p. 567.

mieux, la mer Rouge refoulée au commandement de Moïse * . Jésus marchant sur la mer, c'est Elisée tra- T^rsant le Jourdain, c'est le morceau de fer qu'il y fait surnager, c'est la flèche d' Abaris ^ ; la pièce d'or trouvée dans la gueule du poisson, une variante de la pêche miraculeuse compliquée de l'anneau d'Amasis, et en général des légendes sur les objets précieux trouvés dans le corps des poissons ^ .

Les guérisons, si nombreuses et si diverses qu'elles soient, les résurrections des morts, sont autant de variations sur ce même thème du prophète rappelé par rÉvangéliste : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiigs, les sourds entendant, les morts ressuscitent * . Le docteur Strauss a pourtant ici quelque scrupule. Il n'est pas éloigné d'çiccepter les guérisons comme faits, passant dans le camp des ratiottalistes, allant même au delà ; car autant il croit peu aux miracles, autant il croit au magnétisme ; et pour le. <5onsacrer, il irait, peut-être, jusqu'à accepter l'autorité de l'Évangile. Il trouve dans le magnétisme la guérison par le contact , même par la parole, et la vue à distance*. II admet à ce titre la déclaration de Jésus à la Samaritaine, la guérison de la belle-mère de Pierre, et même celle de la femme malade d'un flux de sang qui le touche par derrière, compie un exemple de guérison

> Strauss, g 98, t. H, p. 190. ^Ubid. p. 2a3. — ^ Ihid. p. 210.

* Isai. XXXV, 5; Matth. xi, 5.

* Strauss,g88, t. H, p. 9; cf. g 94, t. U, p. 110-111 : <x C'est certaiaeméat procéder avec trop de promptitude que de rejeter , parce que les neuf dixièmes de ces légendes sont des fables, le dernier dixième comme, également fabuleux : car plusieurs de ces histoires de guérisons trouvent, soit une analogie dans des faits récents dignes de croyance, soit la pos-^ «ibilité d'une explication dans le concours de la foi du malade avec une force peut--étre analogue au magnétisme chez le faiseur , de mixaclesy etc. »

involontaire, selon sa matiière de l'entendre * . Il admet un peu mt)ins volontiers les guérisons de personnes éloignées ^. Mais le magnétisme qui lui explique l'action de l'homme sur l'homme vivant, ne lui explique pas son action sur l'homme mort ou sur le reste de la nature (les tables tournantes n'étaient pas encore inventées). Pour tout cela, l'expédient le plus simple est d'en revenir aux mythes et aux légendes formées sur les données de l'Ancien Testament ; et c'est le parti qu'il prend pour les scènes principales de la Passion et de la Résurrection : les paroles de Jésus sur la croix, le partage des vêtements, dérivent des prophéties', Strauss croit à la mort de Jésus, mais point du tout à sa résurrection. CommenVy croirait-il ? Jésus, pour lui, est un homme. Or, loin d'admettre qu'un homme puisse revivre ici-bas, il paraît lui laisser bien peu l'espoir de se survivre ailleurs : car, à la manière dont il conçoit l'âme, il est également impossible qu'elle soit rejointe au corps ou qu'elle subsiste hors du corps*.

' Strauss, § 67, t. I. p. 543 ; § 90, t. H, p. 55 ; g 94, t. H, p. 102.

' n s'agissait de la fille de la -Chananéenne (Matth: xv, 23) : « Je ne yeux pas contester absolument cette assertion; seulement j'appeUerai Fattention sur les limites qui, autant que je sache, circonscrivent* toujours ce phénomène en tant que magnétique, etc. » (Ihid. g 95, t. Il, p. 111 et suiv.) — » S 129, t. II, p. 550 et suiv.

* « Ce que nous nommons Vàme est le centre régulateur où Tiennent concourir les forces et les activités du corps ; sa fonction, ou plat6t l'àme même, consiste \k maintenir toutes les autres élaborations dont le corps est suscïeptible dans une subordination non interrompue sous Tunité supérieure de Télaboration .vitale organique qui, chez l*homme, est la base de la partie spirituelle ; mais une fois que le concours a cessé, la domination est rendue, dans les différentes parties du corps, à ces autres principes inférieurs dont Toèuvre, en se poursuivant, produit la corruption. Du moment que Tempire leur aura été donné, ils seront peu disposés à le restituer à l'âme, leur ancienne maîtresse, parce que» indépendamment de toute question de l'immortalité de Tesprit humain, r&me, en tant qu'âme, cesse, aussitôt avec la domination et l'activité qui composent son existence; par conséquent, dans une revivification, même

Il ne croit donc pas à la Résurrection ; mais à ceux qui n'y voient, après les Juifs, qu'un mensonge répandu par les disciples, il oppose comme décisive la victorieuse réponse d'Origène à Celse : « Comment un mensonge leur eût-il pu donner tant de courage *? » Il aime mieux croire à une illusion : illusion plus inconcevable encore que le mensonge. Quant à l'Ascension, on aura dit de Jésus qu'il est monté au ciel par voie de conséquence, étant donné qu'il en doit descendre un jour : explication logique qui permet à l'auteur de rejeter sur le second plan les analogies bibliques et profanes : Enoch ou Élie, Hercule ou Romulus ^ .

On voit comme nos mythologistes se meuvent librement dans le champ de l'Evangile. Aucun détail ne led embarrasse ; tout ce qui gêne comme fait, se transforme en idée : on est dans le domaine de l'imagination ; or l'imagination produit sans effort ce qu'elle invente. Elle n'a même rien à inventer ici ; son thème se trouve dans TAncien Testament : les prophéties lui fournissent le cadre et les principaux traits de l'bistoire ; et Ton pourrait s'épargner la peine de les chercher. Depuis que saint Paul a dit des Juifs, que tout leur arrivait en figure, depuis que lui-même en a signalé les principaux exemples dans leur histoire, rien n'a été négligé dans ces rapprochements. La besogne des mythologistes est donc fort avancée ; ce qui leur reste à

quand od înYoqoerait un miracle, il s'agirait directement de créer une àme nouvelle. » {Ibid. g 137, t. Il, p. 671-672.) — Il réserve Vimmortor- Uté de Vesprit humain ; et peut-être il croit la sauver, en confondant les Stmes dans Tàme universelle de la nature. Mais, pour nous, Timmortalitéi sans Tidentité de Tàme et la conscience de soi, est une chimère. L*âme de lliomme n'est pas plus vivante dans Tàme universelle où on Tabsorbe, que le corps n'est vivant dans les vers qui l'ont rongé. * Strauss, 5 137, t. il, p. ^8. - ' g 140, t. H, p. 711.

faire se borne à ceci : FÉglise nous montre les figures de TAncien Testament accomplies daqs l'Évangile ; ils disent les récits de TÉvangile calqués sur les figures de l'Ancien Testament. C'est une simple proposition à retourner , un seul mot à changer dans le texte sacré : « Cela a été fait, » dites : « Cela a été raconté pour accomplir la parole du Prophète, etc. »

Mais le système, si simple qu'il paraisse, exige une condition : il faut nier que l'Évangile soit une histoire, ôter aux Évangélistes leur caractère de témoins. Strauss l'a déclaré : et lorsqu 'après avoir tourné ses principales attaques contre un Évangile dont l'authenticité se défendait par son originalité même, l'Évangile de saint Jean , il s'est vu presque contraint à une rétractation, on se demande comment il fait pour soutenir encore son système? car un seul témoin suffit pour le ruiner dans sa base. Ornons en avons quatre à lui opposer; et partant, nous sommes en droit de dire que, si de l'aveu de Strauss, le système naturaliste est ridicule, le système mythique est impossible : reste le surnaturel à admettre ou. à nier purement et simplement.

Nous n'entreprendrons pas de le prouver par le détail : ce serait peine perdue à l'égard de ceux qui font profession de rejeter sans examen tout miracle en tant que miracle ; pour les autres, nous leur demanderons seulement de comparer sur les faits de cette sorte nos Évangiles et les apocryphes. Comme l'a fort judicieusement remarqué le docteur Tholuck, les apocryphes semblent n'avoir d'autre objet que de séduire l'imagination par l'attrait du merveilleux. Les miracles de l'Évangile sont des signes C7)jjt.eta, où se manifestent nonseulement la puissance, mais le caractère de Jésus-

Christ : les miracles des apocryphes , des prodiges, Tépara portenta^ où la figure même du Christ s*e£face dans le faux éclat de la légende. Cette absence du sentiment chrétien chez la plupart de ces conteurs, se trahit, rien que par l'expression, même dans les passages où ils ne font que commenter rÉvangile. Ils souillent de leur souffle impur, jusqu'à la salutation dé l'Ange \ et la chasteté de Joseph^. Qu'est-ce donc lorsqu'ils puisent dans leur propre fonds ? L'auteur du Proté\ angile de saint Jacques (un apocryphe du second siècle, selon Tischendorf), ne se contente pas du silence de Marie, quand Joseph ignore encore comment elle est devenue mère : il lui fait dire av^c serment qu'elle ne sait comment cela est arrivé* ; et après son enfantement, il ne trouve moyen de prouver sa virginité que par un attentat à sa pudeur^ I Mais nous parlions des miracles chez les apocryphes : le même auteur, pour nous montrer la nature entière comme en suspens à l'avéneraent du Fils de Dieu, n'imagine rien de mieux qu'une scène fantastique où l'action, le geste, est subitement arrêté comme par la baguette de l'enchanteur : des travailleurs portant à la bouche une nourriture qui n'y arrive pas ; un berger, le bâton levé sur ses brebis im-

^ Quomodo istud fieri potest ? Nam quuro ipsa virum juxta YOtum meum numquam cognosco, quomodo sine virilis seminis iocremento parère possum? Àd hoc Angélus : Ne exislimes, inquit, Maria, quod Iramano more concipias. Nam sine virili commixtione virgo concipies, Tirgo paries, virgo nutries. Spiritus enim sanctus superyeniet in te, et Virtus AlUssimi obiimbrabit tibi contra omnes ardores iibidinis. {Evang. de Nativ. Mariœ^ 9.)

' Nam, sponsi more, liberius ad Virginem introiens, et familiarius cum ea loquens, gravidam esse deprebeudit. {Ibid. 10.)

^ Z^ xupio; ô Oeoç jjiov, xaÔoxi où Yivaxnco) TcoOev è<TT£ jjiot. [ProtW, Jac. 13.

* Ihid. 19 et 20. Le passage n'est point 2i citer, mémo en latin.

mobiles; des béliers altérés, penchés sur un fleu\e dont ils ne peuvent toucher les eaux * . Dans le massacre des Innocents, Jean-Baptiste est soustrait à la mort par une montagne qui s'ouvre et le recueille avec sa mère. Zacharie, son père, est moins heureux : il est égorgé entre le sanctuaire et Tautel, et son sang se change en pierre , comme le Talmud le raconte du fils de Joïada ^ .

C'est dans les Évangiles de TEnfance surtout, que l'on peut voir combien l'esprit de l'Évangile est étranger à ces inventions. Dans le texte grec, ou Évangile de saint Thomas, (Tischendorf le croit du second siècle, comme le Protévangile de saint Jacques), l'Enfant Jésus est un petit magicien, et un magicien de la pire espèce. S'il s'amuse à former d'une terre molle de petits passereaux qui, à sa parole, s'animent et s'envolent aux regards surpris du peuple (fable gracieuse que Mahomet a recueillie dans le Coran)' , d'autre part il n'est pas bon que les compagnons de ses jeux prennent avec lui trop de Uberté. L'un d'eux qui a la malice d'ébrécher et de mettre à sec une petite piscine où Jésus avait recueilli dès eaux de pluie, sèche sur pied à la parole de Jésus ; et si,, (dans une addition au^texte) Jésus, grâce à l'intervention de ses parents, veut bien le guérir, il lui laisse pourtant quelque petit membre desséché pour l'exemple*. Dans le faux Évangile de saint Matthieu, l'enfant meurt, mais Marie représente à son fils que le peuple prend parti pour ce petit malheureux :

» Prolev. Jac. 18. — f Ihid. 22-24 et la note de Fabricius, 1. 1, p. 122. 3 Evang. Thomœ, 2 et Coran, sura 3 et 5. Fabric. t. I, p. ItiO et 198.

* 'EàaavTOÇ ti \ukoQ [xwa] àpfèv ôXifov, el; t6 Tcpodéxwv a'jTOu;. {!bid, 4 et 5.)

alors Jésus lui donnant un coup de pied à une place que le latin dira : « Lève-toi, dit-il, enfant d'iniquité, car tu n'es pas digne d'entrer dans le repc^ de mon Père* ! C'est ainsi qu'il procède à ïa résurrection des morts. Un autre enfant, courant dans la rue, le heurte à l'épaule : « Tu n'iras pas plus loin, s'écrie Jésus en colère, » et l'enfant tombe mort. Les Juifs murmurent : « Emmenez-le, disent-ils à JosepU, ou apprenez-lui à bénir au lieu de maudire. » Joseph s'effraie. Jésus prend l'enfant par l'oreille, l'enlève de terre et lui rend la vie^ Dans l'Évangile de saint Thomas on ne trouve ni la faveur de cet attouchement, ni même la grâce du coup de pied. Les parents du mort vont trouver Joseph : « Quittez ces heux, disent-ils, car votre fils tue DOS enfants, » et Joseph appelant Jésus lui fait quelques remontrances. Jésus répond : « Je sais que ces paroles ne viennent pas de vous, et je ne vous en saurai pas mauvais gré ; mais ceux qui vous les ont suggérées ser(mt punis de peines étemelles. » Et ils sont aussitôt privés de la vue, . . pour s'être plaints de la mort de leur enfant. Le bon Joseph n'y tient pas ; il s'élance vers Jésus et lui tire l'oreille. L'Enfant, indigné, lui donne un avertissement sévère^ : sachons-lui gré de s'en être tenu là.

* At ille nolens matrem contristari, pede suo dextro percutiens nates mortoi, dixit ad eam : Exsurge, flli iniquitatis, etc. (PseiÂdo-Matth, Erang. 26.) - * /Md. 29.

^ Evang. Thomas^ 4 et 3. Dans « l'Histoire du charpentier Joseph, Aipplément à Thistoire sacrée, inTenté irers le iv« siècle en Egypte, Joseph, qui, jusque Tâge de cent onze ans, a conservé toute sa^ vigueur et toutes ses deots, reçoit d'un ange l'annonce qu'il va mourir. U s'en effraie; il crie malheur sur le jour qui l'a vu naître, sur le sein qui Ta porté, sur les mamelles qui l'ont allaité, etc. Jésus vient : la sainte Vierge le prie pour lui;- mais il répond que tout homme, qu'elle-même doit mourir, et il invite Marie k venir voir partir son âime. Il fortifie donc

L'Évangile arabe prend Jésus dès le berceau et le fait d'abord moins terrible. C'est Marie qui dispose du divin enfant et elle use de sa puissance pour le soulagement des malheureux. Elle le confie aux bras des malades pour les guérir ; l'eau dont elle le lave, les langes qui Font touché servent le plus communément au miracle. Pour chasser le mal, il suflit même du séjour de la sainte Famille en un endroit, de son approche, d'un regard de pitié de Marie. Le voyage en Egypte forme une histoire où mille traits de ce genre s'entrelacent dans un récit d'ailleurs assez varié, et qui ne manque pâsd'art^ bien que le grotesque s'y ptiêle. Une jeune fille, guérie delà lèpre par l'eau qui a lavé Jésus, l'accompagne, et par le récit de sa guérison amène d'autres guérisons de la même sorte. Un jour, la sainte Famille rencontre près d'un village trois femmes qui sortent, versant des larmes, d'un tombeau. Marie dit à la jeune fille de s'enquérir des causes de leur douleur ; elles ne répondent pas, mais elles décident les voyageurs à passer la nuit chez elles. La jeune fille, pénétrant dans leur chambré, les trouve en pleurs, prodiguant leurs caresses et leurs soins à un mulet couvert d'un drap de soie, le cou paré d'ornements d'ébène. C'était leur frère qu'elles allaient marier, lorsque des femnfies jalouses l'avaient métamorphosé de la sorte par leurs fascinations, et nul enchanteur n'avait pu rompre le charme. La jeune fille les adresse à Marie,- qui place

Joseph; puis il pose la main sur sa poitrine, et quand Tàme approche de la gorge, il la saisit pour Taider k sortir ; Imposita deinceps pectori cjus manu mea, deprehendi animam ejus Jam faudbus vidnam, abitum parare de suo receptaculo. » {Hist. Josephi fabri tignariiy 19.) C'est Jésus qu'on suppose Tauteur de ce récit, recueilli par ses Apôtres et déposé par eitz dans la blbUotbèque de Jérusalem ! ,

TEnfant Jésus sur le dos du mulet : il redevient un beau jeune homme qui épouse la jeune fille ; et Ton fait des noces splendides où Joseph et Marie sont retenus pendant dix jours * . Les prédictions, se mêlent aux prodiges et ont le même caractère. Comme la sainte Famille traversait un pays infesté de voleurs, deux de ces brigands se rencontrent sur sa route : ce sont les deux larrons Titus et Dumachus. Le premier obtient à prix d argent que son compagnon lés laisse passer sains et ssiufs. Marie lui promet le pardon de ses péchés, et TEnfant Jésus prenant la parole : « Dans trente ans, ô ma mère, dit-il, les Juifs me crucifieront à Jérusalem, et ces deux larrons seront avec moi sur la croix, Titus à ma droite et Dumachus à ma gauche ; et en ce jour Titus me précédera dans le paradis, n- — « Dieu t'en préserve, mon fils, » is'écrie Marie. Et ils s'en vont à une ville d'idoles qui, à leur approche, se change en colline de sable. Par une sorte de compensation, ils arrivent en un lieu où Jésus fait naître une fontaine : Marie y lave sa tunique, et la sueur que le vêtement dépose produit le baume qui se recueille dans le pays*.

Le retour à Nazareth ou plutôt à Bethléhem est marqué par de semblables prodiges. L'eau dont Marie lave Jésus, les linges qui l'ont touché en sont encore ie grand moyen ' . L'auteur qui se garde avec tant de soin , et on l'a vu, avec tant de raison, de toucher à l'histoire, a l'air quelquefois d'en savoir plus que l'Évangile : il a donné les noms et. les antécédents des deux larrons ; un des enfants guéris, sera saint Barthélémy, un

» Evang. infant, aralh 19-22. - » Ibid. 23-24. — » Ih!d. ÎM^.

autre, Simon le Cananéen ^ . Judas paraît aussi sous la forme d'un petit possédé , qui mord tout le monde à belles dents, qui veut mordre Jésus, et ne pouvant l'atteindre, le frappe au côté, en sorte que Jésus pleure. Jésus le délivra pourtant : le diable sortit de lui sous la forme d'un chien enragé ^.

On touche ici à la seconde période de l'enfance de Jésus , à un autre fragment de cet Évangile. Jésus interviendra plus directement dans le miracle ; et, chose étrange, le miraqle va perdre, dans la plupart des cas, ce caractère de bienfaisance qu'on vient de lui voir généralement. Tout est pour le prodige. L'Enfant Jésus accompagnait Joseph lorsqu'il s'en allait par la ville pour fabriquer des portes, des cribles, des coffres, selon qu'on lui commandait ; et s'il arrivait que Joseph fît l'objet trop lopg ou trop court (ce qui arrivait parfois,, car il n'était pas très-habile dans son métier, dit notre Évangile ^) , Jésus, étendant la main, faisait qu'il fût comme Joseph le voulait. C'est de cette façon que Joseph put achever et mettre en son heu un trône, que lui a^ait commandé le roi de Jérusalem. Après avoir bien pris ses mesures, il était parvec^u, au bout de deux ans de travail, à le faire trop étroit de deux palmes sur chacun des deux côtés. Grande colère du roi, grande craint^e de Joseph; Mais Jésus le rassure : le lendemain ils vont au palais, et tirant, chacun de son côté, le trône fatal, ils retendirent au;x justes dimensions de remplacement qu'il devait occuper '. Tout cela n'est que puéril. Mais le récit prend un caractère moins

< Emng. infant, arab. 30 et 42, — » Ibid. 33.

' Quia nec admodum peritus erat ^nrtis fabriMs. {Ibid. 38.)

« Ifnd. 39.

plaisant lorsque, parmi divers autres incidents merveilleux * , il reproduit, même en les aggravant, les anecdoctes que nous avons trouvées déjà dans les Évangiles de saint Thomas ou du faux saint Matthieu : l'enfant qui, pour avoir voulu détruire sa piscine, sèche et meurt cette fois; celui qui le heurte en courant, et tombe pour ne plus se relever ; et l'histoire du maître d'école qui veut lui apprendre les lettres : anecdote que saint Irénée avait déjà signalée comme d'un récit apocryphe ^1 Mai.s ici un autre trait &'y ajoute. Jésiis est conduit chez un second maître plus savant, qui , lui voulant faire dire son alphabet, est encore interrompu dès la seconde lettre par cette réplique : « Dites-moi ce que veut dire Aleph et je vous dirai Beth. » Le maître, irrité, le frappe : sa main sèche et il meurt. Et alors, continue l'auteur , Joseph dit à Marie : « Nous ne le laisserons plus sortir de la maison, car quiconque lui résiste est frappé de mort *. »

L'auteur finit en prenant à saint Luc le voyage de Jérusalem, et la scène de Jésus assis parmi les Docteurs, les écoutant et les interrogeant ; mais on devine bien qu'il ne s'en tiendra pas au récit de l'Évangile. C'est Jésus qui enseigne * , et notre Évangile vous dira ce qu'il enseignait aux docteurs. Un docteur de la loi l'interroge ; et Jésus lui explique la loi, les préceptes

* Les enfants changés en cheTreaux au grand effroi de leurs mères, mais rendus ensuite à leur forme naturelle; Tenfant qu'on accuse Jésus d'avoir jeté du haut d'un toit, et qui revit pour déclarer qui Ta fait tomber; Jésus cassant sa cruche et rapportaut Teau dans un pan 4e sa robe ; le serpent forcé de reprendre tout le venin qu'il a mis dans le corps d'un enfant, etc. {Ibid, 40-45.)

^ Eijang. infant, arah. 46-48 ; cf. Iren. c. Hœres. I , xvii.

^ Ihid, 49« Ce trait se trouve déjà dans le Pseudo-Matth, Eiiang. 38.

\ Gela se trouve aussi indiqué dans le PsetuiO'MaUh. Evang* 39.

et les mystères \ Un astronome Tînterroge, et Jésus lui expose le nombre des sphères et des corps célestes, leurjaature, leurs opérations et leurs oppositions ; leur progression et leur rétrogradation ; le comput et la proriostication ^. Un médecin Tinterroge, et il répond eu lui développant la physique, la métaphysique, Thyperphysique et Thypophysique ; les vertus des corps et leurs humeurs, et toutes les choses qui sans doute faisaient autant de chapitres dans les traités de médecine et de philosophie de ce temps-là ' . C'est à ce point que le livre s'arrête ; et de peur qu'on ne le continue, l'auteur déclare que Jésus n'a plus fait de miracle, et s'est renfemjé dans l'étude de la Loi jusqu'au jour de sa manifestation près du Jourdain * .

Le dernier des Évangiles apocryphes, l'Évangile de Nicodème, ne cherche pas à rejoaplir la lacune et ne revient en aucune façon sur les scènes de l'enfance de Jésus. Dans ses deux parties, il est parmi les apocryphes l'Évangile de la Passion et de la Résurrection;

VLegistÎDeiibros? Et libres, inquit Dominus Jésus, et ea quse in libris continentiir ; et expUcabat libros et legem et praecepta et statuta et mysteria quae in libris prophetarum continentiir, res quas nuUius creaturx intellectus^percepit. (Evang» infant. ara&. 50.)

' Num astronomiae studuisset ? Respondebat ipsi Dominus Jésus, exponebatqiie mimeram sphaïrarum et corporum cœlestium ; eorumqoe nàturas et operationes; oppositionem, aspectu^i triquetrum, quadratum et sextilem ; progressionetn eorumdem et retrogradationem, computum denique et prognosticationem, aliaque quae nullius umquam hominis ratio pervestigavit. (Ibid. 51.)

^ An medicinae studuisset? Respondèns ille exposuit' ipsi pbysica et metaphysica, byperpbysica et bypophysica : virtutes quoqpe corporis et humores, eorumdemque effectus; numerum item, membrorum et ossium et venarum, arteriàrum et nervorum, temperamenta etiam, calidum et siccum, frigidum et bumidunv, quseque ex bis orirentur : quaenam esset operatio animae in corpus, ejusque sensationes et Yirtutes, facultates loquendi, irascendi, appetendi : denique congregationeip et dissipationem, aliaque quse nuUius crealurse intellectus umquam pénétrant. {Ibid. 52.) - * Ibid. 54.

CH. II. — LES maACLKS. 289

6tdu reste, il a peut-être moins de rapport encore avec «es sortes d'écrits, qu'avec ce que Ton appela au moyen âge des mystères. Tout y est en action, et le récit n'intervient que pour introduire les personnages et lier le dialogue. La scène s'ouvre devant Pilate. Jésus paraît, forçant les étendards des Romains, dans les mains des gardes, puis dans celles des Juifs, à s'incliner devant lui. Accusé par les Juifs, il est défendu par Nicodème ; •et alors viennent, pour lui rendre témoignage, le paralytique de la piscine, Taveugle-né, le lépreux, le paralytique de Capharnaum , et Véronique l'hémorrhoïsse , et le centenier, et divers autres qui attestent, dans les termes mêmes du texte sacré, le miracle de Gana, les guérisons des malades, des possédés, etc. : l'auteur prouvant ainsi qu'il possède à fond son Évangile, à l'exception toutefois du passage où il est dit que Jésus, en ce jour-là, fut abandonné de tous les siens. Mais <;ela serait contraire à toute la conception de 3on ou-* vrage. Il veut confondre les Juifs par leur propre aveu. Il se garde donc bien de leur donner pour complice la faiblesse des Apôtres. Il supprime le reniement de saint Pierre ; il ajoute, après le crucifiement, la fière récrimination de Joseph d'Arimathie contre les Juifs ; il accommode au but qu'il se propose et le caractère des personnages (Nicodème, Pilate et les autres), et la forme de son exposition. Ainsi, la Résurrection et l'Ascension ne sont pas mises en action, mais en récit : ce sont les gardes, ce sont des hommes de. leur parti (ce qui a plus d'autorité), qui viennent en témoigner au conseil des Juifs. De même, dans la seconde partie, la descente aux enfers est racontée par deux ressuscites qui étaient là, et qui sont revenus sur la terre avec une

290 PART. II. — YÉRtTÉ DU RÉCITA

permission de trois jours * (c'est de cette sorte que l'auteur veut tirer parti du passage de saint Matthieu (xxvn, 52 et 63); et ce récit qui met en scène, dans une suite de péripéties émouvantes, les patriarches et les prophètes, la Mort et ses ministres, les princes du Tartare, et Satan et Jésus, forme à lui seul tout un drame à grand spectacle ^ . Mais Fauteur veut une conclusion plus catégorique à son ouvrage. Pilate rassemble les Juifs ; il les adjure de consulter leurs Écritures et de dire si Jésus qu'ils ont crucifié est bien, selon le temps et les caractères marqués par les prophètes, le Fils de Dieu qui doit sauver le monde. Anne et Câïphe font apporter les livres sacrés. Ils déclarent qu'ils se sont trompés sur Jésus ; que depuis sa mort , par une plus saine appréciation de ses miracles, et sur le témoignage d'un grand nombre des leurs qui l'ont vu vivant, de deux morts qu'il a ressuscites, ils reconnaissent en lui les signes du Messie , et dans l'époque présente, les 5,500 ans prédits pour sa venue. « Il est donc constant, ajoutent-ils pour finir, que Jésus que nous avons crucifié, est le Fils de Dieu et le vrai Dieu tout-puissant ' . »

Nous sommes bien loin d'avoir tout dit sur les apocryphes. Mais ce que nous y avons relevé suffit pour qu'on estime au vrai leur esprit, leurs allures, et que l'on juge s'ils sont de la faniille de nos Évangiles. Les Évangiles sont du premier âge, nous dit-on. Â la bonne heure ; mais on a établi que , dans la formation du

* Quia tantum très dies pennissi sumus, a mortuis qui surreximus, celebrare in Jérusalem Pascha Domini cum parentil^us nostris, in tesUmonium Ghristi Domini. {Nicod. Evang, 36.)

' Voy. la note xxi k la fin de ce volume. — ' Nicod, Evang, 27.

CH. il. — LES MIRACLES. 291

mythe, l'idée va s'épurant, et Ton prétend qu'il en a été ainsi de la tradition évangélique pour ce premier âge : du premier au second , la progression , on en conviendra, est bien différente. Il est vrai que Ton distingue « les produits sains et les produits maladifs ; » car il faut que le système ait raison * . Laissons donc là «es théories qui se retournent à volonté, et prenons les faits. Les apocryphes sont du second âge, soit : ils sont de gens qui n'ont pas vu ; ils sont tels qu'on les peut écrire quand on invente : c'est la légende. Nos Évangiles sont l'histoire, et leurs auteurs ne sont pas seulement des hommes inspirés , ils sont,' nous l'avons prouvé, des témoins; ils ont vécu parmi les témoins. Pour la- naissance et l'enfance de Jésus , ils ont eu le témoignage de sa mère ; pour les miracles de sa vie publique, pour samort, pour sa Résurrection, son Ascension, ils étaient là ; et prétendre qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont vu n'est guère moins impertinent qu'il ne le serait de dire d'un critique : 11 ne sait pas ce qu'il dit. Les faits , s'ils ne mentent à l'histoire , sont ce qu'ils disent, ni plus ni moins ; et s'il en était besoin on trouverait ailleurs d'autres témoignages qui les appuient. Quadratus qui, vers Tan 1 24, présenta à l'empereur Adrien la première apologie chrétienne, disait, au rapjport d'Eusèbe, qu'il y avait encore de son temps plusieurs de ceux que Jésus avait guéris ^. Ajoutons , quoique ce ne soient pas là des témoignages, que ni les Juifs, ni les païens , dans leur polémique contre le Christianisme , ne songeaient à nier les miracles ; ils se bornaient à les rapporter à

* Voy. Strauss, et Tholuck qui le réfute, p. 425. ' Euseb. Hist. eccles. iv, 3.

des opérations magiques, comme le faisaient les Pharisiens *.

. Ces miracles , nous n'entreprendrons pas de les reprendre i*un après l'autre pour lés défendre : en pareille matière ce n'est pas tant le fait qu'il faut discuter, c'«st le principe ; ce ne sont pas les circonstances qu'il importe le plus de débattre, mais bien la compétence et la sincérité des témoins. Or les Évangélistes sont des témoins, le fait est établi. Sont-ils sincères? Ont-ils voulu, ont-ils pu vouloir tromper les autres? Leur récit tout entier répond à cette question. Ils ont dit vrai, ils sont sincères : car ils commencent par dire la vérité sur eux-mêmes et dans les choses qui les peuvent le plus rabaisser aux yeux de ceux dont ils sont les docteurs. Ils racontent qu'ils sont de pauvres pêcheurs, des Publicains, doutant même après que Jésus les avait appelés à l'apostolat, comme quand Jésus dit à saint Pierre : « Homme de peu de foi 1 pourquoi as-tu douté ? » recevant l'enseignement du Seigneur sans l'entendre , repoussant les enfants , se disputant la première place ; voulant même user pour détruire , de la puissance que Jésus leur communiquait pour guérir et sauver ; prêts à maudire et à brûler les Samaritains pour un affront , et méritant, après trois ans passés dans la compagnie du Sauveur, que Jésus leur dise : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes. » Ils avouent qu'ils ne comprenaient pas ce qu'il disait de sa Passion; qu'ils l'abandonnèrent tous dans cette épreuve; que saint Pierre, désigné par Jésus pour être le fondement de son Église, saint Pierre qui avait juré solennellement de mourir

* Voy. la note xxii k la fin de ce volame.

en. II. — LES MIRACLES. 293

avec lui, le renia trois fois avec détestation ; qae la résur* rection n'éveilla en eux que des doutes ; qu'ils traitaient de rêveries la nouvelle qu'en apportaient les femmes ; qu'ils refusaient de croire , et Thomas, par exemple, jusqu'à ce que Jésus lui ait montré et fait toucher du doigt son côté ouvert, ses mains percées. Us sont donc vrais là où des imposteurs auraient eu le plus d'intérêt à dissimuler la vérité, de peur d'affaiblir l'autorité de leur parole : et comment ces hommes faibles,-que l'arrestation de Jésus avait dispersés^ auraient-ils trouvé, après sa mort, l'audace de l'imposture ? Comment ces hommes simples (on le peut voir au ton de leur récit et à la candeur de leurs propres aveux) auraient-ils inr venté, Jésus mort, tout un système que, de son vivant même, ils n'entendaient pas ? Comment auraient-ils eu la pensée, comment auraient-ils eu le moyen de se faire des disciples sur le théâtre de la mort de Jésus, parmi les hommes les plus intéressés par sa mort même à le' maintenir convaincu d'imposture, s'ils n'avaient trouvé là des témoins quand ils invoquaient ses miracles, s'ils n'avaient eux-mêmes reçu d'en haut la confiance de prêcher et le don de se faire croire ? Nous disions qu'il ne faut point chercher à prouver les miracles dans le détail ; que dans cet ordre de choses c'est le principe qu'il faut étabUr plutôt que le fait. Mais s'il est nécessaire de confirmer le principe par des faits, un seul suffît, et nous le trouverons ici dans la Résurrection.

Sur la Résurrection, si l'explication naturelle est absurde, l'explication mythique est inadmissible. Le docteur Strauss suppose que les Apôtres, frappés de terreur, finirent par s'élever à l'intelligence du Messie souffrant,

comme on le voit en saint Lue * . Saint Luc nous montre en eflfet cette révolution accomplie en eux ; mais comment ? Par Jésus-Christ lui-même qui se montre à ses disciples, qui les rassure, qui leur ouvre les prophéties. Otez sa visite, vous ne supprimez un miracle que pour en supposer un autre : la transformation des Apôtres est un effet sans cause. D'ailleurs s'ils ont compris que Jésus devait mourir, s'ils l'ont cru ressuscité, ils ont dû s'assurer tout d'abord qu'il était vraiment sorti du tombeau : c'est ce que disent les Évangélistes ; et Strauss repousse l'idée d'un enlèveinent, conrnie un des corollaires de l'accusation de mensonge et de supercherie. Mais comment s'affranchit-il de ce contrôle? £n supposant que tous les disciples, à la mort de Jésus, avaient fui en Galilée, et que c'est là. que la croyance à la Résurrection se forma, sans qu'on ait pu exhumer un cadavre pour ruiner leur foi dans son fondement * ; or cela est directement contraire au récit évangélique. Les quatre Évangiles établissent, avec une diversité de détails qui confirme le fait principal en montrant l'origine parfaitement indépendante de leur témoignage, que les Apôtres restèrent à Jérusalem, qu'ils allèrent au tombeau , n'y trouvèrent pas le corps, et qu'à plusieurs fois, dans les circonstances les plus diverses, ils virent Jésus ressuscité. Toute illusion est donc impossible. Nous avons des témoins : deux étaient là ; ils ont vu, ils ont parlé ; ils ont dit vrai ou ils ont menti* Entre la vérité et le mensonge, point de milieu. — On vient de voir s'il est croyable qu'ils aient voulu ou qu'ils aient pu mentir.

< ■ âiranss, g 137, t. U, p. 684. — ' Ibid. p. 687. .

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